Histoire d'impact

Coudre malgré l’incertitude : comment une subvention de l’OIT a relancé une entreprise de bonneterie dans l’Est de l’Ukraine

Lorsque la guerre a contraint l’équipe de Rubizhne Hosiery Manufactory à fuir la région de Louhansk, en Ukraine, elle a tout perdu : équipements, locaux, matières premières. Cela-dit, grâce au soutien de partenaires et à une subvention de l’OIT, l’entreprise a réussi à relancer ses activités à Lviv, à créer de nouveaux emplois et à élargir sa gamme de produits.

19 mai 2025

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Woman in front of colourful industrial thread rolls
© ILO
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Olha Ushakova, directrice commerciale de Rubizhne Hosiery Manufactory LLC, témoigne.

Les entreprises ukrainiennes, en particulier celles proches de la ligne de front, risquaient de perdre en un instant ce qu’elles avaient mis des années à construire. Nombre d’entre elles ont dû se relocaliser dans des régions plus sûres et repartir de zéro, tandis que des millions d’Ukrainiens étaient déplacés, contraints de chercher un emploi dans l’urgence.

Pour soutenir ces entreprises déplacées et stimuler la création d’emplois, l’Organisation internationale du Travail (OIT), avec son partenaire le gouvernement allemand, a lancé en 2023 un concours de subventions. 49 petites et moyennes entreprises, dont 17 relocalisées, ont reçu des aides dans les régions de Lviv et de Zakarpattya. Cela leur a permis de maintenir leur activité, d’acheter des équipements et de créer 227 nouveaux emplois.

Parmi ces entreprises, Rubizhne Hosiery Manufactory a dû tout recommencer. Olha Ushakova revient sur un parcours aussi difficile qu’inspirant :
« Notre usine figurait parmi les cinq plus grands producteurs de bonneterie en Ukraine. Nous avions 162 employés, 98 machines à tricoter et 40 machines à coudre modernes, dont 15 neuves en provenance d’Italie — certaines jamais utilisées.

En février 2022, après un appel nous informant que la guerre avait commencé et que Rubizhne était bombardée, nous avons quitté la région sans plan de retour. Nous avons aussitôt stoppé la production pour protéger nos employés. Tout ce qu’il nous restait était un dossier noir contenant les documents de l’entreprise.

Depuis, nous n’avons plus d’informations fiables sur notre usine. Elle a été touchée, le deuxième étage a brûlé et des pillards ont vidé nos entrepôts, emportant produits finis et matières premières. Je doute qu’il reste quoi que ce soit.

Un de nos anciens partenaires à Lviv a réalisé une vidéo décrivant la destruction de notre entreprise, qu’il a partagée sur Facebook. Cela a attiré l’attention du Conseil municipal de Lviv, qui nous a contactés : “Comment pouvons-nous vous aider ?” Nous étions désemparés, ne sachant même pas quoi demander.

Nous avions tout perdu. Il nous restait une dette de 11 millions de hryvnias (environ 263 000 USD) et trois conteneurs de matières premières bloqués dans un port.

En octobre 2022, nous avons réussi à relancer la production à Lviv. Aujourd’hui, nous comptons 60 employés, dont 14 anciens de Rubizhne, 18 déplacés internes et 42 habitants locaux. Certains ont été formés de zéro, d’autres avaient déjà une expérience dans la production textile.

En 2023, notre entreprise a été sélectionnée parmi les 26 lauréates d’un concours de subventions de l’OIT, organisé dans le cadre du Partenariat régional pour l’emploi à Lviv. Grâce à une subvention de 10 000 USD, nous avons acheté des machines à coudre italiennes spécialisées pour la fermeture des pointes de chaussettes, étape essentielle après le tricotage.

Cette aide a été cruciale pour nous. Nous avions déjà deux machines similaires, l’achat d’une troisième a permis d’élargir notre production. Mais au-delà de l’équipement, ce fut un symbole de notre résilience : la preuve que nous n’étions pas seuls, que des partenaires internationaux croient en nous, même dans les pires circonstances.

Le prix de l’équipement avoisine normalement 11 000 euros, mais notre fournisseur italien nous a accordé une réduction généreuse. Informé de notre situation, il a modifié son calendrier de livraison pour répondre aux exigences de la subvention, allant jusqu’à repousser ses vacances pour honorer la commande.

Aujourd’hui, nous avons restauré environ 30 à 40 % de notre capacité de production initiale à Rubizhne. Nous avons relancé l’ensemble de notre gamme et introduit de nouveaux produits.

Nous fabriquons une grande variété d’articles pour hommes, femmes et enfants : chaussettes, mi-bas, collants, leggings, et des commandes sur mesure. Chaque client a ses propres idées. Pour répondre à cette demande, nous lançons 20 nouveaux modèles par semaine, en reconfigurant nos machines 5 à 10 fois par jour.

À l’avenir, nous souhaitons élargir nos exportations, augmenter notre production, entrer sur le marché des vêtements de sport et produire des chaussettes plus techniques.

Comme beaucoup d’entreprises ukrainiennes, nous avons traversé des épreuves immenses. C’était effrayant, difficile, parfois désespérant. Mais nous avons tenu bon. Nous avons continué à fabriquer des chaussettes, à soutenir notre équipe, et surtout, à payer nos impôts de façon honnête.

Nous sommes infiniment reconnaissants envers notre incroyable équipe, qui a cru en nous et en la possibilité de se reconstruire. Sans eux, rien n’aurait été possible.

La production relancée à Lviv restera ici. Mais nous espérons aussi reconstruire notre usine à Rubizhne — quand ce sera à nouveau sûr et que les habitants pourront rentrer chez eux. »