Les compétences et l’avenir du travail

Pourquoi la combinaison des compétences locales compte lorsque la technologie transforme les emplois

Pourquoi l’exposition aux nouvelles technologies se traduit-elle par des gains d’emploi dans certains endroits et pour certains travailleurs, mais pas pour d’autres ? De nouvelles recherches de l’OIT suggèrent qu’une partie de la réponse tient aux compétences et, plus précisément, à l’éventail des compétences recherchées sur les marchés du travail locaux.

24 septembre 2026

A worker operates machinery in a textile factory. New ILO research shows that the employment effects of emerging technologies are shaped not only by exposure, but also by the skills workers use to adapt to changing tasks and production processes. © Pexels/ EqualStock IN
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    Isaure Delaporte
    Économiste, Département de la recherche et des statistiques, OIT
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    Veronica Escudero
    Économiste senior, Département de la recherche et des statistiques, OIT

Une grande partie du débat sur les nouvelles technologies et l’avenir du travail commence par la question de l’exposition potentielle. Quels métiers l’intelligence artificielle peut-elle transformer ? Quels emplois sont les plus menacés ?

Ces questions sont importantes. Selon de récentes estimations de l’OIT, un travailleur sur quatre dans le monde exerce un métier présentant un certain degré d’exposition à l’IA générative. Mais exposition ne signifie pas perte d’emploi. Comme la plupart des métiers comportent encore des tâches nécessitant une intervention humaine, la transformation des emplois est jugée plus probable que leur remplacement (Gmyrek et al., 2025).

Une autre question se pose alors. Si l’exposition indique où la technologie pourrait avoir des effets sur l’emploi, qu’est-ce qui détermine si ces changements créent davantage de possibilités d’emploi ou, au contraire, en réduisent le nombre ?

Nos recherches à l’OIT montrent que les compétences font partie de la réponse.

Une même exposition, des résultats différents

À partir des microdonnées harmonisées de l’OIT portant sur plus de 1 000 zones infranationales dans 69 pays, nous examinons l’évolution de l’emploi dans des zones présentant différents niveaux d’exposition potentielle à 40 technologies numériques émergentes (Delaporte et al., à paraître). Notre analyse compare, au sein de chaque pays, des zones correspondant au premier niveau administratif, comme les États, les provinces ou les régions, et mesure les variations de leur taux d’emploi.

L’exposition indique dans quelle mesure les secteurs où les personnes travaillaient initialement sont susceptibles d’être touchés par ces technologies. Elle mesure donc une exposition potentielle, et non l’adoption effective des technologies. Celles-ci vont de l’automatisation industrielle et de la robotique au commerce électronique, aux paiements numériques, à l’informatique en nuage, à l’apprentissage automatique et aux technologies numériques de la santé (Prytkova et al., 2024).

En moyenne, nous constatons qu’une plus forte exposition s’accompagne de gains d’emploi. Mais ces gains sont inégalement répartis. La proportion de personnes en emploi augmente davantage parmi les travailleurs d’âge intermédiaire que parmi les jeunes et les travailleurs plus âgés. Les effets de l’exposition technologique varient aussi sensiblement selon le niveau de revenu des pays : dans les économies moins riches, les hausses de l’emploi se concentrent parmi les travailleurs moins instruits, tandis que, dans les économies plus riches, elles bénéficient de plus en plus aux travailleurs ayant un niveau d’instruction élevé.

Ces différences montrent que l’exposition ne suffit pas, à elle seule, à expliquer la réaction de l’emploi au changement technologique. Comme l’ont souligné des travaux antérieurs, les conséquences pour l’emploi dépendent de la manière dont la technologie est introduite et de la façon dont les travailleurs, les entreprises et les institutions y réagissent (Berg, 2024 ; Gmyrek et al., 2024). Nos résultats mettent en évidence un autre facteur important : l’éventail des compétences recherchées sur les marchés du travail locaux.

Les compétences recherchées sur les marchés du travail locaux comptent

Nous étudions 15 catégories de compétences, couvrant les compétences cognitives, socioémotionnelles et manuelles, et mesurons l’importance de chacune dans l’ensemble des métiers de chaque zone.

Certaines compétences se distinguent. Dans les zones où la demande est plus forte pour des compétences cognitives avancées, des compétences informatiques de base, des compétences financières, des aptitudes rédactionnelles et des compétences en gestion de projets et de processus, l’exposition aux technologies numériques émergentes entraîne des hausses d’emploi plus importantes. Il en va de même dans les zones où les compétences en gestion des personnes sont davantage recherchées.

Ces relations subsistent même après prise en compte des différences de niveau d’instruction.

Cette distinction est importante. L’éducation constitue une base essentielle pour acquérir des compétences, mais les qualifications ne rendent pas compte, à elles seules, de tout l’éventail des compétences effectivement utilisées au travail. Deux zones peuvent donc disposer de populations actives ayant un niveau d’instruction comparable, tout en présentant des profils de compétences professionnelles très différents. Ces différences peuvent influer sur la réaction de l’emploi au changement technologique.

Cette idée n’est pas entièrement nouvelle. Des recherches ont montré que le changement technologique peut accroître la valeur des compétences qui complètent les capacités de la technologie, plutôt que de les reproduire. Les compétences socioémotionnelles, par exemple, ont pris de l’importance à mesure que la coordination et les interactions entre travailleurs occupent une place croissante dans les milieux de travail (Deming, 2017).

Le rapport de l’OIT sur l’apprentissage tout au long de la vie et les compétences pour l’avenir souligne que la transformation numérique exige, outre les compétences techniques, un ensemble plus large de compétences complémentaires (OIT, 2026). Nos résultats indiquent que ces compétences plus larges influent également sur la manière dont le changement technologique se traduit en emplois.

Au-delà des compétences techniques

Un autre résultat mérite notre attention.

Les compétences associées à des hausses d’emploi ne sont pas nécessairement les plus avancées sur le plan technologique.

En moyenne, une demande plus forte de compétences en apprentissage automatique et en IA est associée à une réaction moins favorable de l’emploi à l’exposition numérique. La demande de compétences en logiciel et de compétences techniques présente une relation plus contrastée, dont la nature varie considérablement selon les pays et les groupes de travailleurs.

Cela ne signifie pas que ces compétences sont sans importance. Les économies ont évidemment besoin de personnes capables de développer, de déployer et d’entretenir les nouvelles technologies. Mais les compétences nécessaires pour créer et exploiter une technologie émergente ne sont pas les mêmes que celles qui aident un groupe beaucoup plus large de travailleurs à s’adapter lorsque cette technologie transforme leur emploi (Delaporte et Liepmann, 2026).

Pour ces travailleurs, un éventail plus large de compétences peut être déterminant. Résoudre de nouveaux problèmes, utiliser des outils numériques, communiquer des informations, se coordonner avec d’autres, gérer des projets et s’adapter pourrait devenir de plus en plus important à mesure que les tâches et les méthodes de travail évoluent.

Ce résultat fait aussi écho à notre constat antérieur : les technologies numériques émergentes créent une demande non seulement d’expertise technique, mais aussi d’un éventail beaucoup plus large de compétences (OIT, 2026). Lorsque la technologie transforme les emplois et les tâches, elle peut également accroître l’importance des autres compétences, cognitives, sociales et managériales, que les travailleurs mobilisent parallèlement aux nouvelles technologies.

De l’exposition aux possibilités d’emploi

Ces résultats remettent en question l’idée qu’il existerait un ensemble universel de compétences « à l’épreuve du temps » ou que des compétences techniques très avancées suffiraient à elles seules. Les compétences associées aux hausses d’emploi varient selon le niveau de revenu des pays et les groupes de travailleurs.

Cela a des conséquences importantes sur la façon de préparer les travailleurs au changement technologique.

Préparer les travailleurs ne peut pas simplement consister à repérer la technologie la plus récente et à former tout le monde aux compétences techniques qui lui sont associées. Relever le niveau d’instruction, aussi important soit-il, ne suffit pas non plus.

Les stratégies en matière de compétences doivent tenir compte de l’éventail plus large de compétences qui complètent les nouvelles technologies. Cela suppose de conjuguer expertise technique et numérique avec des compétences cognitives, communicationnelles et managériales qui peuvent aider les travailleurs à s’adapter à l’évolution de leurs tâches. Et puisque ces tâches continueront d’évoluer, les travailleurs doivent pouvoir acquérir et actualiser ces compétences tout au long de leur vie professionnelle (OIT, 2026).

Mais les compétences et l’apprentissage tout au long de la vie ne constituent qu’une partie de la réponse. Le changement technologique entraînera inévitablement des transitions difficiles pour certains travailleurs, y compris des déplacements de main-d’œuvre et des pertes d’emploi. La protection sociale reste donc essentielle pour garantir la sécurité du revenu pendant ces transitions et donner aux travailleurs le soutien et le temps nécessaires pour accéder à de nouvelles possibilités d’emploi.

Les mesures de l’exposition technologique ont considérablement amélioré notre compréhension des domaines où des changements pourraient survenir. Nos résultats suggèrent que l’éventail des compétences recherchées sur les marchés du travail locaux influe sur la capacité des travailleurs à y faire face. Il s’agit maintenant de traduire ces connaissances en politiques qui associent des possibilités de développer et d’actualiser les compétences à la protection dont les travailleurs ont besoin pour traverser le changement technologique et, en définitive, transformer l’exposition à la technologie en possibilités d’emploi.

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Références

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