Blog de la Revue internationale du Travail
Les relations professionnelles locales peuvent-elles améliorer les conditions de travail dans les chaînes d’approvisionnement mondiales ?
S’appuyant sur une recherche récemment publiée dans la Revue internationale du Travail, ce blog utilise des données du programme Better Work en Bangladesh, au Cambodge, en Haïti, en Indonésie, en Jordanie, au Nicaragua et au Viet Nam pour montrer comment les syndicats et la négociation collective améliorent les conditions de travail dans les chaînes d’approvisionnement mondiales, même dans des contextes difficiles.
24 juillet 2025
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Luisa LupoCandidate au doctorat, Département des relations internationales et des sciences politiques, Geneva Graduate Institute -
Anil VermaProfesseur en gestion des ressources humaines, Université de Toronto, Canada
Cet article est né d’une question essentielle : quel est l’effet des syndicats en entreprise et des conventions collectives (CC) sur les conditions de travail, en particulier dans les industries de l’habillement orientées vers l’exportation, qui approvisionnent les grandes marques et enseignes multinationales ? À notre avis, cette question est fondamentale pour les discussions mondiales sur l’application des droits du travail, la recherche du travail décent et la promotion de pratiques commerciales plus responsables au sein des chaînes d’approvisionnement. Pour y répondre, nous utilisons un ensemble de données unique couvrant plus de dix ans du programme Better Work, une initiative conjointe de l’Organisation internationale du Travail (OIT) et de la Société financière internationale (SFI), en Bangladesh, au Cambodge, en Haïti, en Indonésie, en Jordanie, au Nicaragua et au Viet Nam.
Des recherches antérieures dans les pays du Nord global ont montré de manière constante que les syndicats et la négociation collective contribuent à améliorer la qualité de l’emploi, les salaires et la sécurité sur le lieu de travail. Par exemple, les syndicats le font en formant les travailleurs, en négociant avec les employeurs et en soutenant les inspecteurs et auditeurs du travail dans l’identification et la résolution des problèmes. Cependant, le contexte change radicalement avec la mondialisation néolibérale et la délocalisation de la production vers le Sud global, où les coûts de production sont moindres et où la capacité des travailleurs à s’organiser collectivement peut être limitée. Dans ces contextes, les travailleurs font souvent face à des obstacles juridiques ou politiques à l’organisation syndicale, aggravés par des déséquilibres de pouvoir importants entre les acheteurs multinationaux et les producteurs. Cela se traduit par une forte concurrence sur les prix, des délais de production plus courts et des commandes instables, qui ont souvent des conséquences négatives sur les conditions de travail : bas salaires, environnements dangereux, horaires excessifs. Dans ce contexte, une question se pose : les relations professionnelles locales peuvent-elles encore jouer un rôle significatif ?
Nos conclusions générales sont convaincantes : la présence de syndicats sur le lieu de travail est associée à un meilleur respect des normes du travail, même dans des pays où l’activité syndicale est restreinte — remettant ainsi en cause l’idée selon laquelle les syndicats seraient trop faibles pour avoir un impact dans ces contextes.
Cependant, nos résultats varient considérablement selon les cadres juridiques et les environnements de relations professionnelles propres à chaque pays. En Indonésie, au Cambodge et au Nicaragua, par exemple, nous avons constaté que les lieux de travail syndiqués avaient significativement plus de chances de respecter les normes du travail. Les conventions collectives dans ces pays étaient également associées à un nombre réduit d’infractions. En revanche, en Jordanie et au Viet Nam, où les gouvernements maintiennent une structure syndicale unique, nous n’avons pas observé d’amélioration significative liée à la présence syndicale. Le Bangladesh a également montré des effets limités, probablement en raison du très faible nombre de syndicats dans les usines de confection.
Ces résultats ont d’importantes implications pratiques : ils suggèrent que les syndicats et les CC, même dans un cadre contraint, peuvent avoir un effet mesurable et significatif dans la défense des normes du travail. Pour des programmes comme Better Work, qui fournissent des conseils, évaluations, formations et retours d'information de manière cohérente à travers les pays, notre étude met en lumière la nécessité cruciale d’impliquer et de soutenir les acteurs et institutions locaux, en soulignant l’importance d’intégrer les systèmes locaux de relations professionnelles dans les politiques et pratiques. Pour les marques et enseignes multinationales qui s’approvisionnent dans ces usines, les résultats rappellent qu’investir dans et promouvoir une organisation collective authentique au niveau local — comme les syndicats et les CC — peut être un complément puissant et nécessaire aux interventions politiques internationales.
En perspective, cet article ouvre plusieurs pistes de recherche : pourquoi certains syndicats sont-ils plus efficaces que d’autres ? Comment le contenu des conventions collectives varie-t-il ? Quel rôle joue la mobilisation des travailleurs dans le temps et aux différents niveaux de la chaîne d’approvisionnement ? Ces questions nécessiteront d’examiner de plus près des facteurs tels que l’indépendance syndicale, la densité, le contenu spécifique des CC et l’histoire plus large de la mobilisation des travailleurs dans différents contextes et secteurs. Cela met également en lumière un défi politique persistant : comment surmonter efficacement les restrictions à la liberté d’association afin de garantir un travail décent pour toutes et tous.
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