Entretiens phares avec des coopérateurs

Entretien avec Rose Karimi, Directrice régionale de l’Alliance Coopérative Internationale – Afrique

« Entretiens phares avec des coopérateurs » est une série d’entretiens avec des coopérateurs du monde entier que les responsables de l’OIT ont rencontrés au cours de leur travail sur les coopératives et l’économie sociale et solidaire (ESS). À cette occasion, l’OIT a interviewé Rose Karimi, Directrice régionale de l’Alliance Coopérative Internationale – Afrique.

31 août 2025

© Alioune Ndiaye/ILO
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Pourriez-vous partager brièvement votre parcours et votre cheminement vers le mouvement coopératif ? Qu’est-ce qui vous a motivée à assumer le rôle de Directrice régionale de l’ICA–Afrique ?

J'ai une formation à la fois en gestion de la chaîne d'approvisionnement et en marketing. C'est là que j'ai acquis une compréhension approfondie du fonctionnement des systèmes, des marchés et des chaînes de valeur, et de la manière dont ils peuvent être optimisés pour gagner en efficacité, en inclusivité et en croissance. Cette base m'a permis d'acquérir une vision pratique de la manière dont les entreprises prospèrent, non seulement grâce à leur rentabilité, mais aussi en créant une valeur durable pour les personnes et les communautés.

Mon engagement auprès des coopératives a commencé très tôt dans ma vie, dans mon village. Mes parents étaient et sont toujours membres d'une coopérative caféière. Enfant, je participais activement à la vie de la coopérative en travaillant dans notre petite plantation de café et en livrant les cerises rouges mûres à l'usine de la coopérative pour la première transformation. Une fois les grains verts vendus, la coopérative envoyait un chèque directement à mon école pour couvrir mes frais de scolarité. Cela m'a marqué durablement : mon éducation et le bien-être de ma famille étaient directement soutenus par le modèle coopératif. Ce fut ma toute première expérience de la manière dont les coopératives transforment la vie des gens à la base.

En tant que boursière Fulbright pendant mes études doctorales, j'ai consacré ma thèse aux chaînes d'approvisionnement mondiales du café et aux stratégies visant à améliorer les revenus des petits producteurs de café. Ces recherches m'ont permis de m'engager auprès de coopératives au-delà de mon village, d'explorer leur rôle plus large dans la mise en relation des producteurs locaux avec les marchés internationaux, l'amélioration des moyens de subsistance et la lutte contre les inégalités mondiales dans le commerce. Cela a renforcé ma conviction que les coopératives ne sont pas seulement des filets de sécurité locaux, mais aussi des acteurs mondiaux dans la promotion de l'équité et de la durabilité.

Assumer le rôle de directrice régionale de l'ICA-Afrique représente donc un engagement à la fois personnel et professionnel. Mon expérience en tant que bénéficiaire des coopératives, combinée à mes connaissances académiques en matière de recherche sur les coopératives, me permet de faire le lien entre les politiques, les pratiques et les besoins des communautés. Ce poste me donne l'occasion de rendre à ce mouvement qui a autrefois aidé ma propre famille et de travailler pour que des millions de familles africaines puissent bénéficier de la même émancipation, de la même dignité et des mêmes opportunités que celles que les coopératives m'ont offertes.

© Alliance Coopérative Internationale – Afrique
© Alliance Coopérative Internationale – Afrique
Rose Karimi

Selon vous, quelles sont aujourd’hui les principales opportunités et les principaux défis pour les coopératives en Afrique ?

La plus grande opportunité de l'Afrique réside dans son dividende démographique : environ 60 pour cent de la population a moins de 25 ans. Les coopératives offrent une plateforme toute prête pour impliquer les jeunes dans la cocréation de solutions pour la création d'emplois, l'entrepreneuriat et la croissance inclusive. Au-delà de la jeunesse, les coopératives ont un potentiel inexploité dans les domaines de l'agriculture, de la finance, des énergies renouvelables et de l'économie numérique. L'intégration régionale par le biais de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECA) offre également des opportunités pour le commerce inter coopératif et l'amplification de l'impact au-delà des frontières.

Pourtant, les coopératives en Afrique sont confrontées à des défis persistants : cadres juridiques obsolètes, accès limité au financement, gouvernance faible et fossé numérique. Il existe également un problème de perception : les coopératives en Afrique sont trop souvent considérées comme étant de petite taille ou informelles. Pour libérer tout leur potentiel, nous devons moderniser les lois sur les coopératives, renforcer la gouvernance et développer l'inclusion numérique et financière.

Avec un environnement favorable, les coopératives peuvent être la pierre angulaire d'une transformation inclusive et durable de l'Afrique.

Quelles sont les priorités et initiatives actuelles de l’ICA–Afrique, et comment répondent-elles aux besoins des coopératives africaines dans le contexte socio-économique actuel ?

Les priorités de l'ICA-Afrique sont claires et axées sur l'action.

  • Premièrement, le renforcement des capacités reste au cœur de nos préoccupations : nous dotons les coopératives de compétences en matière de gouvernance, de leadership et de développement commercial afin de renforcer leur compétitivité.
  • Deuxièmement, nous mettons l'accent sur l'inclusion, en veillant à ce que les jeunes, les femmes et les groupes marginalisés participent de manière significative au leadership et aux opportunités des coopératives.
  • Troisièmement, nous améliorerons les systèmes de données afin que les coopératives puissent utiliser des informations fondées sur des données probantes pour éclairer leurs politiques et attirer les investissements.
  • Quatrièmement, nous travaillons à l'accès aux marchés et au financement, afin de permettre aux coopératives de se développer, de s'intégrer dans les chaînes de valeur régionales et mondiales et d'explorer des modèles de financement innovants.
  • Cinquièmement, nous tirerons parti de la technologie pour préparer les coopératives à l'avenir, que ce soit par le biais de plateformes numériques, de solutions intelligentes face au climat ou de pôles d'innovation.
  • Enfin, le plaidoyer et les partenariats restent une pierre angulaire. Un bon exemple en est la Conférence ministérielle africaine sur les coopératives, qui se tient tous les trois ans et qui rassemble les gouvernements, les partenaires et les dirigeants de coopératives afin d'élaborer des politiques, d'harmoniser les lois et d'aligner les coopératives sur l'Agenda 2063 de l'Afrique et les objectifs de développement durable (ODD).

Grâce à ces priorités, l'ICA-Afrique positionne les coopératives comme des moteurs inclusifs, résilients et prêts pour l'avenir du développement durable.

En 2024, le Parlement panafricain a adopté la loi type sur les coopératives, qui vise à orienter l'élaboration d'une nouvelle législation sur les coopératives et la révision des lois existantes. Comment comptez-vous soutenir la mise en œuvre de cette loi type dans la région ?

L'adoption de la loi type est une étape historique pour le mouvement coopératif en Afrique. L'ICA-Afrique travaillera en étroite collaboration avec les gouvernements, les blocs régionaux et les membres des coopératives afin de l'adapter et de l'intégrer dans les cadres juridiques nationaux.

Notre soutien comprendra une assistance technique aux décideurs politiques, l'élaboration de boîtes à outils pour guider la réforme du droit coopératif et l'organisation de forums de partage des connaissances pour les dirigeants coopératifs et les législateurs. Nous renforcerons également notre action de plaidoyer afin d'obtenir la volonté politique et les ressources nécessaires à sa mise en œuvre.

Il s'agit d'une occasion unique d'harmoniser les normes, de moderniser la gouvernance et de créer un environnement juridique propice à l'essor des coopératives sur tout le continent.

© Alliance Coopérative Internationale – Afrique
© Alliance Coopérative Internationale – Afrique
Participants à la réunion consultative sur le projet de loi type sur les coopératives en Afrique, qui s'est tenue à Nairobi, au Kenya, en août 2023.

L'année dernière, l'Union africaine (UA) a adopté une stratégie décennale pour l'économie sociale et solidaire (ESS) et son plan de mise en œuvre (2023-2032), avec le soutien de l'OIT. Comment voyez-vous l'ICA-Afrique contribuer à ce programme ?

Les coopératives sont une pierre angulaire de l'économie sociale et solidaire. L'ICA-Afrique travaille déjà avec l'UA pour intégrer les coopératives dans les cadres continentaux tels que l'Agenda 2063. Parallèlement, nous collaborons avec l'OIT pour promouvoir le travail décent, la protection sociale et la formalisation des entreprises.

L'un des moyens de renforcer cette collaboration consiste à tirer parti des deux forums annuels de l'ICA-Afrique : la Conférence ministérielle africaine des coopératives (AMCCO) et le Forum des dirigeants coopératifs africains (ACL). Ceux-ci offrent des plateformes de dialogue entre l'ICA-Afrique, l'UA et l'OIT afin d'aligner les priorités des coopératives et de l'ESS sur l'Agenda 2063 et les ODD.

Grâce à ces partenariats, nous souhaitons amplifier la voix des coopératives et garantir leur rôle d'acteurs clés dans l'écosystème de l'ESS en Afrique.

Les jeunes et les femmes sont souvent présentés comme essentiels pour l'avenir des coopératives. Comment l'ICA-Afrique veille-t-elle à leur inclusion et à leur leadership significatif ?

Les jeunes et les femmes occupent une place centrale dans la stratégie de l'ICA-Afrique. Depuis 2024, nous mettons en place des plateformes coopératives nationales sur le genre à travers l'Afrique afin de renforcer la voix des femmes dans le leadership et la gouvernance coopératifs.

© Alliance Coopérative Internationale – Afrique
© Alliance Coopérative Internationale – Afrique
L’ICA-Afrique a lancé le Cadre ICA-Afrique pour la mise en place de plateformes nationales coopératives sur le genre (NCGP) le 22 mai 2025 lors de la 11e réunion du Comité technique de la Conférence ministérielle africaine sur la coopération.

Pour les jeunes, notre programme mondial d'entrepreneuriat coopératif passe du stade pilote à celui de la mise à l'échelle. Cette initiative répond au dividende démographique et à la hausse du chômage en Afrique en dotant les jeunes de compétences en matière d'entreprise coopérative, de connaissances financières et de mentorat, leur permettant ainsi de créer des emplois et des opportunités entrepreneuriales.

Les partenariats sont essentiels pour intensifier ces efforts. Nous avons collaboré avec des organisations axées sur la jeunesse, notamment Junior Achievement Zimbabwe, la Fondation Tariro Zimbabwe, les coopératives nationales de logement du Zimbabwe (ZINHCO), l'Alliance coopérative ougandaise (UCA) et Junior Achievement Ouganda. En ce qui concerne l'autonomisation des femmes, nous collaborons avec We Effect. En outre, nous collaborons avec Aflatoun International et Junior Achievement Africa pour promouvoir l'intégration de l'éducation coopérative dans les programmes scolaires nationaux, afin que les jeunes apprennent le modèle coopératif dès leur plus jeune âge.

L'inclusion à l'ICA-Afrique n'est pas symbolique, elle est structurelle et transformatrice. Les femmes et les jeunes sont encouragés à diriger, à définir les programmes coopératifs et à façonner l'avenir du mouvement coopératif africain. Nous pensons que l'avenir des coopératives est entre les mains des jeunes et des femmes et qu’ils transformeront le dividende démographique africain en emplois réels, en innovation et en croissance durable.

© Alliance Coopérative Internationale – Afrique
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Une coopérative de jeunes dans le domaine des énergies renouvelables créée au Zimbabwe dans le cadre du programme pilote « Global Cooperative Entrepreneurship » (Entrepreneuriat coopératif mondial) de l'ICA-Afrique.

Pour l'avenir, quelle est votre vision du mouvement coopératif en Afrique au cours de la prochaine décennie ?

Ma vision est que les coopératives soient reconnues non pas comme des acteurs périphériques, mais comme des acteurs centraux du développement de l'Afrique. Au cours de la prochaine décennie, je vois les coopératives favoriser la sécurité alimentaire grâce à des systèmes agricoles résilients, permettre l'inclusion financière grâce au financement coopératif, alimenter les transitions vertes avec des énergies renouvelables et créer des millions d'emplois pour les jeunes.

J'envisage également une Afrique où les coopératives exercent une forte influence sur les politiques aux niveaux national, régional et mondial, garantissant ainsi que les approches centrées sur les personnes soient intégrées dans les stratégies de développement.

En bref, l'avenir du mouvement coopératif repose sur son ampleur, sa pertinence et son impact : il doit assurer la prospérité de ses membres tout en faisant progresser le programme continental plus large en faveur d'un développement inclusif et durable.

Les opinions exprimées dans cette interview sont celles de la personne interviewée et ne reflètent pas nécessairement la position officielle ou les politiques de l'Organisation internationale du Travail.

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