Depuis le Covid-19, le travail forcé est plus caché mais aussi plus présent qu’auparavant
La journaliste péruvienne Elizabeth Salazar, lauréate du Prix du journalisme sud-américain 2018 décerné par l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) pour ses reportages sur la traite des êtres humains, nous parle des difficultés à enquêter sur ces questions, sans paternalisme ni sensationnalisme.
La journaliste péruvienne Elizabeth Salazar, lauréate du Prix du journalisme sud-américain 2018 décerné par l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) pour ses reportages sur la
traite des êtres humains, nous parle des difficultés à enquêter sur ces questions, sans paternalisme ni sensationnalisme.
50 for Freedom (50FF): Vous avez couvert les questions de travail forcé au Pérou dans le passé. Pouvez-vous nous parler de votre expérience personnelle et de la façon dont vous en êtes venu, en tant que journaliste, à couvrir ce sujet ?
Elizabeth Salazar (EZ): J’ai commencé à couvrir les questions de travail forcé liées à la traite des êtres humains en 2008, peu après que le Pérou ait inclus le crime de traite et de trafic de migrants dans son code pénal.
Comme il s’agissait d’un sujet nouveau pour les médias, la couverture qui en été faite été entachée de stéréotypes et de préjugés sexistes. Par exemple, certains articles de presse considéraient que recruter une adolescente pour boire de l’alcool avec des clients dans les bars n’est pas de l’exploitation sexuelle, que les femmes de l’Amazonie sont prédisposées à la prostitution, ou que les femmes pauvres acceptent l’exploitation sexuelle par nécessité; mais aussi des préjugés, comme lorsque le passé sexuel ou social des victimes est mis en cause pour justifier leur situation d’exploitation. Bien que ce crime soit encore mal compris par la profession, de plus en plus de journalistes sont soucieux de rendre visible la traite des êtres humains et le travail forcé de manière responsable.
Il arrivait régulièrement que les survivants soient revictimisés dans les médias par ces actions, et que les interprétations erronées soient répétées et considérées comme des vérités; j’ai donc décidé de me former à ces concepts, à l’approche éthique et aux modalités par lesquelles se présentent ces crimes. J’ai décidé de me spécialiser dans la couverture de reportages qui aident à comprendre cette problématique et qui servent d’outil de prévention et de dénonciation. Au cours de ces années, j’ai interviewé des victimes et des survivants, leurs familles, des agents de la justice et de multiples acteurs impliqués dans la traite et le travail forcé. Pour un journaliste, ce sont des histoires très difficiles, mais pour les survivants, ce qu’ils racontent fait partie de leur vie.
50FF: À votre avis, quels sont les principaux défis auxquels les journalistes sont actuellement confrontés pour rendre compte de ces questions au Pérou ?
EZ: Dans le milieu journalistique proprement dit, le premier obstacle consiste à convaincre la rédaction ou la direction de votre média que la question est pertinente afin d’allouer du temps et des ressources à ce type de reportage. Les articles sur les violations des droits de l’homme et des droits au travail ne reçoivent généralement pas le même soutien que si l’on proposait un article sur le trafic de drogue ou la corruption politique; et, lorsque c’est le cas, c’est parfois en raison de leur approche sensationnaliste ou déshumanisante. Un autre défi consiste donc à former davantage de journalistes et de rédacteurs en chef à la couverture du travail forcé, de l’exploitation par le travail et de la traite des êtres humains. Il est aussi nécessaire d’arrêter avec la source unique, lorsque la police est le principal fournisseur de données et que l’histoire se concentre sur le sort de la victime ou du survivant. Des sources diverses et pluralistes sont nécessaires, sans approche paternaliste. À ces défis s’ajoute les risques liés à la sécurité personnelle inhérent à la couverture de ces histoires, en raison de la nature des crimes et des milieux illicites dans lesquels ils se déroulent.
50FF: Vous avez participé en tant que formatrice à une formation de l’OIT sur le travail forcé et le recrutement équitable, en utilisant son
Guide destiné aux journalistes. Comment avez-vous tiré profit de cette expérience ?
EZ: TCette expérience a été très utile pour rencontrer et échanger sur nos expériences avec des journalistes intéressés à mettre au jour les vulnérabilités des emplois précaires et la façon dont ils tendent vers le travail forcé, qui est une question transfrontalière, comme les participants eux-mêmes l’ont souligné dans l’atelier. L’emploi précaire des livreurs, des travailleurs de la volaille, des couturières dans les ateliers textiles et autres sont des phénomènes qui se répètent dans plusieurs pays et nous devons commencer à les dénoncer. La formation a permis de mettre en lumière ces points communs et d’inspirer de nouveaux formats pour raconter ces histoires, notamment en mode collaboratif.
50FF: Le Covid-19 a certainement affecté la situation au Pérou. Quels sont les nouveaux défis et comment y faites-vous face ?
EZ: La couverture en présentiel est plus difficile qu’avant, c’est certain, et le télétravail a limité les enquêtes auprès de certaines sources institutionnelles. Mais les scénarios dans lesquels se déroulent les cas de travail forcé, d’exploitation et de traite ont également changé. Ceux-ci sont réalisés de manière plus clandestine et font face à un contrôle réduit de la part de la police et des autorités municipales qui se concentrent davantage sur la lutte contre le Covid-19 et la criminalité de droit commun. Dans cette analyse, nous ne pouvons ignorer le fait que la crise économique a poussé
davantage de personnes vers une situation de vulnérabilité, les rendant ainsi sujettes à l’exploitation et à la traite. Tels doivent être les axes importants du journalisme actuel: la récupération d’emplois et la relance économique ne doivent pas se faire au détriment de l’invisibilité de l’exploitation humaine. Le travail forcé est plus présent que jamais.
Elizabeth Salazar est une journaliste spécialisée dans les reportages sur les questions de genre, les inégalités et les groupes de pouvoir économique. Elle est chercheuse et analyste de données à
Ojo-Publico.com et membre de la plateforme de journalisme latino-américaine
Connectas Hub. Elle a remporté le prix d’excellence journalistique 2021 de l’Association de la presse interaméricaine (IAPA) pour le reportage spécial
« La crisis del empleo » (La crise de l’emploi), qui expose le travail non rémunéré des femmes dans le contexte de la pandémie. Elle a également été nommée pour les prix Gabo et SDG Action Awards de l’ONU. En outre, elle donne des cours et des ateliers sur la traite des êtres humains, la migration et le travail forcé au Pérou et dans d’autres pays.
Entretien réalisé par Charles Autheman.
Cet article a été rédigé dans le cadre de la campagne "50 for Freedom" (projet Bridge de l'OIT)