Blog de la Revue internationale du Travail
Le travail soutenable peut-il être décolonisé ? Leçons des communautés affectées par l’exploitation minière
S’appuyant sur de nouveaux éclairages du numéro spécial de la Revue internationale du Travail, ce billet examine comment des compréhensions alternatives du travail dans les communautés touchées par l’exploitation minière remettent en question les paradigmes dominants de durabilité, et ouvrent de nouvelles voies vers la justice sociale, le travail décent et la préservation de l’environnement.
2 mai 2025
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Ania ZbyszewskaProfesseur, Droit et travail, Département de droit et d'études juridiques, Université de Carleton, Canada -
Flavia MaximoProfesseur, droit du travail et droit de la sécurité sociale, Universidade Federal de Ouro Preto, Brésil
Introduction
Ce numéro spécial de la Revue internationale du Travail explore les dimensions conceptuelles, normatives et politiques du travail soutenable. Dans notre contribution, nous considérons les récits entourant cette notion comme des lieux de lutte entre différentes visions du travail et de la durabilité. En nous appuyant sur des recherches en cours dans des communautés affectées par l’exploitation minière au Brésil et au Canada, nous examinons comment les conceptions issues des politiques dominantes interagissent avec d’autres pratiques et compréhensions — notamment celles issues de perspectives marginalisées. Ces dernières offrent, selon nous, un aperçu d’une conception décoloniale du travail soutenable.
Idée centrale : perspectives décoloniales sur le travail soutenable
Les cadres politiques dominants ont tendance à définir le travail soutenable en termes « d’emplois verts » et d’intégration aux marchés du travail capitalistes. Paradoxalement, ces cadres légitiment souvent des secteurs économiques et des pratiques dont la durabilité est contestable. C’est notamment le cas de l’extraction de ressources et de l’exploitation minière à grande échelle, désormais qualifiées de durables et sources d’emplois « verts », en particulier lorsqu’elles impliquent des minerais dits « critiques » nécessaires aux transitions énergétiques post-carbone. Cette lecture occulte les héritages coloniaux et les violences environnementales et sociales bien documentées du développement extractiviste, y compris son ingérence dans d’autres moyens de subsistance.
Peut-on envisager une conception du travail soutenable qui échappe à cette instrumentalisation ou qui la confronte directement ? En nous référant à des travaux décoloniaux issus des Amériques du Nord et du Sud, nous suggérons qu’une telle alternative doit s’ancrer dans des valeurs de réciprocité, de soin envers les personnes, les communautés et la nature non humaine, ainsi que dans la reconnaissance de moyens de subsistance en dehors des structures capitalistes. Nos deux études de cas illustrent des conceptions qui s’approchent de ces principes.
Études de cas : récits contrastés du Brésil et du Canada
Sudbury, une ville minière autrefois reconnue à l’échelle internationale comme source majeure de pollution au soufre, est aujourd’hui connue pour ses efforts de reverdissement. Elle reste profondément liée à la logique extractiviste, mais les acteurs gouvernementaux et l’entreprise minière brésilienne Vale la présentent désormais comme un modèle de bonnes pratiques. L’implication des nations autochtones locales par le biais de partenariats miniers et d’accords sur la formation et l’emploi renforce encore la crédibilité de ces initiatives. Bien que certaines organisations communautaires défendent d’autres visions de durabilité, l’idée selon laquelle l’extraction de ressources et les emplois miniers peuvent être durables et nécessaires à la transition écologique domine largement.
En revanche, à Antônio Pereira — district d’Ouro Preto au Brésil —, l’inclusion des populations marginalisées et les dimensions écologiques sont encore absentes du discours des entreprises, malgré la promotion par Vale de son rôle dans le reverdissement de Sudbury. Antônio Pereira est impacté depuis longtemps par l’exploitation minière à grande échelle et subit ses conséquences sociales, environnementales et économiques, comme les risques liés au stockage de résidus miniers ou, plus récemment, la relocalisation forcée d’une partie de la population à la suite du démantèlement du barrage Doutor de Vale. La population majoritairement noire du district a tiré peu de bénéfices économiques du développement extractiviste. Ici, les mouvements de résistance — notamment ceux menés par des militantes — contestent la vision dominante en mettant en avant d’autres conceptions de durabilité, fondées sur le soin et les économies enracinées dans la terre.
Pourquoi est-ce important ?
Dans notre article, nous analysons comment ces visions concurrentes résonnent avec les discours d’autres acteurs — syndicats de travailleurs de l’industrie minière, garimpeiros (mineurs artisanaux) d’Antônio Pereira, entreprises autochtones revendiquant l’inclusion économique, ainsi que d’autres militants communautaires et environnementaux — et soulignons combien les positions géopolitiques et « corps-politiques » ainsi que les revendications locales spécifiques sont essentielles dans ce processus.
Nous montrons que la conception dominante du travail soutenable peut être utilisée pour perpétuer les structures inégalitaires du capitalisme colonial, le racisme environnemental et l’exclusion sociale, tout en se réclamant du « développement minier durable ». Cette vision est non seulement incompatible avec les principes de réciprocité, de soin pour les êtres humains et non humains, et de reproduction communautaire que l’on retrouve dans certains récits, mais elle les subordonne activement. Ces principes ancrés localement orientent la notion de travail soutenable en dehors des logiques marchandes, et ouvrent ainsi d’autres voies pour les politiques publiques et les réglementations — à condition qu’ils soient reconnus, entendus et pris au sérieux.
Conclusion : vers une compréhension plus inclusive du travail soutenable
La décolonialité est un processus continu de lutte anticoloniale, qui implique une rupture épistémique et politique avec les formes de pouvoir héritées du colonialisme. Cela représente un défi particulier lorsqu’il s’agit de redéfinir le sens du travail soutenable, car la colonialité étouffe les imaginaires alternatifs. Si les approches dominantes reconnaissent aujourd’hui la nécessité d’une plus grande durabilité écologique et d’une conception élargie du travail, il est temps d’aller plus loin. Comment faire évoluer les cadres de durabilité pour qu’ils reflètent les expériences vécues et les besoins des communautés les plus affectées par l’extractivisme ?
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