Faire de la migration un choix plutôt qu’une nécessité : une réintégration durable des travailleuses saisonnières marocaines
Dans le cadre d’une coopération transversale et multi-acteurs entre les autorités marocaines et espagnoles, le secteur privé espagnol et l’OIT, et cofinancé par l’Union européenne, le projet WAFIRA vise à promouvoir l’autonomisation économique des travailleuses migrantes marocaines. Ce projet pilote, lancé en octobre 2022 et se poursuivant jusqu’en février 2025, a permis d’accompagner et de former 250 femmes dans la concrétisation de leurs projets entrepreneuriaux, tout en renforçant les institutions marocaines pour offrir des services adaptés et un soutien structuré à l’activité entrepreneuriale des femmes rurales.
26 novembre 2024
RABAT (OIT Infos)- Interview croisée de Samira Raiss, bénéficiaire du projet, et de Jeanne Schmitt, Conseillère Technique Principale et Cheffe de projet WAFIRA, Bureau de l’OIT au Maroc
Propos recueillis par Karine Johannes, novembre 2024
Samira, pouvez-vous nous parler de votre travail saisonnier en Espagne ?
Je m’appelle Samira Raiss, j’ai 40 ans, et je viens de Douar Ouled Ziyane, dans la province de Kenitra. Depuis 14 ans, je me rends en Espagne pour participer à la saison des récoltes de fruits rouges. C’est une expérience difficile car je dois laisser mes enfants mais c’était ma seule source de revenus. Cela m’a permis de payer les études de mes enfants et de construire une maison. Mais ces gains étaient très limités et ne me permettaient pas de faire des projets d’avenir.
Comment s’est déroulé votre parcours avec WAFIRA ?
Quand l’ANAPEC m’a informée du projet, j’étais un peu réticente parce que je ne comprenais pas tout mais j’ai voulu tenter l’expérience. Pendant deux ans, nous avons été accompagnées par WAFIRA, avant le départ, pendant le séjour en Espagne et après le retour au Maroc. Nous avons eu des formations sur place mais aussi par des podcasts, des vidéos sur YouTube. Et puis nous communiquions régulièrement sur WhatsApp entre participantes et avec l’équipe de WAFIRA, c’était très important pour garder notre confiance et notre motivation.
Qu’avez-vous appris en participant au projet ?
WAFIRA m’a appris beaucoup de choses au niveau personnel et professionnel. Je suis analphabète mais j’ai appris à gagner de l’argent et à bien l’utiliser. J’ai ouvert un commerce de vêtements et j’ai appris à valoriser ma marchandise. J’ai aussi une protection sociale pour toute ma famille. J’ai appris à me faire confiance et j’ai encouragé d’autres femmes bénéficiaires à ne pas abandonner leurs projets. La Samira d’avant WAFIRA n’est pas la même que la Samira d’aujourd’hui. Je suis confiante dans mes capacités à aller de l’avant pour aider mes enfants à réussir leurs vies.
Jeanne, pouvez-vous nous expliquer l’approche du projet WAFIRA pour la migration circulaire ?
Chaque année, environ 15 000 femmes rurales marocaines participent au programme de migration circulaire entre le Maroc et l’Espagne (intitulé GECCO). Ces accords bilatéraux de migration permettent de compléter les besoins en main-d’œuvre saisonnière tout en offrant des possibilités supplémentaires de revenus aux travailleurs marocains. Mais à la fin de ces contrats, allant 2 à 9 mois, ces femmes se retrouvaient une situation précaire étant sans emploi formel. Avec WAFIRA, nous avons testé une approche innovante, misant sur la réintégration durable et l’autonomisation économique des travailleuses migrantes saisonnières, afin de pérenniser l’impact positif de la migration circulaire. En effet, une réinsertion sur le marché du travail, à travers des emplois décents ou des activités génératrices de revenus (AGR), est l'un des facteurs clés d'une réintégration réussie. Pouvoir subvenir à leurs besoins et à ceux de leurs familles et être auto-suffisants sur le plan économique réduit la nécessité pour les travailleurs d’une nouvelle migration économique et les risques de migration irrégulière par des itinéraires dangereux. Ainsi, Samira fait partie des 277 femmes sélectionnées pour participer au projet WAFIRA dont 224 femmes ont été formées et accompagnées sur une période de deux ans. A ce jour, plus de 200 de ces femmes ont lancé une AGR formelle grâce aux formations et à l’accompagnement adaptés ainsi qu’au fond d’amorçage du projet. Aujourd’hui, ces femmes sont plus autonomes dans leur choix de migrer (ou pas) pour une nouvelle saison agricole.
Quels sont les principaux leviers de cette réintégration durable ?
L’OIT et ses partenaires marocains et espagnols ont développé une approche systémique s’inscrivant notamment dans les Directives de l’OIT pour la réintégration sur le marché de travail au retour dans le pays d’origine (mai 2023).
Tout d’abord, le développement d’une offre de services spécifiques pour la création d’entreprises par les femmes migrantes saisonnières. Nous publierons un guide (à paraître en janvier 2025) explicitant les activités de formation et d’accompagnement du projet pendant les différentes étapes de la migration, ce qui facilitera la réplication du dispositif, permettant à l’ANAPEC de développer un modèle d’accompagnement spécifique.
Ensuite, une adaptation de l’accompagnement au cycle de la migration et aux besoins des bénéficiaires. Comme l’a expliqué Samira, les sessions de formation ont eu lieu tout au long du parcours de migration, combinant des séances en présentiel et en ligne, par des outils digitaux créés spécifiquement. L’accompagnement sur toute la durée du projet a eu un impact psycho-social important sur la confiance des femmes en elles-mêmes et sur leur motivation à poursuivre leurs projets.
Enfin, une approche par les droits. Il était très clair pour nous que l’exercice par les travailleurs migrants saisonniers de leurs droits sociaux est essentiel à une réintégration durable. Des séances d’information ont été organisées avec la Caisse Nationale de Sécurité Sociale (CNSS) sur les bénéfices et les obligations, ainsi qu’un accompagnement par l’ANAPEC dans leurs démarches d’inscription au registre national des auto-entrepreneurs qui leur accès à la protection sociale. A un niveau institutionnel, une Note de Plaidoyer a été adressée aux autorités afin de clarifier la situation des femmes migrantes saisonnières marocaines dans le système de protection sociale et les points de vigilance à prendre en compte dans le cadre de la réforme du secteur en cours au Maroc.
C’est par une approche systémique combinant la consolidation d’un cadre juridique, le renforcement institutionnel et le développement d’outils dédiés, que le projet WAFIRA a permis d’ouvrir plusieurs perspectives pour optimiser et pérenniser les bénéfices de la migration circulaire pour les travailleuses et leurs communautés, mais également pour les pays partenaires.
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