Young Cambodian migrant woman sorting fish on stalls in Thailand

Questions/réponses

Pourquoi est-ce le moment de repenser la migration temporaire de main-d’œuvre

Une nouvelle anthologie publiée par l’Organisation internationale du Travail (OIT), «Migration temporaire de main-d’œuvre: vers la justice sociale?», explore les défis, les choix politiques et les approches innovantes qui façonnent la migration temporaire de main-d’œuvre à travers le monde. Les coéditrices de l’ouvrage, les expertes de l’OIT Christiane Kuptsch et Fabiola Mieres, expliquent comment.

28 février 2025

Cambodian migrant workers community in Rayong, Thailand © Pichit Phromkade / ILO
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Pourquoi un nouvel ouvrage de l’OIT sur la migration temporaire de main-d’œuvre?

Christiane Kuptsch: L’OIT a un mandat constitutionnel en matière de migration, et la migration temporaire de main-d’œuvre est une préoccupation majeure pour les décideurs politiques depuis longtemps. En 2022, alors que nous préparions un rapport de fond pour une discussion sur la migration temporaire de main-d’œuvre au sein du Conseil d’administration de l’OIT, nous avons constaté la nécessité de clarifier les différents aspects de cette question afin d’aider les décideurs à prendre des décisions plus éclairées. Nous avons donc décidé de publier ce livre pour poursuivre ce travail, soutenir les mandants de l’OIT et contribuer aux débats politiques mondiaux sur la gouvernance migratoire.

L’ouvrage présente de nouvelles recherches sur des politiques innovantes permettant de répondre à certains des défis majeurs qui façonnent aujourd’hui la migration temporaire. Parmi eux figurent les conflits prolongés, la dégradation de l’environnement, les transformations des modèles de production et l’expansion des accords de libre-échange. Il explore également les leçons du passé afin d’éviter de reproduire les erreurs et d’aider à rendre les programmes actuels de migration temporaire plus justes et équitables.

Qu’est-ce qui distingue la migration temporaire de main-d’œuvre des autres types de migration, et pourquoi est-elle importante?

Fabiola Mieres: Un travailleur migrant temporaire est une personne qui se rend dans un pays étranger pour travailler et qui est censée rentrer chez elle une fois son emploi terminé. Par exemple, les travailleurs agricoles saisonniers, le personnel des stations de ski et les navetteurs transfrontaliers sont tous des migrants temporaires. Un étudiant étranger qui décroche un emploi d’été devient un migrant temporaire. Après l’obtention de son diplôme, il peut accepter un nouvel emploi, prolonger son séjour et éventuellement demander la résidence permanente. Il devient alors un migrant «permanent».

Comme vous pouvez le constater, ces distinctions sont plus floues dans la réalité. Une personne peut demander un visa temporaire avec une intention précise, mais voir ses plans évoluer. Lorsqu’un travailleur change de statut, il devient plus difficile de suivre ses déplacements et de comprendre les protections dont il bénéficie en matière de travail.

Historiquement, les migrants temporaires ont eu moins de droits du travail, et dans certains cas, ont même été exclus des lois du travail des pays d’accueil. Et même lorsque ces lois existent, elles ne sont pas toujours appliquées. Les migrants temporaires ont également moins d’opportunités d’intégration dans la société d’accueil. Il est donc essentiel de combler ces lacunes en matière de protection afin de garantir leurs droits, d’assurer un approvisionnement stable en main-d’œuvre et d’encourager les employeurs respectueux du droit du travail.

Comment cet ouvrage enrichit-il les discussions courantes sur la régulation de la migration de main-d’œuvre?

Christiane Kuptsch: De nombreux débats portent aujourd’hui sur l’élargissement des «voies légales» pour les travailleurs migrants afin de réduire la migration irrégulière. Certains programmes temporaires sont envisagés comme des solutions possibles. Toutefois, nous avons de nombreuses preuves que les migrants temporaires sont souvent confrontés à un manque de travail décent et à l’exclusion des protections du travail.

Il est donc impératif de trouver des solutions efficaces et de concevoir des programmes qui les protègent, tout en équilibrant les intérêts politiques, juridiques et économiques de manière équitable. Notre livre apporte un éclairage nouveau pour aider les décideurs politiques à atteindre cet objectif. Il explore les différentes formes de migration et de mobilité temporaire, leur impact sur les marchés du travail et les sociétés, ainsi que les efforts réglementaires visant à protéger les droits des migrants.

La gouvernance de la migration évolue constamment, comme en témoignent les révisions du Pacte mondial pour des migrations sûres, ordonnées et régulières. Il est donc essentiel d’adapter en permanence notre réflexion et nos politiques.

Quels sont les principaux enseignements de cet ouvrage?

Fabiola Mieres: L’un des enseignements majeurs de ce livre est que certains programmes temporaires, présentés comme des «nouveaux programmes de mobilité», ressemblent en réalité fortement aux anciens systèmes de travailleurs invités (guestworker schemes), avec toutes leurs lacunes en matière de protection.

Nous avons également constaté que la notion de «compétences» reste un facteur de différenciation parmi les migrants. Les pays de destination offrent des avantages attractifs aux migrants hautement qualifiés, mais ces derniers peuvent néanmoins manquer de certaines protections, comme le droit à la liberté d’association et à la négociation collective, lorsqu’ils sont recrutés dans le cadre d’accords de libre-échange.

Un autre enseignement clé est que les cadres migratoires peuvent être repensés pour respecter les principes d’équité et de dialogue social. Nous illustrons cela à travers une étude de cas spécifique dans le livre.

Christiane Kuptsch: J’aimerais ajouter deux points. Premièrement, les mesures de protection peuvent sembler excellentes sur le papier, mais leur mise en œuvre est ce qui compte vraiment. L’ouvrage montre que la portabilité des visas, c'est-à-dire la possibilité pour les migrants temporaires de changer d’employeur, constitue une avancée. Mais si ce changement est entravé par des lourdeurs administratives ou des coûts élevés, il ne suffit pas à protéger les travailleurs contre les abus.

Deuxièmement, lorsque la législation sur l’immigration prime sur le droit du travail – par exemple, lorsque les salaires minimums pour les migrants temporaires sont inférieurs à ceux des travailleurs locaux –, il devient impossible d’établir une égalité entre ces deux catégories de travailleurs. Ce déséquilibre affecte à la fois les migrants, les travailleurs locaux et les employeurs, rendant plus difficile la recherche de solutions justes.

Comment voyez-vous l’avenir de la migration temporaire de main-d’œuvre dans une économie mondiale en mutation?

Fabiola Mieres: L’économie mondiale évolue rapidement sous l’effet des changements géopolitiques, des avancées technologiques, du changement climatique et des transitions démographiques. Ces facteurs influencent la demande sur les marchés du travail et la perception des pénuries de main-d’œuvre dans des secteurs comme l’agriculture, l’hôtellerie et les soins.

Les pays de destination pourraient donc adopter des voies plus flexibles vers la résidence permanente pour ces emplois. L’avenir de la migration reste incertain, mais les préoccupations en matière de justice sociale resteront centrales. L’OIT est bien placée pour collaborer avec ses mandants afin de garantir l’égalité de traitement, la mise en place effective des droits et l’adaptation des marchés du travail aux nouvelles réalités.

Biographies

Christiane Kuptsch est spécialiste principale en politique migratoire à l’OIT à Genève. Elle a précédemment occupé des postes de recherche à l’Institut international d’études sociales de l’OIT et à l’Association internationale de la sécurité sociale. Vous pouvez en apprendre davantage sur son profil ici.

Fabiola Mieres est chercheuse au Département de recherche de l’OIT et titulaire d’un doctorat en politique de l’Université de Manchester, au Royaume-Uni. Elle a auparavant travaillé au sein de la branche Migration de main-d’œuvre de l’OIT, où elle menait des recherches et fournissait des conseils politiques aux mandants. Vous pouvez en apprendre davantage sur son profil ici.

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