Inégalité

Pierre Laliberté, Editeur du Journal International de Recherche Syndicale:«la syndicalisation est un facteur puissant contre les inégalités»

Le Bureau des Activités pour les Travailleurs (BIT-ACTRAV) vient de publier le dernier numéro du Journal International de Recherche Syndicale(JIRS) sur le thème « les défis des inégalités ». Dans cet entretien, Pierre Laliberté, éditeur du journal, explique les enjeux liés à l’inégalité dans le monde du travail notamment pour le mouvement syndical.

7 juillet 2014

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ACTRAV INFO : pourquoi ce choix sur le thème de l'inégalité?


Le choix s'imposait de lui-même. C'était une façon d'accompagner la réflexion du colloque organisé par ACTRAV sur la même thématique en décembre 2013. La question est au cœur non seulement du débat politique, mais également du débat économique. Loin d'être une question secondaire comme l'ont souvent présentée les économistes orthodoxes, les inégalités croissantes révèlent les failles du modèle de développement néo-libéral actuel. Elles fragilisent les bases mêmes du développement, et attaquent directement la cohésion sociale sans laquelle nos sociétés ne peuvent avancer.

ACTRAV INFO : Quelles sont les principales conclusions retenues dans ce numéro?


Les faits sont têtus: ils révèlent une forte croissance des inégalités dans la grande majorité des sociétés, même si cela va de pair avec une certaine diminution des inégalités entre certains pays dits "émergents" et les pays dits "développés".

Les causes sont multiples mais convergent souvent. D'une part, on observe un développement du travail précaire à grande échelle un peu partout dans le monde. Donc les chaînes mondialisées de production ne jouent pas le rôle de vecteur d'amélioration du niveau de vie qu'elles pourraient jouer. D’autre part, les attaques contre la syndicalisation font en sorte que moins de travailleurs sont aujourd'hui protégés par une convention collective qu'il y a trente ans. Or la syndicalisation est sans doute le facteur le plus puissant d'égalitarisme dans une société, non seulement parce qu'elle les nivelle au niveau de l'entreprise, des secteurs et de l'économie, mais également parce qu'une forte présence syndicale se traduit systématiquement par des programmes sociaux redistributifs plus musclés. Les attaques sur ces programmes sociaux constituent la dernière grande cause de l'augmentation des inégalités. Sans oublier que l'évasion et la concurrence fiscale compliquent également la bataille pour le renforcement des programmes sociaux redistributifs.

ACTRAV INFO : Quel rôle pour les syndicats face aux défis de l'inégalité?


On serait tenté de dire que les syndicats n'ont qu'à faire ce qu'ils ont toujours fait, c'est à dire recruter et représenter les travailleurs et les choses iront de soi par elles-mêmes… Pour contrer le déclin du syndicalisme et la croissance des inégalités, il faut aujourd'hui aller au-delà.

Premièrement, les syndicats doivent prendre acte qu'une grande partie du problème vient du cadre déficient de la mondialisation telle qu'elle est promue aujourd'hui. La dissolution du cadre économique national sur des bases libérales met directement en concurrence les travailleurs et les systèmes de protection sociale sans aucune balise sociale ou même environnementale. La perception que la mondialisation néolibérale est une fatalité auquel il faut s'ajuster est un des grands mensonges dont il faut s'affranchir. Le secteur financier doit être impérativement régulé. Et cela ne se fera pas par le seul dialogue social.

Deuxièmement, les syndicats doivent communiquer et discuter avec leurs membres de ces enjeux qui dépassent le strict cadre des négociations collectives ; et miser sur une mobilisation de leurs membres sur des bases plus larges.

Troisièmement, et conséquemment, les syndicats doivent s'ouvrir à des alliances plus larges au-delà de leurs rangs. Ainsi, la nécessité d’organiser les travailleurs en situation précaire et les travailleurs de l'économie informelle est devenue incontournable pour des raisons sociales, politiques et économiques. De plus, la mobilisation sur des bases supra-nationale demeure toujours un défi important de l'action syndicale qui va au-delà des campagnes ponctuelles de solidarité pour faire sortir des camarades de prison ou donner un appui moral à des travailleurs en grève. En analysant cette situation, on constate qu'en dépit de la présence stratégique des syndicats à l'intérieur de l'économie mondiale, l'action syndicale peine à se faire sentir ; au point où les employeurs profitent de la crise pour passer à l'offensive.

Finalement, avec l'abdication intellectuelle d'une certaine sociale démocratie face au néo-libéralisme, les syndicalistes ont également le devoir de réfléchir à des nouveaux modèles qui peuvent porter les espoirs d'une société plus juste. Cela ne se fera pas du jour au lendemain, et dans l'intervalle, les syndicalistes devront faire beaucoup de navigation à vue en utilisant le "compas" de la justice sociale.

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