ILO Macro policies
Ouvrir les marchés, façonner les emplois : l’accord commercial UE–Inde
L’Union européenne et l’Inde ont signé un accord commercial très attendu, qui promet de transformer les échanges, la croissance et l’emploi au sein de deux des plus grands marchés mondiaux. Les experts de l’OIT Radhicka Kapoor et Kee Beom Kim analysent ce que cet accord implique pour l’emploi, les salaires et la croissance inclusive, ainsi que les conditions nécessaires pour que les gains du commerce profitent aussi au monde du travail.
6 février 2026
-
Radhicka KapoorEmployment senior specialist, ILO India office -
Kee Beom KimMacro-Economic and Employment Policies Specialist
Après près de deux décennies de négociations, l’Union européenne et l’Inde ont annoncé un accord commercial couvrant un marché de près de deux milliards de personnes et représentant plus d’un quart du commerce mondial. Au-delà de son importance géopolitique, cet accord soulève une question essentielle : qu’est-ce qu’une intégration économique plus profonde entre le plus grand marché unique mondial pour le commerce et le pays le plus peuplé du monde peut signifier pour l’emploi et la croissance ?
D’un point de vue ricardien, l’accord renforce les performances commerciales en approfondissant la spécialisation en fonction différences relatives de productivité, l’Inde développant ses exportations dans des secteurs à forte intensité de main-d’œuvre et de compétences — notamment le textile, l’habillement, le cuir, les produits de la mer ainsi que les pierres et la joaillerie — et l’Union européenne dans des industries à forte intensité technologique et capitalistique telles que le papier et l’édition, la machinerie, la chimie, ainsi que l’électronique et les équipements électriques. La réduction des droits de douane permet aux deux économies d’exploiter pleinement leurs avantages comparatifs, générant des gains d’efficience, une hausse des revenus réels et une amélioration du bien-être.
La réduction des droits de douane permet aux deux économies d’exploiter pleinement leurs avantages comparatifs, générant des gains d’efficience, une hausse des revenus réels et une amélioration du bien-être.
Des simulations fondées sur des modèles indiquent qu’en abaissant les droits de douane sur les biens et les services, le PIB de l’Union européenne devrait augmenter de 0,1 à 0,2 pour cent d’ici à 2030, tandis que celui de l’Inde devrait progresser de 0,6 à 1,0 pour cent. L’accord devrait également entraîner une hausse des salaires réels des travailleurs peu qualifiés comme qualifiés, tant au sein de l’Union européenne qu’en Inde. Toutefois, les gains salariaux devraient être nettement plus élevés en Inde, où les salaires réels des travailleurs peu qualifiés augmenteraient de 0,8 à 1,3 pour cent et ceux des travailleurs qualifiés de 0,4 à 0,6 pour cent, contre des hausses modestes de l’ordre de 0,1 à 0,2 pour cent pour les travailleurs de l’Union européenne.[1] Ces gains relativement plus importants pour l’Inde s’expliquent par le fait que, partant de droits de douane plus élevés et d’un régime commercial moins ouvert, la réduction des barrières commerciales et l’amélioration de l’accès aux marchés devraient se traduire par des augmentations plus marquées des échanges, de la productivité et de la demande de main-d’œuvre. À l’inverse, l’économie de l’Union européenne est déjà très ouverte et bien intégrée aux marchés mondiaux.
Des effets substantiels sur l’emploi sont également attendus, même si leur ampleur devrait varier entre les deux économies et selon les secteurs . Selon l’Union européenne, le commerce avec l’Inde soutient actuellement environ 800 000 emplois sur son marché, et l’accord devrait encore renforcer l’emploi dans l’industrie manufacturière, les services et les chaînes de valeur intégrées à mesure que les volumes d’échanges augmentent. En Inde, le potentiel de création d’emplois est considérable. Le secteur textile emploie directement environ 45 millions de personnes, et l’obtention d’un accès en franchise de droits au marché de l’Union européenne devrait permettre d’accroître sensiblement ce volume. Pour les deux partenaires, la valeur macroéconomique de l’accord pourrait également aller bien au-delà des chiffres globaux de croissance et d’emploi, notamment en soutenant la diversification des chaînes d’approvisionnement à un moment où la fragmentation géopolitique redessine le commerce mondial.
De fait, le commerce peut constituer un moteur durable de la croissance et de l’emploi, et l’accord commercial UE–Inde ne fait pas exception. Les emplois liés au commerce et à l’investissement tendent à être plus productifs, plus formalisés et mieux rémunérés, ce qui renforce leur contribution à une croissance durable.[2] Toutefois, les bénéfices de l’intégration commerciale ne sont pas automatiques. En l’absence d’une conception délibérée des politiques, les gains d’une intégration plus profonde peuvent ne pas se matérialiser ou s’en tenir à un nombre limité de secteurs, de travailleurs et d’entreprises.
En l’absence d’une conception délibérée des politiques, les gains d’une intégration plus profonde peuvent ne pas se matérialiser ou s’en tenir à un nombre limité de secteurs, de travailleurs et d’entreprises.
La mesure dans laquelle la croissance induite par le commerce se traduit par des résultats inclusifs dépend de manière décisive de l’alignement des politiques de l’emploi avec les cadres du commerce et de l’investissement. Lorsque des mesures du côté de la demande — telles que les accords commerciaux — qui élargissent les marchés et la demande de main-d’œuvre sont combinées à des investissements du côté de l’offre dans le développement des compétences et à des politiques actives du marché du travail mises en œuvre par l’intermédiaire des services publics de l’emploi, ainsi qu’à un environnement propice au développement d’entreprises durables, le commerce est plus susceptible de générer des gains d’emploi quantitatifs et qualitatifs larges et durables.
Par exemple, pour que l’Inde puisse concrétiser les gains d’emploi dans ses secteurs à forte intensité de main-d’œuvre, dominés par les micro-, petites et moyennes entreprises (MPME), il est nécessaire d’améliorer l’accès au financement des exportations, d’investir dans les infrastructures d’essais et de certification, et de réduire les coûts logistiques grâce à des ports, des services douaniers et une connectivité plus efficaces. Il est tout aussi essentiel d’aligner les systèmes de formation et de développement des compétences sur les exigences des exportations afin de permettre aux travailleurs de répondre aux normes mondiales en matière de qualité, de sécurité et de pratiques environnementales. Cet enjeu est d’autant plus important que les normes non tarifaires strictes de l’Union européenne affectent de manière disproportionnée les MPME dans des domaines tels que la qualité, la traçabilité, le travail et la durabilité.
Sans un alignement cohérent entre la libéralisation des échanges et les autres composantes de la politique de l’emploi, les seules réductions tarifaires ne suffiraient pas à générer des résultats durables en matière d’emploi.
-
1. Trade Impact B.V. 2023. Trade Sustainability Impact Assessment (SIA) in support of Free Trade Agreement and Investment Protection Agreement negotiations between the European Union and the Republic of India - Final Report. European Commission.
2. ILO. 2026. Employment and Social Trends 2026, World of Work Series, Geneva.
* Les vues et opinions exprimées dans cet article sont celles de l'auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique ou la position officielle de l'BIT.
-
Radhicka KapoorEmployment senior specialist, ILO India office -
Kee Beom KimMacro-Economic and Employment Policies Specialist
Contenu pertinent
Série Monde du travail
Tendances sociales et de l'emploi 2026