L’esclavage : un sujet trop sensible pour les journalistes ?
Si certaines rédactions ont des réticences à aborder le sujet de l’esclavage, le journaliste malien Maliki Diallo a mené une enquête sur l’esclavage qui lui a valu un prestigieux prix. Découvrez son témoignage.
50 for Freedom (50FF): Pouvez-vous nous en dire plus sur la question de l’esclavage par ascendance au Mali ?
Maliki Diallo (MD): Au Mali, l’esclavage est une triste réalité. Encore maintenant, des familles sont considérées comme des esclaves et sont traitées comme tels. Le phénomène a pris une nouvelle tournure en 2017 avec la création d’une association mise en place par les victimes. Cette association a révélé l’existence de la pratique de l’esclavage dans la région de Kayes à l’ouest du Mali. Elle a mené des campagnes auprès des familles victimes et celles-ci ont décidé de prendre leur « indépendance » en refusant de se soumettre aux pratiques esclavagistes. Toutes les familles qui ont osé dire non à l’esclavage ont été chassées de leur village. Au moins deux personnes ont été tuées.
50FF: Vous avez mené un véritable travail d’investigation. Comment cela s’est-il déroulé?
MD: J’ai constaté que les médias ne traitent pas assez le sujet de l’esclavage considéré comme sensible par beaucoup de rédactions. Les cas d’agression de personnes considérées comme esclaves étaient et sont toujours traités comme de simple fait divers. C’est pourquoi, j’ai décidé, avec l’accord de ma rédaction, d’aller au-delà d’un simple reportage.
Malheureusement à l’époque nous n’avions pas de budget pour les grands reportages et enquêtes. Le sujet a été traité grâce à un financement de la Cellule Nobert Zongo pour le journalisme d’investigation en Afrique de l’Ouest. Au final, il s’agit d’une enquête de 52 minutes diffusée en octobre 2019 par Renouveau TV.
50FF: Quels sont les enseignements que vous avez tirés de votre travail journalistique sur cette question ?
MD: L’enquête révèle le malaise de l’État malien face à cette affaire, la faiblesse de l’arsenal juridique pour faire face à la problématique et la menace qui pèse sur la région de Kayes avec cette histoire d’esclavage.
L’enseignement principal que je tire est qu’il est important de faire appliquer les lois. Et non pas d’opter pour une résolution « à l’amiable ». Malheureusement, la situation s’aggrave. Au début du mois de mai 2021, plus d’une centaine de personnes considérées comme esclaves sont arrivées à Bamako.
50FF: Quelles sont les difficultés pratiques que vous avez rencontrées et comment les avez-vous surmontées ?
MD: Les difficultés rencontrées sont énormes. Certains acteurs clés refusent de répondre aux questions des journalistes sur le sujet. Ils nous donnent des rendez-vous mais ne viennent pas au final. Certains acceptent de s’exprimer mais seulement sous condition d’anonymat. On a interdit à certaines personnes de nous recevoir. L’autre difficulté c’était la question des violences. J’ai finalement pu tourner dans un village que neuf familles ont été contraintes de quitter après des violences physiques et psychologiques.
50FF: Vous avez participé récemment à une formation à Bamako sur le travail forcé, l’esclavage par ascendance et les discriminations fondées sur l’esclavage. Que vous a apporté cette formation dans votre travail ?
MD: L’atelier s’est déroulé sur trois jours à Bamako du 1er au 3 juin 2021, en présence d’une quinzaine de journalistes et de représentants de la société civile malienne. Cet atelier s’inscrit dans le cadre du projet DRL Mali qui vise à combattre l’esclavage – notamment l’esclavage par ascendance – le travail forcé et les discriminations associées.
L’atelier m’a permis de découvrir la Boîte à outils de l’OIT. C’est une mine d’or pour les journalistes. Elle répond à beaucoup de nos préoccupations. J’ai appris beaucoup de choses sur le travail forcé et j’ai également appris comment choisir un bon sujet de reportage sur le travail forcé. D’ailleurs, nous avons proposé et validé plus d’une dizaine de sujets durant l’atelier, dont une vidéo sur l’esclavage et la discrimination.
50FF: Les journalistes maliens se sont organisés en réseau au sortir de cet atelier. Qu’attendez-vous de ce réseau?
MD: La mise en place du réseau est très importante à mon avis. Le réseau permettra de créer un cadre d’échange entre nous journalistes sur l’esclavage et le travail forcé. Nous partageons nos expériences et nos contacts. Je crois que la mission principale du réseau sera la production de contenus de qualité sur les problématiques en question afin d’inciter les décideurs à prendre leur responsabilité. A terme, nous espérons que notre travail journalistique permettra de faire changer les pratiques et disparaitre l’esclavage par ascendance au Mali.