Entretiens phares avec des coopérateurs

Les statistiques doivent rester une porte d’entrée vers le dialogue et la coopération, et non une conclusion

Augustin Morel, chargé de projet à l’Observatoire de l’Économie Sociale en Wallonie, revient sur les défis liés à la production de statistiques fiables et porteuses de sens sur l’économie sociale et solidaire (ESS). Il explique comment les données peuvent soutenir la compréhension collective, le dialogue et la coopération, tout en gardant à l’esprit leurs limites.

25 février 2026

© Alioune Ndiaye/ILO
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    Augustin Morel
    Chargé de projet à l’Observatoire de l’Économie Sociale en Wallonie

Pourriez-vous nous parler de ConcertES et de son Observatoire de l’Économie Sociale ?

ConcertES est l’association coupole de l’économie sociale en Belgique francophone depuis 2008. Elle rassemble 25 fédérations et réseaux actifs en Wallonie et à Bruxelles et exerce trois missions principales : organiser la concertation entre les représentants de l’économie sociale et en porter la voix collective ; promouvoir l’économie sociale auprès du grand public et des mandataires locaux ; et l’analyser à travers l’Observatoire de l’Économie Sociale.

L’Observatoire a pour mission générale d’accroître la compréhension de l’ES à partir de données probantes. Il publie des statistiques et des études, collabore avec des chercheurs et des administrations publiques, et met gratuitement des données à disposition pour toute demande relevant de l’intérêt général. Chaque année, il produit l’ « État des Lieux de l’Économie Sociale », largement diffusé auprès des responsables politiques, chercheurs, fédérations, journalistes et citoyens intéressés. L’objectif n’est pas seulement de produire des chiffres, mais de rendre l’ES plus visible et mieux comprise, en fournissant des clés d’analyse supplémentaires.

Quels sont les principaux enseignements tirés du processus de production de cet « État des Lieux » ?

Une des spécificités de la production statistique de l’Observatoire est sa volonté d’assurer une cohérence avec les principes de l’ES. Dans les entreprises conventionnelles, la prise de décision est souvent structurée autour de l’optimisation d’un nombre limité d’indicateurs, fréquemment financiers. À l’inverse, puisque l’ES ne poursuit pas la maximisation du profit comme finalité, les décisions importantes impliquent des processus démocratiques permettant de co-construire les arbitrages nécessaires.

De manière similaire, la production de statistiques sur l’ES est traversée par des tensions entre l’idéal et les contraintes pratiques, rendant certains arbitrages inévitables. La statistique est généralement un processus centralisé, top-down, qui standardise et se concentre sur le quantitatif, tandis que l’économie sociale s’inscrit davantage dans des dynamiques décentralisées, bottom-up, contextualisées et qualitatives. Comme le résumait Albert Einstein : « Ce qui compte ne peut pas toujours être compté, et ce qui peut être compté ne compte pas forcément. »

Pour dépasser ces tensions, l’Observatoire s’appuie sur des mécanismes de gouvernance alignés avec les principes et les valeurs de l’ES. La pertinence des sujets d’étude, ainsi que les priorités et les enjeux à mettre en lumière, sont déterminées par les représentants de l’ES au sein de ConcertES. La définition du périmètre statistique et les choix méthodologiques sont encadrés par un comité scientifique pluridisciplinaire. Enfin, la transparence est renforcée par l’accès ouvert aux données sources pour toute initiative d’intérêt général, selon des procédures validées par un organe indépendant. Ces dispositions reconnaissent que les statistiques impliquent des choix, et cherchent à les encadrer par la concertation, la transparence et la responsabilité collective.

© ConcertES
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Atelier au GSEF à Bordeaux (2025) consacré aux statistiques de l’économie sociale, avec Steve Lewis (ESS France) et Augustin Morel (ConcertES), modéré par Sybille Mertens.

D’après votre expérience, quels sont les principaux défis dans la production de statistiques fiables et comparables sur l’ES ?

À mes yeux, le principal défi n’est pas technique, mais philosophique. Avant de se demander comment mesurer l’ESS, il faut se demander pourquoi on la mesure, et dans quelles conditions les statistiques servent réellement leurs objectifs — ou risquent au contraire de devenir contre-productives. Les statistiques ne devraient jamais devenir une fin en soi : elles doivent rester un moyen au service des personnes et de la société. Elles sont précieuses parce qu’elles permettent de dépasser les expériences individuelles pour construire une base de connaissances commune, indispensable dans une démocratie. Pourtant, ces questions fondamentales ne sont pas toujours pleinement abordées. La demande de statistiques sur l’ES traduit parfois surtout une volonté de démontrer sa crédibilité par les chiffres, dans un contexte où la légitimité économique s’exprime largement en termes quantitatifs.

Un autre défi majeur concerne l’usage qui est fait des statistiques une fois publiées. Sans contextualisation appropriée, elles peuvent induire en erreur et figer des stéréotypes. Par nature, les statistiques simplifient et structurent des réalités sociales et économiques complexes. Cela peut faciliter la comparaison, mais devient problématique si l’on oublie leurs limites et ce qu’elles ne captent pas. L’enjeu n’est donc pas seulement de produire des chiffres techniquement solides, mais aussi de développer une culture partagée d’usage critique et réfléchi des données : renforcer la capacité collective à interpréter, discuter et contextualiser les statistiques, en restant attentif à leur portée et à leurs limites.

Enfin, le défi de la comparabilité est immense et ne pourra jamais être résolu uniquement par les chiffres. Les trajectoires socio-économiques diffèrent fortement d’un pays à l’autre, tout comme les cadres juridiques, les cultures, les traditions associatives ou coopératives, voire les termes mêmes utilisés pour désigner l’« économie sociale [et solidaire] ». Si la comparabilité vise à favoriser l’inspiration mutuelle, les statistiques peuvent jouer un rôle catalyseur précieux en ouvrant des questions et en créant un langage commun permettant d’initier le dialogue. Mais si l’objectif est coopératif plutôt que compétitif, les statistiques doivent s’arrêter au stade de l’introduction des échanges multilatéraux, qu’ils soient internationaux (macro) ou internes à une organisation (micro). En définitive, les dimensions les plus essentielles de l’ES ne se laissent pas entièrement saisir par les chiffres.

L’OIT élabore actuellement des lignes directrices relatives aux statistiques de l’économie sociale et solidaire. Quels sont, selon vous, les points clés à prendre en compte dans leur élaboration ?

Plutôt que de formuler des recommandations formelles, je souhaiterais souligner quelques points d’attention susceptibles d’être relégués au second plan lorsque les considérations opérationnelles prennent le dessus.

Premièrement, il est essentiel d’accepter l’imperfection inhérente aux statistiques et de privilégier la pertinence à une précision illusoire. Délimiter un périmètre statistique suppose des choix et des adaptations aux contextes nationaux, car les entités de l’ES reflètent la diversité des environnements socio-économiques dans lesquels elles évoluent.

Il importe à cet égard de ne pas confondre un « périmètre statistique » — outil technique destiné à la mesure — avec un registre public s’apparentant à une labellisation. De nombreuses organisations peuvent correspondre aux principes de l’ES sans s’identifier explicitement comme telles, tandis que d’autres s’en revendiquent mais ne répondent pas à certains critères statistiques, à tort ou à raison. Les statistiques ont vocation à compléter, et non à remplacer, les évaluations juridiques réalisées au cas par cas.

Deuxièmement, la compréhension générale de l’ES demeure inégale. Les économistes et statisticiens ne sont pas toujours suffisamment familiarisés avec ses fondements conceptuels. Il existe un risque de réduire l’ES à des représentations simplifiées, basées sur un nombre limité d’expériences nationales. Il serait donc utile d’accompagner les normes statistiques de supports explicatifs et contextuels — notamment des publications académiques — afin de favoriser une compréhension partagée, de renforcer l’appropriation au niveau national et d’éviter des interprétations et applications excessivement technicistes.

Enfin, si les questions philosophiques relatives à la finalité et à la légitimité des statistiques ne sont pas abordées collectivement, des divergences d’interprétation risquent d’émerger entre institutions et acteurs. Les représentants du secteur, les instituts nationaux de statistique, les organisations internationales et les milieux académiques peuvent développer des approches distinctes, reflétant des traditions conceptuelles différentes de l’ES. Assurer la cohérence et la légitimité est donc indispensable pour que les statistiques deviennent un outil de dialogue, d’élaboration des politiques publiques et d’engagement démocratique, plutôt qu’une source d’incompréhension ou de fragmentation.

Les opinions exprimées dans cette interview sont celles de la personne interviewée et ne reflètent pas nécessairement la position officielle ou les politiques de l'Organisation internationale du travail.

À propos d’Augustin Morel

Augustin Morel travaille comme data analyst depuis une douzaine d’années, d’abord au sein de multinationales, puis, depuis quatre ans, à l’Observatoire de l’Économie Sociale, la cellule d’étude de ConcertES. Son travail comporte une forte dimension pédagogique : il consiste en grande partie à répondre aux demandes de clarification et à faire en sorte que les chiffres deviennent un support de dialogue.

À propos de l’entretien

La série « Entretiens phares avec les coopérateurs » fait connaître les acteurs de l’économie sociale et solidaire (ESS) du monde entier, rencontrés par les responsables de l’OIT dans le cadre de leurs travaux sur les coopératives et l’économie sociale et solidaire.