Focus sur l'emploi
Les jeunes ne vont pas bien: mesures de politique publique en faveur de l'emploi et de la protection sociale des jeunes
Les jeunes font face à des niveaux de stress et d'incertitude sans précédent, alimentés par des préoccupations liées à la sécurité de l'emploi, à l'indépendance financière et à l'accès à la protection sociale. Les experts de l’OIT examinent les facteurs à l'origine de ces tendances et mettent en avant des mesures pour améliorer les perspectives des jeunes.
24 février 2026
-
Sara ElderHead, Employment Analysis & Economics Policy Unit, Employment Policies Department, ILO -
Christina BehrendtHead, Social Policy Unit, Universal Social Protection Department, ILO
Les jeunes constituent aujourd'hui la cohorte d’âge la plus malheureuse.
Lors d'un récent webinaire organisé par l’OIT, David Blanchflower, professeur d'économie Bruce V. Rauner à Dartmouth, a partagé ses inquiétudes concernant le bien-être des jeunes. Celles-ci ont émergé lorsqu’il a actualisé des recherches antérieures fondées sur plusieurs bases de données mesurant le bien-être subjectif. Au départ, il était convaincu que les nouveaux résultats reproduiraient ceux observés entre 2009 et 2018 : une courbe classique en forme de U, où les niveaux de bonheur déclarés sont plus élevés aux deux extrémités de la variable âge, c'est-à-dire chez les jeunes et les personnes âgées, et plus faibles chez les personnes d'âge moyen.
À sa grande surprise, les données montrent une rupture nette par rapport aux résultats précédents : depuis 2019, ce sont désormais les jeunes qui déclarent les niveaux de mal-être les plus élevés. La courbe en U du bonheur (et son inverse, la « bosse » du mal-être) n'existe plus. La relation entre âge et bonheur s’est inversée : les cohortes les plus âgées expriment les niveaux de satisfaction les plus élevés, tandis que les plus jeunes déclarent les niveaux les plus faibles. La figure 1 illustre cles résultats pour les États-Unis, mais la dernière étude de Blanchflower confirme que cette évolution s'observe désormais presque partout dans le monde, dans des économies aussi bien avancées qu’en développement.
Figure 1. Incidence du « mal-être » par âge aux États-Unis, enquêtes 2009-2018 et 2019-2024
Source : David G. Blanchflower, Alex Bryson, Xiaowei Xu, “The declining mental health of the young and the global disappearance of the unhappiness hump shape in age”, PLoS One 20(8), 27 August 2025.
L’érosion de la sécurité de l’emploi et des revenus alimente l’anxiété et la méfiance envers les institutions.
Le sentiment d’anxiété accru chez les jeunes générations a également été souligné dans le rapport de l'OIT intitulé « Tendances mondiales de l'emploi des jeunes 2024 », qui indique que deux jeunes sur trois se sentent stressés par le risque de perdre leur emploi ou par l'instabilité professionnelle. Ils s'inquiètent également de la situation économique, de l’amenuisement des perspectives de mobilité sociale d’une génération à l’autre, et de leurs possibilités d’accéder à l'indépendance financière.
Il est impossible d'ignorer le lien entre la détresse mentale des jeunes et l'essor des réseaux sociaux et des technologies intelligentes. Ces facteurs non économiques jouent clairement un rôle central, reconnaît Blanchflower. Mais ils ne suffisent pas à expliquer l’ensemble du phénomène. Lles difficultés d’insertion sur le marché du travail, les lacunes en matière de protection sociale et le sentiment d’incertitude quant à l’accès futur à la sécurité, à la prospérité et au bien-être entrent également en ligne de compte.
Trouver et conserver un emploi assorti de droits du travail et d’une protection sociale adéquate, maintenir un équilibre entre vie professionnelle et vie privée, payer un loyer, quitter le domicile parental - pour beaucoup de jeunes, rien de tout cela n'est garanti. Dans de nombreux pays, seule une minorité de jeunes travailleurs bénéficie d’un emploi offrant une couverture de sécurité sociale et de nombreuses jeunes femmes sont encore exclues des possibilités d'éducation et d'emploi. Ce manque de protection et d'opportunités peut être particulièrement éprouvant au moment de la transition entre l'école et le monde du travail, et influence également la manière dont les jeunes perçoivent les institutions. Des recherches récentes montrent qu’un sentiment accru de méfiance à l'égard des institutions publiques s’installe parmi les jeunes générations. [1]
Renouveler la confiance des jeunes dans les institutions
Il est possible de rétablir la confiance des jeunes dans les institutions. Pour ce faire, il faut notamment veiller à ce qu'ils aient un accès sécurisé à la protection sociale et à des parcours vers un emploi de qualité. Voici quelques mesures prometteuses :
- Les programmes de garantie pour la jeunesse : Avec le soutien financier de la Commission européenne, les États membres de l'Union européenne (UE) se sont engagés depuis 2013 (et de manière renforcée en 2020) à garantir à tous les jeunes de moins de 30 ans une offre d'emploi, de formation continue, d'apprentissage ou de stage de qualité. Des pays hors de l'UE ont suivi cette voie, notamment le Royaume-Uni qui a récemment annoncé un investissement de 45 millions de livres sterling pour étendre le programme « Youth Guarantee Trailblazer ». Bien qu'il existe des écarts de performance, ces engagements ont contribué à maintenir à un niveau relativement faible la proportion de jeunes qui ne sont ni en emploi, ni en études, ni en formation (NEET) dans l’UE.
- L’extension de la couverture de sécurité sociale : Les jeunes accèdent souvent au marché du travail par des emplois temporaires, à temps partiel ou indépendants qui ne garantissent pas une protection sociale adéquate., L’élargissement et l’amélioration de la couverture de sécurité sociale sont donc cruciaux. Par exemple, en Inde, la loi sur la sécurité sociale marque un pas dans la bonne direction en étendant la couverture aux travailleurs des plateformes numériques, dont beaucoup sont jeunes.
- Les subventions temporaires sur les salaires ou les cotisations : Afin de faciliter l'embauche de jeunes travailleurs sous contrat formel, les gouvernements peuvent renforcer leur soutien aux entreprises par des incitations fiscales et d'autres mécanismes de subvention. Il existe de bonnes pratiques à travers le monde, notamment en Chine, en Jordanie, au Paraguay et en Afrique du Sud. Certains gouvernements, comme celui de l'Inde, mettent en œuvre des politiques actives du marché du travail ciblant spécifiquement l'emploi des jeunes femmes, avec des subventions plus élevées et une aide prioritaire aux entrepreneures.
- Les allocations de recherche d'emploi et les allocations de chômage : Pour garantir la sécurité des revenus pendant la recherche d'emploi, le gouvernement français a adopté en 2025 une réforme visant à faciliter l'accès aux allocations de chômage pour les jeunes sans emploi et disposant d’une expérience professionnelle limitée, en combinaison avec un accès renforcé aux services publics de l'emploi et aux politiques actives du marché du travail. D'autres pays de l'UE ont mis en place des dispositions similaires pour les jeunes diplômés, tout comme un nombre croissant de pays, dont l'Algérie et Bahreïn.
- Reconnaissant également la vulnérabilité ldes jeunes en matière de stabilité résidentielle, la République de Corée les cible désormais dans ses politiques de logement par le biais de logements sociaux et d'aides financières.
- Investir dans le bien-être au travail : De plus en plus d‘entreprises accordent une attention accrue à la santé et au bien-être des jeunes travailleurs. Certaines intègrent des « jours de recharge » et offrent davantage de flexibilité dans l’organisation du travail. D’autres soutiennent des réseaux intergénérationnels afin de réduire les préjugés liés à l’âge et de renforcer le mentorat.
- Enfin, aider les jeunes à comprendre leurs droits au travail et à s'engager dans le dialogue social est une autre innovation qui peut renforcer leur capacité d'action. Le guide de l'OIT intitulé « Work Wise Youth : A guide to youth rights at work » est un outil qui peut y contribuer.
Donner aux jeunes les moyens de tracer leur propre voie vers la sécurité, la prospérité et le bien-être figure à juste titre parmi les priorités de l'OIT pour 2026. Une collaboration continue avec les jeunes, les gouvernements et les partenaires sociaux sera essentielle pour restaurer la confiance dans les institutions publiques. Cela impliquera non seulement de démontrer un engagement en faveur du travail décent, y compris la protection sociale, mais aussi de prendre des mesures concrètes et courageuses pour renforcer les politiques susceptibles d'apaiser les inquiétudes des jeunes et de faire en sorte que, cette fois, les jeunes aillent bien.
-
- Isabelle Mendez, Carla Alvarado and Philip Alberti, “Trust Trends: U.S. Adults' Gradually Declining Trust in Institutions, 2021-2024”, AAMC Center For Health Justice, 18 February 2025; OECD, OECD Survey on Drivers of Trust in Public Institutions – 2024 Results, 2024; OECD, OECD Survey on Drivers of Trust in Public Institutions in Latin America and the Caribbean: 2025 Results, 2025; “Harvard Youth Poll”, 51st Edition, Fall 2025.
* Les vues et opinions exprimées dans cet article sont celles de l'auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique ou la position officielle de l'BIT.
À propos de l'auteur
-
Christina BehrendtHead, Social Policy Unit, Universal Social Protection Department, ILO
Christina Behrendt is the Head of the Social Policy Unit in the ILO’s Universal Social Protection Department in Geneva. She has worked and published on various aspects of social protection in both developed and developing country contexts.
-
Sara ElderHead, Employment Analysis & Economics Policy Unit, Employment Policies Department, ILO
Sara Elder is the Head of the Employment Analysis and Economic Policies Unit in the ILO’s Employment Policies Department in Geneva. She has written extensively on issues relating to the world of work and specializes in labour market analysis and employment policy development.
Contenu pertinent
Série de blogs EPAF
Focus sur l'emploi