Blog de la Revue internationale du Travail

Les emplois verts sont-ils de meilleurs emplois? Enseignements du marché du travail français

Ce blog, fondé sur une recherche publiée dans la Revue internationale du Travail, examine la qualité des emplois verts en France, mettant en évidence d’importantes variations entre et au sein des niveaux de compétences et des groupes professionnels, avec des implications pour les politiques du travail et des compétences dans la transition écologique.

18 mai 2026

Propriétaires d'une entreprise spécialisée dans les énergies renouvelables à Cran-Gevrier, France. Occuper un emploi vert ne garantit pas automatiquement sa qualité, car le contexte institutionnel, le type d'employeur et le niveau de qualification détermi © Marcel Crozet / ILO
Contenu également disponible en: English español
  • Photo of Mathis Bachelot
    Mathis Bachelot
    Centre lillois d’études et de recherches sociologiques et économiques
  • Photo of Mathilde Guergoat-Larivière
    Mathilde Guergoat-Larivière
    Centre lillois d’études et de recherches sociologiques et économiques

Le récit des « bons emplois verts » au-delà des promesses

À la fin des années 2000, les « emplois verts » sont apparus comme une source d’espoir pour surmonter la Grande Récession en conciliant durabilité environnementale et prospérité économique. En 2008, le PNUE a publié un rapport fondateur qui a popularisé le concept tout en soulignant que « les emplois verts doivent être des emplois décents, c’est-à-dire des emplois de qualité offrant des salaires adéquats, des conditions de travail sûres, la sécurité de l’emploi, des perspectives de carrière raisonnables et des droits pour les travailleurs ».

Pourtant, l’idée (ou l’aspiration) selon laquelle les emplois verts seraient « de bons emplois par défaut » est loin d’être évidente. La question clé est précisément de savoir si cette affirmation est étayée par des données empiriques. Y répondre est d’autant plus important que des emplois verts de qualité et attractifs pourraient à la fois favoriser la réallocation de la main-d’œuvre nécessaire à la transition écologique et renforcer le soutien public à cette transition. Dans notre article, nous testons cette hypothèse à partir de données sur le marché du travail français.

Étudier empiriquement la qualité des emplois verts

Conformément au cadre national français, nous définissons les emplois verts comme des professions dont la finalité et les compétences contribuent à mesurer, prévenir, maîtriser ou corriger les atteintes à l’environnement. En pratique, cela correspond à une liste de plus de 140 professions vertes, allant des agents d’entretien des parcs et jardins aux agents de tri des déchets, en passant par les ingénieurs en énergie et les consultants en environnement.

Pour évaluer la qualité, nous nous appuyons sur l’Enquête Emploi française 2021/2022, un vaste ensemble de données représentatif couvrant près de 47 000 salariés. La qualité de l’emploi est mesurée selon plusieurs dimensions : les salaires, le type de contrat (permanent ou temporaire, temps plein ou temps partiel), les modalités d’organisation du temps de travail (horaires réguliers, atypiques, télétravail, etc.) et l’accès à la formation. L’objectif est de dépasser les affirmations normatives et d’observer concrètement les conditions de travail dans les emplois verts.

Une qualité plus faible… mais pas pour tous

Notre principal résultat est qu’en France, les emplois verts sont en moyenne associés à une qualité d’emploi inférieure à celle des emplois non verts. Cette pénalité de qualité est nette en ce qui concerne les salaires et les types de contrat. Les travailleurs des emplois verts gagnent environ 155 € de moins par mois que leurs homologues dans des emplois non verts présentant des caractéristiques comparables. Ils sont également moins susceptibles d’occuper des emplois en contrat permanent et à temps plein, deux dimensions essentielles de la qualité de l’emploi. En revanche, ils bénéficient légèrement de meilleures conditions en matière d’horaires de travail : ils connaissent des horaires plus réguliers et moins souvent atypiques (travail de nuit, en soirée ou le week-end).

Surtout, cette pénalité en matière de salaires et de contrats n’est pas uniformément répartie. Elle se concentre sur les travailleurs peu qualifiés (ouvriers et employés) occupant des emplois verts, qui subissent à la fois une pénalité salariale importante et une sécurité socio-économique plus faible que leurs homologues dans des emplois non verts. À l’inverse, les travailleurs qualifiés dans les emplois verts bénéficient d’une qualité d’emploi comparable, voire supérieure, notamment en termes d’autonomie dans l’organisation du temps de travail et d’accès au télétravail.

Les emplois verts ne sont pas homogènes : une forte hétérogénéité

Au-delà de ces résultats moyens, notre analyse met en évidence une forte hétérogénéité au sein des emplois verts. À l’aide de techniques de classification, nous avons identifié quatre groupes distincts :

  1. Bons emplois verts (22 % des travailleurs verts) – salaires élevés, contrats stables, emploi à temps plein et accès à la formation ; dominés par des travailleurs hautement qualifiés, souvent dans le secteur public et les grandes entreprises
  2. Emplois verts stables de qualité moyenne (61 %, groupe le plus important) – emploi stable à temps plein mais rémunération modeste ; principalement des ouvriers employés par les collectivités territoriales
  3. Petits emplois verts (10 %) – très faibles salaires, horaires irréguliers, petites entreprises ; souvent des contrats de stage ou d’apprentissage, potentiellement transitoires mais précaires
  4. Emplois verts précaires (7 %) – temps partiel subi, contrats à durée déterminée, très faibles revenus, absence de formation et absence de contrôle sur les horaires de travail

Cette hétérogénéité remet en cause l’idée d’un modèle unique d’« emploi vert ». Certains emplois verts offrent des conditions relativement favorables, tandis que d’autres reproduisent, voire accentuent, les inégalités du marché du travail.

Implications pour les inégalités et la transition juste

Ces résultats ont des implications importantes pour la dimension politique de la transition écologique. Il est déjà établi que les politiques climatiques peuvent avoir des effets régressifs sur le plan distributif. En France, par exemple, le mouvement des gilets jaunes a été en partie une réaction à des coûts énergétiques pesant de manière disproportionnée sur les ménages populaires. Nos résultats suggèrent que la dimension emploi de la transition pourrait renforcer cette dynamique si elle n’est pas prise en compte, car les emplois verts peu qualifiés présentent un risque de moindre qualité. Ils soulignent la nécessité d’accompagner les politiques environnementales de politiques du travail et de formation.

Repenser les hypothèses politiques autour des emplois verts

Malheureusement, les emplois verts ne sont pas « de bons emplois par défaut ». Notre recherche montre que le caractère « vert » d’un emploi ne garantit pas automatiquement sa qualité : le contexte institutionnel, le type d’employeur, le secteur et la valorisation du travail environnemental influencent les résultats. Certaines professions vertes, notamment celles associées à des tâches pénibles ou au « soin de la nature », peuvent être structurellement sous-valorisées.

Cela ne signifie pas que les emplois verts ne peuvent pas devenir de bons emplois. Toutefois, atteindre cet objectif nécessite des politiques publiques proactives, ciblées et spécifiques : conditionner les subventions au respect de normes de qualité de l’emploi, soutenir la négociation collective dans les secteurs verts, reconnaître les qualifications vertes par des certifications ou diplômes, élargir l’accès à la formation pour diversifier les tâches des travailleurs peu qualifiés, et mobiliser plus activement le rôle de l’État en tant qu’employeur majeur de travailleurs verts.

La transition écologique est un projet politique. Son succès dépend du soutien des travailleurs et, par conséquent, de notre capacité à faire des emplois verts de bons emplois pour tous.

Voir les références :

Contenu pertinent

Revue internationale du travail

RIT

Revue internationale du travail