Questions et réponses

L’avenir du travail pour les jeunes d’Amérique latine

OIT Infos s’est entretenu avec José Manuel Salazar, Directeur régional de l’OIT pour l’Amérique latine et les Caraïbes, des opportunités et des défis auxquels les jeunes de la région seront confrontés dans le monde du travail.

15 novembre 2016

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Comment voyez-vous l’avenir du travail?

En ce qui concerne l’avenir du travail, la démographie est un facteur déterminant et elle nous indique qu’en Amérique latine et dans les Caraïbes la population jeune (15 à 29 ans) a diminué depuis la fin des années 1990. Cette réduction s’est accentuée depuis 2010.

A présent, les jeunes représentent 29 pour cent de la population totale et c’est pour cela que nous parlons d’un «bonus démographique» mais cette proportion va chuter à 22 pour cent en 2050.

Un second facteur déterminant de l’avenir du travail, c’est la technologie. La nouvelle vague de changement technologique exponentiel a des répercussions sur de nouveaux fronts: information et télécommunications, automatisation des connaissances du travail, internet des objets, etc. C’est ce que le Forum économique mondial a appelé la «quatrième révolution industrielle».

En fait, ce sont plusieurs révolutions qui ont de fortes incidences sur le monde du travail et dans tous les secteurs. Elles auront certainement un très fort impact sur les possibilités d’emploi pour les jeunes.

En parlant du monde du travail, nous ne devons pas oublier que nous parlons aussi du monde de la production et, en Amérique latine, nous avons plusieurs problèmes dans ce domaine: des écarts de productivité élevés, une production pas suffisamment diversifiée, une forte prédominance des micro et petites entreprises et une production de faible technicité. Tant qu’on ne mettra pas l’accent sur ces problèmes, il sera difficile d’instaurer un développement productif diversifié et inclusif et, par conséquent, de créer non seulement plus d’emplois mais des emplois de meilleure qualité.

Quelles sont les conséquences de la quatrième révolution industrielle?

La quatrième révolution industrielle provoque une transformation accélérée des professions et des exigences de qualification: la demande de nouvelles compétences augmente et l’obsolescence des compétences actuelles s’accélère. En outre, de nombreuses activités routinières vont faire l’objet d’une robotisation ou d’un remplacement par des machines intelligentes.

Le monde technologique qui émerge requiert de nouvelles qualifications, une nouvelle alphabétisation pour laquelle les compétences du 21e siècle sont en cours de redéfinition radicale.

Bien qu’il existe d’immenses possibilités à exploiter en apportant les bonnes réponses, il est exact que ce bouleversement, la transformation accélérée des professions, et le risque d’aggravation des inégalités sont les trois grands défis liés à l’impact des nouvelles technologies sur le monde du travail.

Quelle est la situation actuelle des jeunes en Amérique latine?

Environ 108 millions de jeunes gens sont âgés de 15 à 24 ans en Amérique latine et dans les Caraïbes, ce qui représente 18 pour cent de la population totale.

Parmi eux, 37 millions font uniquement des études, 35 millions ne font que travailler et 13 millions étudient et travaillent à la fois. Mais une proportion très élevée de ceux qui travaillent, tout en étudiant ou non, est employée dans le cadre d’activités informelles, environ 56 pour cent.

Vingt-et-un millions de jeunes sont des «ni-ni»; ils n’étudient pas et ne travaillent pas non plus. Sur ce total, 24 pour cent ont cherché du travail et les autres, 76 pour cent, n’en ont pas cherché. Sur l’ensemble des ni-ni qui ne cherchaient pas d’emploi, 11 millions effectuaient des tâches domestiques – l’immense majorité (91 pour cent) étant des jeunes femmes. Cela est probablement lié à des schémas culturels qui font obstacle à l’intégration des jeunes femmes sur le marché du travail.

Ce qui laisse 5,3 millions de jeunes qui ne travaillent pas, n’étudient pas et n’effectuent pas de tâches domestiques; ils représentent le «noyau dur des jeunes exclus. En résumé, plus d’un jeune sur quatre dans la région est un chômeur ou un ni-ni, et un jeune travailleur sur deux est employé dans le secteur informel.

Quelles sont les mesures à prendre pour promouvoir l’emploi des jeunes?

Une éducation et une formation professionnelle de qualité pour améliorer l’employabilité et faciliter la transition vers la vie active; des politiques actives du marché du travail, y compris des services et des programmes en faveur de l’emploi, des contrats spéciaux pour les jeunes et les autres; la promotion du respect des droits au travail et un traitement non discriminatoire à l’égard des jeunes; et des politiques qui stimulent et augmentent la demande de main-d’œuvre par les entreprises, allant de politiques de développement à la diversification de la production afin de soutenir les PME.

Quel est le rôle des partenariats public-privé dans la formation des jeunes à l’emploi?

Dans tous les types de programmes visant à promouvoir l’emploi des jeunes, les entreprises et les partenariats public-privé ont un rôle crucial à jouer. C’est un terrain fertile pour la responsabilité sociale des entreprises mais c’est un problème qui dépasse la seule responsabilité sociale. C’est quelque chose qui peut et doit être au centre du développement compétitif des entreprises. Pour elles, le défi est de savoir comment incorporer les nouvelles technologies dans leur modèle de gestion afin de préserver leur pérennité et leur compétitivité dans un monde d’innovation rapide.

Pouvez-vous nous donner un exemple de la façon dont l’OIT encourage l’emploi des jeunes en Amérique latine?

L’emploi des jeunes est un des plus importants problèmes dont s’occupe l’OIT dans la région. Ce qui passe par un contact permanent avec les pays membres, ainsi qu’avec les mandants de notre Organisation et les organisations de jeunesse. Nous traitons de problèmes comme l’élaboration de politiques et de stratégies visant à améliorer l’employabilité des jeunes et le développement des connaissances sur les enjeux de l’emploi des jeunes.

Un de nos domaines d’intervention particuliers est l’appui que le Bureau régional offre à la création de réseaux locaux du GAN en Amérique latine. Le GAN est le Réseau mondial de formation à distance (Réseau mondial pour l’apprentissage en anglais), une initiative lancée par l’OIT et relayée maintenant par l’Organisation internationale des employeurs (OIE). Plusieurs sociétés multinationales l’animent: Adecco qui assure actuellement la présidence, Randstad, Samsung, Telefonica, Huawei, Erickson, Jindal Steel & Power, et d’autres. Il reste beaucoup à faire pour établir des systèmes de formation de qualité à l’échelle de la région.

Quels sont les caractéristiques du modèle de production en Amérique latine et comment peut-il affecter l’avenir du travail?

En termes de production, l’Amérique latine se caractérise par un manque de diversification de la production avec une forte dépendance aux exportations de quelques produits de base et matières premières, en plus de la prédominance des micro et petites entreprises dans lesquelles se concentre l’emploi informel.

Pour l’avenir du travail, un des facteurs importants est que les politiques gouvernementales favorisant le développement productif ont été soumises à l’idée que, d’une certaine manière, l’Etat ne devait pas intervenir dans l’économie.

Mais ce débat idéologique fait obstacle à l’accélération du développement. Ce qui compte, c’est de développer une vision pragmatique de l’avenir, tripartite, alliant public et privé, en ce qui concerne la production et le développement productif, ce qui est ni plus ni moins une vision de l’avenir du travail et de l’emploi pour les jeunes.