Notre impact, leurs voix
“J’ai réalisé que le travail forcé était un énorme problème social, économique et politique”
Sharifa Madraimova est une journaliste et une militante des droits de l’homme ouzbèke. En 2011, elle a été sollicitée, comme de nombreux concitoyens, pour aider à la récolte du coton. Elle a refusé et à la place a commencé à relater son expérience. Elle nous raconte comment la situation des journalistes ouzbeks a évolué ces dernières années : le travail forcé n’est plus un tabou pour les médias et les journalistes peuvent désormais en parler librement.
12 juillet 2022
Je vivais à Tachkent, la capitale de l’Ouzbékistan et, pour des raisons familiales, je suis retournée en 2011 dans le village où je suis née et où j’ai grandi : Katagan, situé dans le district d’Uchkuprik de la vallée de Ferghana.
Cette même année, comme je ne trouvais pas de travail dans le journalisme, j’ai pris un emploi dans une école. Au début de la récolte du coton, tous les enseignants ont été contraints d’aller ramasser le coton et menacés de licenciement s’ils refusaient. En tant que personne qui connaît ses droits, j’ai refusé d’aller dans les champs de coton, mais j’ai dû assumer la responsabilité de m’occuper des écoliers de plusieurs classes simultanément.
Après cette expérience, j’ai écrit un article à ce sujet, mais personne n’a accepté de le publier. À l’époque, il y avait beaucoup de pression sur les journalistes. J’ai finalement réussi à le publier sur un site étranger, Radio Free Europe / Radio Liberty, sous un pseudonyme.
Vous couvrez les questions de travail forcé en Ouzbékistan depuis une dizaine d’années, pouvez-vous nous parler de votre expérience de journaliste sur ce sujet ?
Après la publication de ce premier article, plusieurs organes de presse tels que BBC Uzbek, Ozodlik Uzbek Services et Eltuz, m’ont demandé si je pouvais préparer des reportages sur des cas similaires. C’est ainsi que j’ai commencé à m’intéresser aux thèmes des droits du travail, de la législation du travail et des conditions de travail décentes. J’ai réalisé que ces sujets représentaient un énorme enjeu social, économique, et même politique.
De 2011 à 2018, j’ai continué à travailler de la même manière. Les médias ouzbeks publiaient des articles qui plaisaient au gouvernement sur la législation du travail et les droits au travail, comme « 100 emplois sont créés dans le district d’Uchkuprik » ou « un concert est donné aux ouvriers et aux employés ». En revanche, les médias ouzbeks ne publiaient pas de sujets tels que « les droits des travailleurs sont violés par certaines entreprises », « les travailleurs ne sont pas payés à temps » ou « les travailleurs des usines reçoivent de l’huile, de la farine ou du savon en guise de salaire ».
La situation a-t-elle évolué ?
Après la mort du président en 2016, le nouveau président, Shavkat Mirziyoyev, a ouvert la voie à la liberté de parole et d’opinion. Ce n’est qu’en 2017 que les journalistes et les blogueurs ont commencé à sentir qu’ils pouvaient s’exprimer sans aucune pression. En 2018, l’agence de presse Turon24 a été créée à Tachkent. J’ai été sélectionnée comme correspondante spéciale pour la région de Fergana et j’ai publié une série de nouvelles et d’articles sur le travail forcé. La même année, j’ai été nommée « journaliste ayant le plus écrit sur le travail forcé » lors d’un concours national organisé conjointement par l’Organisation internationale du travail et le Centre national pour la stratégie de développement.
Quel est le principal défi auquel les journalistes ouzbeks sont confrontés lorsqu’ils traitent du travail forcé ?
Notre principal défi est que les gens ne se considèrent pas comme des victimes de travail forcé. Lorsqu’ils sont interrogés, ils disent : « Je nettoie la rue volontairement », « je suis allé cueillir du coton volontairement », « je participe volontairement à cet événement ». Après avoir coupé le micro, éteint la caméra et l’enregistreur, ils disent que leur patron les obligera à écrire une lettre de démission s’ils ne participent pas à cette récolte de coton. « Sinon, je n’aurais pas pris part à de tels événements, mais mon patron n’aime pas les gens qui ne font pas ce qu’il demande », disent-ils.
TL’OIT a adapté sa boîte à outils sur le travail forcé et le recrutement équitable au contexte de l’Ouzbékistan. Vous avez récemment participé à une formation de l’OIT sur la couverture médiatique du travail forcé, en vous appuyant sur cette boîte à outils. Comment avez-vous tiré profit de cette expérience ?
La formation virtuelle a été organisée du 4 au 7 octobre 2021. 19 journalistes de différentes régions d’Ouzbékistan y ont participé. Cette formation a été très utile et intéressante. Elle m’a permis de mieux me familiariser avec la terminologie liée au travail. Il existe également un dicton parmi notre peuple : « Chercher la connaissance du berceau à la tombe », ce qui signifie « vivre un siècle, étudier un siècle ». Je pense qu’il est nécessaire d’organiser plus souvent de tels séminaires. Car peu importe à quel point nous nous considérons comme des journalistes professionnels, nous avons beaucoup à apprendre des autres collègues, notamment des journalistes et des experts étrangers. Par exemple, pendant la formation, j’ai été inspirée par un reportage sur les jeunes filles tunisiennes victimes de la traite des êtres humains. J’ai également acquis la conviction que je pouvais écrire sur ces sujets dans mon propre pays. La formation m’a été d’une grande utilité, et plusieurs sujets se sont retrouvés dans ma boîte à idées. À la suite de la formation, j’ai publié trois articles sur le travail forcé sur Rost24 et Labour Central Asia, ainsi que sur ma page Facebook.
Interview réalisée par Charles Autheman.
Depuis 2013, l’OIT coopère avec le gouvernement et les partenaires sociaux en Ouzbékistan sur les thématiques du travail des enfants et du travail forcé. En 2015, elle a commencé à surveiller le travail forcé et le travail des enfants lors de la récolte du coton, dans le cadre d’un accord avec la Banque mondiale. Grâce à cette coopération, des progrès importants ont été réalisés dans l’éradication du travail des enfants et du travail forcé lors de la récolte du coton. Les salaires des cueilleurs de coton ont augmenté de manière significative. Le mécanisme de suivi par une tierce partie (TPM) de l’OIT a conclu que le gouvernement ouzbek est parvenu à éradiquer l’utilisation systématique du travail des enfants et du travail forcé (étudiants, enseignants, médecins, infirmières, etc.) lors de la récolte de coton de 2020. Des mécanismes sont désormais en place pour permettre de signaler et déposer plainte pour les cas individuels.
Afin de permettre aux journalistes de couvrir librement les questions relatives au travail forcé, l’OIT a organisé plusieurs activités pour former des journalistes locaux, organiser des conférences de presse et mettre en place des compétitions pour les médias, en coopération avec le Centre de stratégie de développement de l’Ouzbékistan. 250 journalistes ont été formés en 2018. Voir la formation pour les journalistes ouzbeks.
Cet article a été rédigé dans le cadre de la campagne "50 for Freedom" (projet Bridge de l'OIT)
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