L’IA et le travail
L’avenir du travail: quel impact pour les programmeurs débutants?
De nombreux étudiants en informatique et programmeurs débutants abordent le débat actuel sur l’impact de l’intelligence artificielle (IA) sur le marché du travail avec un mélange d’incrédulité et d’incertitude. Alors que certains annoncent une vaste substitution des informaticiens dans ces postes de niveau débutant, d’autres estiment que les outils d’IA pourraient aider à traverser cette période turbulente grâce aux capacités accrues qu’ils offrent aux travailleurs qui savent les utiliser. Cet article examine les deux faces d’une même réalité, à partir des données disponibles.
17 juillet 2025
-
Luis C. Melero GarcíaSpécialiste juridique, Département des normes internationales du travail (NORMES), OIT
Il s’agit d’une augmentation, pas d’un remplacement
«Faire des prévisions est difficile, surtout lorsqu’il s’agit de l’avenir.» Cette citation, attribuée au lauréat du prix Nobel de physique Niels Bohr, illustre parfaitement la prudence avec laquelle il convient d’aborder les affirmations concernant l’impact futur de l’IA. C’est pourquoi il est pertinent de s’appuyer sur des données issues d’études rigoureuses.
Face au débat actuel sur l’impact de l’IA générative (GenAI), il convient de parler davantage d’emplois affectés par l’IA que remplacés par elle. En effet, selon le rapport récent de l’OIT intitulé «Generative AI and Jobs: A Refined Global Index of Occupational Exposure», un emploi sur quatre dans le monde est potentiellement exposé à la GenAI, mais les tâches sont plus susceptibles d’être transformées que totalement automatisées.
Il est vrai que «l’intelligence» des modèles GenAI a progressé de manière exponentielle ces dernières années, au point que certains modèles de langage de grande taille (LLM) surpassent désormais les humains dans des tests de performance basés sur des questions de niveau doctoral. Mais il y a une différence entre la capacité à résoudre des problèmes spécifiques grâce à l’immense volume de données absorbées lors de l’entraînement, et l’aptitude réelle, concrète et pratique à remplacer intégralement un travailleur dans l’ensemble de ses fonctions.
Par ailleurs, l’impact réel de l’IA dépendra largement de la vitesse à laquelle cette technologie sera mise en œuvre à l’échelle mondiale. Le manque de compétences numériques, le coût technologique lié à l’implémentation de technologies en constante évolution, ou encore l’accès limité à un réseau électrique fiable ou à Internet haut débit, constituent des obstacles majeurs qui retarderont nécessairement l’adoption de l’IA, et donc son impact sur le marché du travail. Dans ce contexte, une analyse approfondie des effets que les lacunes en matière d’infrastructures numériques pourraient avoir en Amérique latine a été réalisée en 2024 dans un document de travail conjoint de l’OIT et de la Banque mondiale.
Les programmeurs débutants sous les projecteurs
La discussion sur les effets de l’IA sur le marché du travail n’est pas nouvelle, bien qu’elle ait pris de l’ampleur après les déclarations récentes de Dario Amodei. Le PDG de Anthropic (l’entreprise à l’origine de modèles tels que Claude 4) estime que l’IA pourrait éliminer jusqu’à la moitié des postes administratifs et faire grimper le chômage de 10 à 20 % au cours des 1 à 5 prochaines années.
Traditionnellement, on pensait que l’automatisation toucherait principalement les emplois industriels manuels et répétitifs, en épargnant les fonctions intellectuelles. Cependant, l’explosion des modèles GenAI depuis le lancement de ChatGPT en novembre 2022 a marqué un tournant majeur: les employés de bureau semblent désormais plus vulnérables que les ouvriers.
Comme l’indiquait le rapport précité de l’OIT, si les fonctions administratives présentent le plus fort niveau d’exposition à l’IA, les emplois cognitifs hautement numérisés (comme les développeurs web ou les métiers du logiciel) ont connu la plus forte hausse de leur score moyen depuis 2023. Cette tendance s’explique par les progrès rapides des LLM, initialement conçus comme des générateurs de texte sophistiqués, mais désormais capables de réaliser une gamme plus étendue de tâches grâce à l’émergence de la multimodalité. Celle-ci élargit considérablement les capacités des LLM au-delà du texte, leur permettant de traiter des images, des vidéos, du son et du code en entrée comme en sortie.
Il est paradoxal de constater que le domaine de l’informatique, moteur des avancées en IA, est également l’un des secteurs où l’exposition à son impact progresse le plus rapidement. Cette tendance est particulièrement marquée dans les postes de début de carrière, car le nombre d’outils facilitant les tâches des programmeurs débutants (comme la rédaction ou la correction de code simple) s’est multiplié depuis l’an dernier. Cela suscite des inquiétudes chez ceux qui perçoivent ces outils comme une menace concurrentielle directe, susceptible de réduire l’embauche de jeunes professionnels débutant avec des tâches à faible valeur ajoutée. Ces craintes sont d’autant plus fondées si l’on prend en compte les progrès de la technologie à base d’agents autonomes, capables d’exécuter des tâches longues et complexes de façon plus autonome.
Naviguer dans l’incertitude: conseils aux programmeurs débutants
Premièrement, même si les licenciements dans les entreprises technologiques sont une réalité, avec chaque mois des actualités sur le «nombre Y de salariés licenciés par l’entreprise X», cela ne signifie pas pour autant qu’il existe une tendance générale au remplacement massif des travailleurs. Au contraire, à mesure que les entreprises se numérisent, le besoin de profils techniques dotés de compétences en informatique augmente – même si ces compétences devront s’adapter à de nouveaux domaines comme l’IA ou le big data. Cette conclusion ressort clairement des projections d’emploi du Bureau of Labor Statistics des États-Unis. Selon ces prévisions, l’emploi des développeurs de logiciels aux États-Unis devrait augmenter de 17,9 % entre 2023 et 2033, bien plus rapidement que la moyenne des autres professions (4 %), tandis que les administrateurs et architectes de bases de données devraient également croître au-dessus de la moyenne sur la même période (respectivement 8,2 % et 10,8 %).
Deuxièmement, dans la mesure où il y aura de la place pour davantage de profils techniques en informatique, les programmeurs débutants doivent chercher à améliorer leur compétitivité pour offrir plus de valeur ajoutée dans les tâches qui leur sont généralement confiées au début de leur carrière.
Le manque d’expérience professionnelle est une arme à double tranchant: s’il peut constituer un frein pour gérer des tâches complexes ou prendre des décisions critiques, il permet aussi une adoption plus rapide et naturelle des nouvelles technologies, en l’absence d’habitudes établies qui freinent souvent l’innovation. Cet avantage doit être exploité par les programmeurs débutants, en utilisant les progrès apportés par l’IA dans le domaine informatique pour accroître leur productivité et devenir des ressources précieuses pour toute entreprise.
Grâce à l’IA, apprendre de nouveaux langages de programmation ou corriger son propre code n’a jamais été aussi facile, ce qui permet aux programmeurs débutants d’acquérir l’expérience nécessaire pour évoluer vers des postes plus avancés plus rapidement et plus efficacement. En réalité, même si le besoin de programmeurs diminue, la demande pour des spécialistes du big data, experts en IA et en apprentissage automatique, ainsi que pour des développeurs de logiciels et d’applications devrait croître dans les années à venir. L’IA pourrait donc faciliter l’acquisition de nouvelles compétences et la transition professionnelle vers d’autres rôles et profils.
L’influence principale des technologies comme la GenAI sur les compétences réside sans doute dans leur capacité à renforcer les compétences humaines par la collaboration homme-machine, plutôt que de les remplacer totalement, surtout compte tenu de l’importance persistante des compétences centrées sur l’humain.
Si tel est le cas, il n’y a aucune excuse pour ne pas utiliser l’IA afin d’apprendre, d’améliorer sa productivité et d’acquérir de nouvelles compétences qui augmentent la valeur de notre profil professionnel.