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REVUE
INTERNATIONALE
DU TRAVAIL

Vol. 135 (1996), no 5
Article

AVANT PROPOS

On ne laisse pas d'être perplexe. Les moyens d'existence et les emplois seraient-ils tributaires de forces qui s'exercent à l'échelle mondiale et qui échapperaient à toute maîtrise? Les gouvernements semblent frappés de paralysie. Ne peuvent-ils rien face aux mouvements de capitaux et aux décisions des entreprises multinationales de délocaliser les emplois? En matière de politique intérieure, économique ou sociale, leur marge de manoeuvre est-elle si étroite qu'il paraît? Les velléités d'actions constructives sont inhibées par des craintes bien réelles. Mais celles-ci sont-elles justifiées? Ces appréhensions s'enracinent dans des phénomènes qu'il faut considérer avec les outils du raisonnement et de l'observation des faits. C'est ce à quoi s'est attaché Eddy Lee, qui examine tour à tour les grandes craintes qui affaiblissent le potentiel d'action en faveur du plein emploi dans le monde. La mondialisation a-t-elle libéré des forces génératrices de chômage et d'inégalités tant dans les pays industriels que dans les pays en développement? Le marché du travail s'est-il mondialisé au point qu'il devient impossible d'accorder des conditions d'emploi et de rémunération décentes? N'est-il plus possible de mener une politique intérieure autonome? En distinguant les vrais motifs de crainte des scénarios catastrophes, les erreurs d'évaluation du manque de volonté politique, il jette les bases d'où pourraient sourdre de réels progrès.

Dans les relations entre hommes et femmes au travail, il est souvent difficile de discerner les comportements acceptables de ceux qui ne le sont pas. Au cours de la décennie écoulée nombre de pays ont adopté des lois pour prévenir ou réprimer les comportements inacceptables, au premier rang desquels le harcèlement sexuel. D'autres ont appliqué aux plaintes pour harcèlement sexuel les lois existantes contre la discrimination ou d'autres textes d'ordre général, en sorte qu'une jurisprudence s'est constituée, même lorsque ce délit ne fait pas l'objet d'une législation particulière. La participation des femmes à la main-d'oeuvre ne cesse d'augmenter et il appartient à tous de savoir quelles sont les limites à ne pas franchir pour que se crée un milieu de travail humain où les droits de l'homme sont respectés. Femmes et hommes, employeurs et travailleurs, chefs du personnel et juristes, avocats ou juges, tous doivent savoir comment l'on définit le harcèlement sexuel au travail, quelles règles s'appliquent et où sont les limites. Puisant dans une abondante documentation, Jane Aeberhard-Hodges fait le point sur l'action menée contre le harcèlement sexuel au travail. Elle relève que l'arsenal juridique en la matière va du droit du travail au droit pénal ou civil en passant par les lois sur l'égalité des chances, les droits de l'homme, la santé et la sécurité des travailleurs, etc. Elle aborde également la question des responsabilités, des recours et des peines encourues, nous offrant ainsi un bilan sans pareil sur cette question difficile, voire polémique.

Il est un sujet qui suscite peut-être moins de perplexité qu'il ne le devrait: les données statistiques, qui par des voies surprenantes, prennent des significations toutes autres que celles qui semblent d'évidence. Pour déterminer l'évolution de la main-d'oeuvre et prendre des mesures contre les discriminations et autres inégalités inacceptables, il est indispensable de disposer de données précises et appropriées, ventilées en fonction du sexe, de la situation matrimoniale, des appartenances raciales, ethniques ou linguistiques, ou d'autres catégories. Pourtant, ces données qui semblent obéir à des critères concrets et objectifs, peuvent être tirées d'enquêtes fortement biaisées. Si les réponses fausses sont rarissimes en ce qui concerne le sexe, il peut en aller tout autrement lorsqu'il s'agit de la race, de l'ethnie ou de la caste. Et l'avantage de se voir inclus dans l'une ou l'autre catégorie n'est pas sans influence sur la collecte des données. La prudence doit être particulièrement de mise dans les pays où les renseignements sont demandés lors d'entretiens plutôt que tirés de registres administratifs. On peut [...] pour des raisons personnelles, culturelles, financières ou politiques, préférer dissimuler autant que possible ou, au contraire, afficher hautement ses origines ou son éducation selon Carolyn Shaw Bell. Le souhait d'être identifié à l'une ou l'autre catégorie de la population peut également évoluer ce qui rend certaines séries chronologiques encore plus sujettes à caution. Il s'ensuit que les chercheurs en sciences sociales peuvent involontairement rassembler des données erronées qui vont ensuite servir à élaborer la politique sociale. L'auteur tire le signal d'alarme: faisons preuve de circonspection dans la collecte et l'utilisation des données. Il est peut être tentant - mais il est certainement risqué - d'omettre ou d'ignorer les annexes en petits caractères qui accompagnent les séries statistiques.

Les données et les analyses exhaustives sur la répartition et l'évolution des revenus en fonction des groupes ethniques sont rares; et il est peu de pays où la question a pris autant d'importance pour la politique économique et sociale qu'en Malaisie. Aussi, lorsque l'on peut disposer de bonnes statistiques sur un sujet d'un tel intérêt, il faut s'en saisir. Et cet intérêt n'est pas d'ordre purement académique s'agissant d'un pays qui a battu au cours de la décennie écoulée des records de croissance économique. Dans leur article, Robert Lucas et Donald Verry mesurent les effets de la nouvelle politique économique (1970-1990) sur la situation matérielle, relative et absolue, des populations Bumiputera, Chinoise et Indienne de Malaisie. Ils expliquent le rôle capital que l'Etat a joué pour réaliser à la fois une croissance économique soutenue et une meilleure répartition des revenus. Une fois de solides bases économiques établies, l'attention portée à la mise en valeur des ressources humaines a permis de consolider les acquis et d'atténuer les tensions.

Si l'on doit se féliciter de la bonne qualité des données statistiques, il reste tout de même à s'inquiéter de l'usage qui en sera fait. Pour ce qui est des travailleurs et des dirigeants d'entreprise, cette inquiétude se rapporte au traitement des renseignements d'ordre personnel1. En octobre 1996, le BIT a convoqué la réunion d'un groupe d'experts chargés d'adopter un recueil de directives pratiques sur la protection des données personnelles des travailleurs. La publication et la diffusion de ce recueil a ensuite été approuvée par le Conseil d'administration du BIT. Compte tenu du grand intérêt de ce document, nous l'avons reproduit dans la rubrique Perspectives de cette livraison, accompagné d'un bref commentaire de présentation.

1 A ce sujet, la Revue internationale du Travail a publié un article faisant le point sur la protection de la vie privée des travailleurs dans les constitutions, les lois et la jurisprudence sur le continent Américain. Voir Américo Plá Rodríguez, La protection de la vie privée du salarié: la situation dans les Amériques, vol. 134 (1995), no 3, pp. 327-345.

Ce numéro s'achève avec des notices bibliographiques sur la situation des jeunes et des femmes sur le marché du travail, ainsi que des informations sur des livres récents et les nouvelles publications du BIT.

Mise à jour par MCN. Approuvée par MFL. Dernière modification: 17 mars 1997.