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Emploi et questions sociales dans le monde 2021 : Le rôle des plateformes de travail numériques dans la transformation du monde du travail

Les plateformes de travail numériques peuvent-elles être source de concurrence loyale et d’emplois décents?

Les plateformes de travail numériques sont devenues un élément important de la vie contemporaine – elles permettent d’organiser un trajet en voiture, de commander de la nourriture et d’avoir accès à une multitude d’autres services en ligne. Comment? En mettant en relation les clients avec les travailleurs qui effectuent ces tâches, qu’on appelle «travailleurs (de l’économie) des plateformes numériques». Ces dix dernières années, le nombre de travailleurs des plateformes numériques a augmenté partout dans le monde avec le développement rapide de plateformes de travail numériques comme Uber, Gojek, Deliveroo, Rappi, Upwork et Topcoder.

Les plateformes de travail numériques créent des possibilités sans précédent pour les travailleurs, les entreprises et la société en général, en stimulant l’innovation à très grande échelle dans le monde entier. Mais, dans le même temps, elles représentent une grave menace pour le travail décent et la concurrence loyale.

Parcourez cette InfoStory pour découvrir quelle incidence ont les plateformes de travail numériques sur les travailleurs et les entreprises du monde entier et pourquoi il est urgent de réglementer l’économie des plateformes.

Récits de travailleurs de plateformes

Écoutez Sergio et Mercy partager leur expérience et décrire leurs défis

Plateformes de travail numériques: Une nouvelle forme de travail et de commerce

Ces dernières années, les technologies numériques ont pénétré et radicalement transformé divers secteurs de l’économie, ébranlant les fondements traditionnels des marchés du travail.

Internet et la révolution des technologies de l’information et de la communication ont déclenché une vague de processus et produits nouveaux, stimulant la concurrence et la croissance de la productivité. Cela a entraîné l’essor des plateformes de travail numériques, une nouvelle façon d’organiser le travail et le commerce.

Depuis 2010, le nombre de plateformes de travail qui favorisent le travail en ligne ou qui engagent directement des travailleurs pour fournir des services de taxi et de livraison a été multiplié par cinq au niveau mondial.

En quoi les plateformes de travail numériques sont-elles si différentes des entreprises traditionnelles?

Les plateformes sont flexibles et organisent le travail d’une manière radicalement différente des entreprises traditionnelles. Elles mettent en relation les entreprises et les clients avec les travailleurs, et transforment les processus de travail, avec des implications majeures pour l’avenir du travail.

Quelles sont caractéristiques particulières du modèle commercial des plateformes?

Effets de réseau

Le succès des plateformes dépend de l’effet de réseau, qui consiste à attirer un nombre suffisant d’utilisateurs, tant du côté des clients que des travailleurs, pour faciliter les activités et favoriser la croissance.

Les données sont reines

Créer de la valeur en collectant et en monétisant des données est probablement le plus grand changement induit par les plateformes commerciales. Les plateformes analysent en permanence des données, transformant l’activité économique à un niveau qui dépasse la capacité des entreprises traditionnelles.

Gestion des algorithmes

Les plateformes utilisent des algorithmes pour mettre en relation les travailleurs et les clients. Les notations et les évaluations des clients, les niveaux de compétence des travailleurs, et le refus ou l’acceptation d’un travail sont quelques-uns des éléments clés de cet appariement algorithmique. En outre, les algorithmes contrôlent, suivent et évaluent les travailleurs et, ce faisant, organisent leurs processus de travail.

Fonctionnement à faible intensité capitalistique

En général, les plateformes investissent peu dans les actifs immobilisés, les usines, les entrepôts ou les salariés. En revanche, elles investissent dans l’infrastructure en nuage et sont tributaires des compétences, des idées et des actifs physiques de leurs utilisateurs (clients et travailleurs). Cela leur permet de se développer rapidement et à moindre coût.

Financement provenant du capital-risque

Les plateformes sont en grande partie financées par des fonds de capital-risque. Les plateformes de taxis ont, par exemple, recours au capital-risque pour accorder de généreuses subventions et primes en vue d’attirer des utilisateurs lorsqu’elles accèdent à de nouveaux marchés. Cela leur permet de se développer rapidement mais, dès lors qu’elles disposent d’un réservoir suffisant d’utilisateurs, elles réduisent les subventions et augmentent même parfois les commissions imposées aux chauffeurs.

Les fonds de capital-risque permettent aussi aux plateformes de fonctionner à perte durant de très longues périodes. Ainsi, depuis 2009, Uber a recueilli 25,2 milliards de dollars E.-U. lors de 28 cycles de financement de capital-risque et développé ses services dans 69 pays, sans pour autant réaliser de bénéfices.

Stratégies de tarification

Les plateformes utilisent différents mécanismes de fixation des prix (divers types de frais et d’abonnements) pour attirer les utilisateurs, qui, à leur tour, attirent d’autres utilisateurs en produisant un effet de réseau et en créant de la valeur. D’autres mécanismes, comme les primes, la tarification dynamique, les récompenses et les avantages facultatifs (notamment la visibilité des profils et l’accès prioritaire aux projets) sont également au cœur du modèle commercial des plateformes.

Les frais facturés aux travailleurs contribuent aussi de manière significative aux revenus des plateformes. En 2019, Upwork a dégagé un bénéfice de 300 millions de dollars E.-U., dont une part considérable (62 pour cent) provenait des différentes commissions imposées aux travailleurs, et seulement 38 pour cent des frais facturés aux clients.

Or, cette pratique consistant à facturer des frais aux travailleurs peut se révéler contraire aux normes internationales du travail, qui interdisent aux agences, aux employeurs et aux intermédiaires de facturer des commissions  aux travailleurs.

Règles de gouvernance des plateformes

Les travailleurs, les clients et les entreprises sont tenus d’accepter les conditions de service d’une plateforme pour pouvoir y accéder. Ces conditions, généralement définies unilatéralement par la plateforme, couvrent des aspects tels que les clauses d’exclusivité, l’acceptation/le refus d’un travail, la désactivation des comptes, le règlement des différends, et l’utilisation des données. Cela permet aux plateformes d’exercer un contrôle considérable sur la liberté de travail des travailleurs, mais aussi de déterminer la capacité des clients et des entreprises d’engager des échanges avec les travailleurs.

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Qu’est-ce que cela implique pour les entreprises traditionnelles?

L’essor des plateformes de travail numériques représente à la fois des opportunités et des défis pour les entreprises traditionnelles. L’OIT a mené des entretiens auprès de quelque 85 entreprises opérant dans différents secteurs, qui aident à mieux comprendre comment les plateformes de travail numériques transforment mais aussi menacent les entreprises traditionnelles.

Opportunités

Les plateformes offrent aux entreprises traditionnelles de nouveaux moyens d’externaliser un large éventail de tâches, services et activités de vente au détail, ce qui leur permet d’améliorer leur performance. Les entreprises utilisent les plateformes en ligne pour atteindre trois grands objectifs: le recrutement, la réduction des coûts et l’amélioration de l’efficacité, et l’accès aux connaissances en vue de l’innovation.

Les plateformes aident aussi les start-up à se développer, et permettent à certaines entreprises de réorienter leurs activités et d’élargir leurs marchés.

Défis

Mais les plateformes font aussi peser de lourdes menaces sur les entreprises traditionnelles, en particulier les petites et moyennes entreprises (PME), qui ont beaucoup de mal à rester compétitives en raison des multiples stratégies de plateforme, qu’il s’agisse de l’utilisation de données et d’algorithmes pour déterminer les prix, de la prévision de l’offre et de la demande, du ciblage des préférences des consommateurs, ou de la fourniture de services à coûts faibles, voire nuls.

Les avantages dont bénéficient les plateformes peuvent se traduire par une concurrence déloyale, problème aggravé par l’absence de cadres réglementaires appropriés. Une réglementation s’impose pour garantir des conditions de concurrence équitables, où les mêmes règles s’appliquent aussi bien aux entreprises traditionnelles qu’aux entreprises de plateforme, notamment en ce qui concerne la sécurité sociale, les conditions de travail et le règlement des différends.

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Une main-d’œuvre numérisée: Qui sont les travailleurs de l’économie des plateformes numériques?

Les plateformes recrutent deux types de travailleurs: les effectifs permanents, embauchés directement par la plateforme en tant que salariés sur une base contractuelle, et les travailleurs dont le travail est effectué par l’intermédiaire de ces plateformes «à la tâche».

S’appuyant sur des entretiens menés auprès de 12 000 personnes, l’OIT a dressé un premier tableau complet des travailleurs des plateformes numériques dans différents secteurs et pays.

Nos recherches montrent que ces travailleurs sont le plus souvent des hommes, qu’ils sont âgés de moins de 35 ans et qu’ils résident en zones urbaines ou périurbaines. Plus de 60 pour cent des personnes interrogées qui travaillent via des plateformes numériques ont un bon niveau d’instruction. Contrairement aux idées reçues, il en va de même pour plus de 20 pour cent des chauffeurs de taxi et livreurs exerçant leurs activités via des applications mobiles. Cela reflète peut-être des contextes d’emploi difficiles, comme le manque de possibilités d’emploi correspondant aux niveaux de compétence des travailleurs sur les marchés du travail locaux.

Le travail via des plateformes est-il une source de revenus principale?

Le travail via des plateformes est la principale source de revenus pour la plupart des travailleurs fournissant des services de taxi (84%) et de livraison (90%) via des applications mobiles, et pour environ un tiers des autres travailleurs des plateformes en ligne.

Y a-t-il assez de travail pour tout le monde?

La plupart des travailleurs des plateformes numériques (86 pour cent) et des plateformes de géolocalisation déclarent souhaiter travailler davantage. Mais ils ne peuvent obtenir de contrats supplémentaires en raison de l’offre excédentaire de main-d’œuvre et du manque de tâches proposées. En outre, nombreux sont ceux qui, notamment dans les pays en développement, n’ont pas accès au travail ni aux emplois bien rémunérés en raison des restrictions imposées par la plateforme ou par le client. Cela a de graves répercussions sur l’autonomie des travailleurs et leur accès au travail et à un revenu.

Travailleurs des plateformes: émancipés et autonomes, ou limités par les circonstances?

Horaires de travail flexibles, liberté de choisir les tâches à effectuer, possibilité d’entreprendre un travail n’importe quand et n’importe où: tels sont les arguments qui rendent les plateformes populaires aux yeux des travailleurs dans de nombreux secteurs et pays. Mais les travailleurs adhèrent aussi à des plateformes pour obtenir un revenu supplémentaire ou en raison de l’absence d’autres possibilités d’emploi.

Cependant, le travail via des plateformes pose également des problèmes en termes de conditions de travail: salaires faibles, volatilité des revenus, résiliation injustifiée des comptes des travailleurs, accès limité au travail et à la protection sociale, obstacles au multihébergement (connexion à plus d’une plateforme), qui empêchent les travailleurs d’adhérer à plusieurs plateformes.

En réalité, la gestion algorithmique des plateformes façonne les processus et les performances de travail, ce qui limite fortement l’autonomie des travailleurs. Pour pouvoir gagner décemment leur vie dans ces conditions, les travailleurs se retrouvent contraints de faire beaucoup d’heures de travail, ce qui peut nuire à leur équilibre vie professionnelle-vie privée et être source de stress.

Le COVID-19 a mis en évidence les risques auxquels sont exposés les travailleurs des plateformes

Il va de soi que la faiblesse des systèmes de protection sociale constitue une menace pour la vie des travailleurs des plateformes en cette période de pandémie de COVID-19. De nombreux travailleurs, dont les revenus dépendent entièrement de leur travail à la tâche, ne peuvent se permettre de se mettre en quarantaine s’ils ne bénéficient pas d’un congé de maladie rémunéré ou d’indemnités de maladie. Sept travailleurs sur 10 ne peuvent prétendre à une indemnisation ni à un congé de maladie rémunéré dès lors qu’ils sont testés positifs au virus, ce qui présente des risques à la fois pour eux-mêmes et pour autrui.

Sur les 348 chauffeurs de taxi et livreurs, traditionnels ou travaillant via des applications mobiles, que nous avons interrogés en août 2020 au Chili, en Inde, au Kenya et au Mexique, 32% ont continué à travailler tout au long de la crise par nécessité économique, malgré leur profonde inquiétude face au risque de contracter le COVID-19 dans l’exercice de leur travail.

La crise a fortement réduit les revenus de 9 chauffeurs de taxi sur 10 et de 7 livreurs sur 10 dans les pays à l’étude, aggravant ainsi une situation déjà bien compliquée pour les travailleurs des plateformes en cette période de pandémie.

Le casse-tête de la réglementation

Les plateformes définissent unilatéralement leurs conditions de service, qui sont très rarement soumises aux restrictions imposées par la législation sur la protection du travail, et elles peuvent aisément contourner les processus de dialogue social puisqu’elles déterminent elles-mêmes l’ensemble des conditions de travail des travailleurs: salaires, durée du travail, accès au travail, règlement des différends, etc.

Les conventions et recommandations de l’OIT affirment que chaque travailleur a des droits universels. Mais comment garantir ces droits aux travailleurs des plateformes en ligne?

Les plateformes se défendent farouchement d’être liées par une relation d’emploi avec les travailleurs. Pour les travailleurs, la situation au regard de l’emploi est une porte d’accès à un ensemble de droits et de protections. Pour de nombreuses plateformes, c’est le commencement de la fin de leur modèle d’entreprise.

La réglementation des plateformes du travail numériques est un défi complexe, qui touche à la législation du travail mais aussi à d’autres domaines du droit importants pour garantir le travail décent. L’enjeu consiste notamment à appliquer aux travailleurs des plateformes les droits du travail universels durement acquis – en particulier la protection sociale et la négociation collective – et de garantir une concurrence loyale, une utilisation équitable des données, l’amélioration de la protection des données et de la responsabilité algorithmique, et la réforme des systèmes d’imposition.

Saisir les opportunités

Des solutions concrètes et de nouvelles formes de réglementation se font jour un peu partout dans le monde, qu’il s’agisse d’une convention collective entre un syndicat et une plateforme de nettoyage permettant à certains travailleurs d’être reconnus comme salariés au Danemark, d’une plateforme proposant des plans d’épargne retraite au Pérou, ou du «droit à la déconnexion» et du droit d’obtenir un «prix décent» pour un travail à la tâche en France. Mais ces exemples positifs ne sont pas légion et restent exceptionnels.

Etant donné que les plateformes opèrent sur de multiples territoires, le dialogue et la coordination politiques au niveau international sont essentiels. Des exemples historiques, tels que la convention du travail maritime de l’OIT, qui réglemente un secteur où plusieurs parties opèrent dans des juridictions différentes, se sont révélés fructueux et peuvent aider à montrer la voie à suivre.

Le dialogue social entre les plateformes, les gouvernements, les travailleurs des plateformes et leurs représentants est tout aussi indispensable pour apporter une réponse inclusive qui permettrait à l’économie numérique de devenir le puissant moteur d’une concurrence loyale et d’un travail décent pour tous. 

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