Protection sociale

Augmenter le nombre de services de soins de longue durée pour les personnes âgées en Europe centrale et orientale

Une étude de l’OIT relève le manque de services de soins de longue durée pour les personnes âgées dans la région tandis qu’un nombre significatif de femmes émigrent vers l’Europe de l’Ouest afin de combler la pénurie de main-d’œuvre qui existe aussi dans ce secteur. Nous avons demandé à Kenichi Hirose, co-auteur de ce rapport avec Zofia Czepulis-Rutkowska, de nous en dire plus sur ces tendances.

Editorial | 10 février 2017
OIT Infos: Selon votre étude, quels sont les grands défis auxquels sont confrontés les pays d’Europe centrale et orientale en ce qui concerne les soins de longue durée pour les personnes âgées?
Les pays se heurtent à des problèmes complexes pour garantir des soins de longue durée accessibles, adaptés et durables. Traditionnellement, les personnes âgées en perte d’autonomie sont prises en charge à domicile par leur famille et la communauté à laquelle elles appartiennent. Cependant, les soins prodigués dans le cadre familial, dont la charge incombe surtout aux femmes sans rémunération, ne suffisent plus à assurer une prise en charge efficace du nombre croissant de personnes âgées. Une offre formelle de soins de longue durée est nécessaire.

Nous avons constaté des lacunes aussi bien dans les soins institutionnels que dans les soins à domicile, ainsi qu’une inégalité d’accès aux soins entre les régions rurales et urbaines. Plusieurs facteurs d’explication à cela: les systèmes intégrés de soins de longue durée font souvent défaut; les soins médicaux et les services sociaux ne sont pas suffisamment coordonnés non plus.

En raison des capacités limitées des établissements de soins, de nombreux candidats sont en liste d’attente. Ce qui conduit aussi à hospitaliser des personnes âgées pour des raisons non médicales.

De même, beaucoup de pays manquent de services de soins à domicile appropriés, y compris des services de visites à domicile, des offres de soins de jour ou de courts séjours dans des établissements communautaires de soins de longue durée. C’est un secteur majeur à développer pour soulager efficacement le fardeau qui incombe actuellement aux proches.

© Matteo Paciotti

OIT Infos: Les pays de la région investissent-ils suffisamment dans les services de soins de longue durée?
Dans les pays d’Europe centrale et orientale, la part des dépenses publiques consacrées aux soins de longue durée en termes de PIB est généralement inférieure de moitié à celle des pays de l’OCDE. Elle représente 0,7 pour cent en République tchèque, 0,74 pour cent en Pologne et 0,53 pour cent en Serbie contre 1,7 pour cent dans les pays de l’OCDE.

Ces chiffres expliquent certainement pourquoi existe un déficit de services de soins de longue durée de qualité. Qui plus est, le financement repose essentiellement sur les budgets de l’Etat ou des collectivités locales; il est donc particulièrement vulnérable aux crises économiques.

OIT Infos: Des allocations en espèces seraient-elles un bon moyen d’améliorer le système?
Les allocations en espèces sous forme d’aides sociales existent en République tchèque et en Serbie. Elles sont utiles dans le sens où les bénéficiaires ont la liberté de choisir les services en fonction de leurs priorités. Cependant, les enquêtes montrent qu’une grande partie de l’aide est en fait utilisée à d’autres fins que l’acquisition directe de services de soins. En outre, même quand l’aide sociale est versée aux aidants familiaux, elle ne suffit généralement pas à compenser en intégralité la perte de revenu des proches, c’est-à-dire ce qu’ils auraient pu gagner en exerçant une autre activité.

L’autre difficulté, c’est que ces aides peuvent être réduites de manière drastique en période de crise économique. Par exemple, l’allocation de soins tchèque a été réduite de 60 pour cent en 2011 au titre des mesures d’austérité prises en urgence. Une proposition visant à substituer des chèques service aux allocations financières est en cours de discussion en République tchèque et en Pologne mais elle n’est pas encore mise en œuvre.

Il est également nécessaire d’encourager les investissements privés dans le secteur des soins. Si le secteur public doit continuer à jouer un rôle central pour assurer les soins élémentaires pour tous, des prestataires privés pourraient être impliqués dans certains domaines (comme la livraison de nourriture ou l’aide ménagère) sous réserve d’une réglementation et d’un contrôle qualité appropriés.

OIT Infos: Beaucoup de personnes âgées expriment leur préférence pour le maintien à domicile le plus longtemps possible. Comment développer les soins à domicile?
Les soins à domicile n’ont pas seulement la préférence des personnes âgées. Ils ont aussi un meilleur rapport coût-efficacité que des soins en institution. Si la nécessité d’investir dans des infrastructures publiques demeure, la politique visant à promouvoir les soins à domicile ne saurait être mise en œuvre utilement sans que les travailleurs soient capables de gérer les conflits entre travail et soins à domicile. Les pays doivent mettre en place une série de mesures flexibles au travail qui leur permettent de trouver un meilleur équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle, notamment un congé rémunéré pour soins ou un aménagement du temps de travail.

OIT Infos: L’étude met aussi en évidence l’émigration croissante de personnel soignant féminin d’Ukraine vers les pays d’Europe de l’Ouest, où l’on constate aussi une pénurie de travailleurs dans le domaine des soins de longue durée aux personnes âgées. Quelle est le poids de cette tendance?
Selon les données du Service national de statistique d’Ukraine de 2012, collectées dans le cadre du projet UE-OIT, le nombre de travailleurs migrants ukrainiens qui s’occupent de personnes âgées – mais aussi dans certains cas d’enfants et de personnes handicapées – était estimé à 42 800, ce qui représente 3,6 pour cent de l’ensemble des travailleurs migrants venus d’Ukraine. Quatre-vingt-quinze pour cent étaient des femmes. Beaucoup d’entre elles ont un haut niveau de qualification professionnelle, ce qui révèle un problème de dégradation des compétences.

Les principaux pays de destination étaient l’Italie (42 pour cent), la Pologne (21 pour cent), la Fédération de Russie (17 pour cent), l’Espagne (13 pour cent), l’Autriche et l’Allemagne (4 pour cent chacune).

Soixante-quinze pour cent des femmes interrogées ont déclaré que le faible niveau des rémunérations en Ukraine était leur motivation première pour partir travailler à l’étranger.

L’étude a aussi montré qu’une large majorité était employée par des ménages sur simple accord oral. La plupart des personnels de soin travaillaient plus de 40 heures par semaine. Seul un quart des contrats de travail prévoyait la rémunération des heures supplémentaires, mais une majorité disposait de journées de repos hebdomadaire.

Une autre tendance remarquable est liée au fait que près de la moitié de ces travailleuses migrantes sont mariées. L’une des conséquences est la hausse du nombre de ce qu’on appelle «les orphelins de l’euro» souvent laissés aux soins de l’autre parent, de grands-parents ou d’autres proches en Ukraine. Bien qu’ils jouissent souvent de meilleures perspectives d’éducation grâce aux envois de fonds effectués par leurs mères, on enregistre un impact négatif sur leur développement social et émotionnel en raison de soins parentaux et d’une surveillance insuffisants.

OIT Infos: Comment pourrait-on améliorer la situation des personnels de soins à domicile pour les personnes âgées?
Comme nous venons de le voir avec l’exemple des travailleurs migrants ukrainiens, dont un grand nombre sont des femmes, qui se rendent en Europe de l’Ouest pour s’occuper de personnes âgées, la pénurie de soignants dépasse largement le cadre de l’Europe centrale et orientale. Une étude de l’OIT de 2015 a montré qu’il existe une pénurie mondiale d’au moins 13,6 millions de travailleurs sociaux régulièrement employés dans le domaine des soins de longue durée, dont 2,3 millions en Europe.

Le travail des soignants se caractérise par des horaires de travail irréguliers, l’exposition à un fort stress physique et psychologique et au risque d’accidents du travail. Les salaires sont souvent inférieurs à ceux d’autres secteurs et s’accompagnent de mauvaises conditions de travail qui entraînent une forte rotation des effectifs.

Les conditions de travail de ces personnels doivent donc être nettement améliorées pour pallier l’insuffisance de ces services absolument indispensables. A cause de ces mauvaises conditions de travail, l’emploi informel s’est développé, ce qui se traduit aussi par moins voire pas de protection en termes de droits des travailleurs et couverture de sécurité sociale.

OIT Infos: Quelles mesures les pays devraient-ils prendre pour assurer les soins de longue durée?
Si l’on prend en compte les profonds changements démographiques liés au vieillissement de la population, les soins de longue durée s’affirment comme une préoccupation mondiale pour les personnes âgées et leurs familles.

Les pays doivent améliorer leurs infrastructures de soins et développer des mécanismes d’appui aux soins à domicile. Pour cela, ils doivent prendre les mesures nécessaires pour mobiliser des ressources en vue de renforcer la structure de financement des systèmes de soins de longue durée.

Conformément à cette approche fondée sur les droits, l’OIT devrait jouer un rôle actif en soutenant les efforts nationaux qui visent à établir des systèmes universels de soins de longue durée au sein des systèmes globaux de protection sociale. La recommandation (n° 202) de l’OIT sur les socles de protection sociale, 2012 peut être très utile à cet égard.