Lutte contre la pauvreté

Les femmes tissent un avenir meilleur

L’OIT a mis sur pied des centres de tissage dans l’une des provinces les plus pauvres du Pakistan, afin d’améliorer la qualité des produits ainsi que les compétences et les revenus des tisserands.

Reportage | 2 novembre 2015
© ILO/A. Memon 2015
BALTISTAN, Pakistan (OIT Info) – Sur les contreforts du K2, le deuxième sommet du monde, les femmes du Baltistan utilisent une méthode ancestrale pour transformer la laine qu’elles produisent localement en châles, en faisant tourner rapidement un fuseau en bois entre leurs doigts qu’elles tiennent en équilibre sur une tasse ou un bol retourné.

Avec cette technique, il leur fallait environ un mois pour obtenir 1 kilo de fil. La qualité du fil était médiocre car les moutons vivent dans des abris sales, et leur laine n’était pas lavée avant d’être filée. Les toisons étaient souillées de poussière et de fumier, et il fallait les battre avec un bâton en bois pour qu’elles soient suffisamment propres avant le filage. Or le battage de la laine affaiblit et casse les fibres.

Les techniques traditionnelles étaient aussi utilisées pour tisser les châles. Mais les métiers à tisser archaïques ne permettent de fabriquer que des pièces d’environ 35 cm de large. Fizza, 45 ans, est mère de six enfants et seule à faire bouillir la marmite. Elle explique qu’elle doit coudre ensemble deux ou trois longueurs de tissu pour fabriquer une pièce suffisamment large pour en faire un châle. Malgré cela, au Pakistan, ce produit de qualité médiocre ne se vend pas plus de 1000 roupies pakistanaises (PKR) (10 $ E.-U.) la pièce.

Renforcer la chaîne de valeur

Grâce au soutien technique et financier de l’OIT, la Fondation pour la culture et le développement au Baltistan (BCDF) a décidé de prendre des mesures pour améliorer le niveau de vie des villageois, dans l’une des régions les plus rudes et les plus pauvres du Pakistan. Grâce au projet «Renforcer la chaîne de valeur des châles en laine» (Strengthening the Woollen Shawls Value Chain), financé par le ministère des Affaires étrangères, du Commerce et du Développement du Canada, trois centres de formation, de filage et de tissage ont été créés dans les villages de Khaplu, Shigar et Skardu pour fournir aux villageoises des infrastructures et leur permettre de commercialiser leurs produits et de se former.

«En améliorant la qualité de la laine et de tous les produits dérivés, et en renforçant les compétences des femmes et des hommes engagés dans la chaîne de valeur en termes d’efficacité, de sécurité et de qualité, on pourrait obtenir des rendements beaucoup plus élevés à partir de la chaîne de valeur des châles en laine», explique Mohammad Nazir, l’un des maîtres de formation.

Plus de 120 femmes et 10 hommes ont participé à un programme de formation d’une année couvrant tous les éléments de la chaîne de valeur de production de châles, depuis l’élevage des moutons jusqu’au produit fini.

«Nous lavons les moutons comme nous laverions un bébé: en douceur et avec soin», explique Yasmeen, une ancienne étudiante qui est devenue maître de formation pour le projet.

Les fils fabriqués à partir d’une laine propre sont de meilleure qualité et plus faciles à tisser, et ils peuvent être vendus deux fois plus chers que la laine produite de façon traditionnelle – de 1400 à 1800 PKR le kilo (13 à 17 $ E.-U.), au lieu de 300 à 700 PKR (3 à 7 $ E.-U.).

© ILO/A. Memon 2015
La BCDF a également modernisé le procédé de tissage en fournissant des rouets semi-automatiques et en formant les femmes à leur utilisation et à leur entretien. Ainsi, le temps nécessaire pour filer un kilo de laine brute en fils est passé d’un mois à seulement trois jours.

De meilleurs procédés de finissage, comme le feutrage et le repassage, ont également été introduits afin d’assouplir les étoffes et d’empêcher qu’elles ne rétrécissent.

De ce fait, la valeur des châles finis a considérablement augmenté. Les produits fabriqués «à l’ancienne» ne se vendraient pas plus de 1000 PKR (10 $ E.-U.) chacun tandis que, pour les nouveaux châles de qualité supérieure, les femmes peuvent demander entre 2500 PKR (24 dollars E.-U.) et 4500 PKR (43 dollars E.-U.). Fizza explique qu’auparavant il lui fallait deux jours pour fabriquer un seul châle, contre trois à quatre heures désormais.

«Cela a permis d’accroître sensiblement les revenus pour moi-même et pour ma famille. Nous sommes très heureux de ce projet», ajoute-t-elle.

Les objectifs du projet de la BCDF vont au-delà de l’aide apportée à ces villages reculés – les procédés appliqués au Baltistan ont été convertis en un programme d’enseignement adapté, avec des outils et des supports traduits en ourdou, de sorte que les formateurs locaux puissent facilement les utiliser.

Le programme d’enseignement est renforcé par l’élaboration, en consultation avec des experts, de normes de compétence qui s’appliquent à chaque étape de la chaîne de valeur: le lavage et la tonte des moutons, le filage, le tissage, le finissage et la commercialisation.

L’utilisation d’outils commerciaux tels que les grands livres, les prévisionnels d’achats et les fiches d’inventaire a également été incluse dans la formation. Les femmes sont désormais à même de mettre en œuvre des mesures de qualité comme le suivi du gaspillage, la production horaire et le classement, et de produire ainsi des châles au meilleur coût et d’une qualité leur permettant d’en tirer un meilleur prix sur le marché.

Perspectives d’avenir

© ILO/A. Memon 2015
Les ambitions de la BCDF pour les tisserandes du Baltistan doivent aller encore plus loin, avec le projet d’introduire une nouvelle activité à la chaîne de valeur et d’apporter un avantage comparatif à la laine locale sur les marchés nationaux et internationaux.

Nous avons différents types de teintures naturelles fabriquées à base d’extraits d’abricot, de rose sauvage, de tisanes, de champignons et de noix», explique Mohammad Nazir. «Cela nous permettra d’ajouter une activité supplémentaire à la production de la laine, à savoir la teinture. Nous devrions pouvoir être compétitifs car, si nous ne pouvons utiliser des teintures chimiques comme les Australiens, nous pouvons peut-être trouver un créneau avec des teintures naturelles».