Egalité des genres

'Monsieur Maman', homme au foyer au Cambodge

L’année 2009 marque le 10e anniversaire du plan d’action du BIT pour l’égalité entre hommes et femmes et la fin d’une année de campagne mondiale de l’OIT consacrée à l’égalité hommes-femmes au cœur du travail décent. L’un des thèmes de la campagne était l’harmonisation des responsabilités familiales et professionnelles pour les hommes comme pour les femmes. Reportage de Karen Emmons, journaliste indépendante, depuis le Cambodge où un programme de formation du BIT contribue à faire évoluer les mentalités.

Article | 21 août 2009

Village de Sre Tasok, Province de Takeo, Cambodge (BIT en ligne) – La plupart des gens disent que c’est un travail de femmes. Sin Sok Ly dit que c’est le sien. Peut-être parce que cela ne fait que deux ans qu’il l’exerce et pas toute une vie; mais le chef de village rentre tôt chez lui, abandonnant ses fonctions sociales et autres devoirs importants pour ramener les vaches des champs et mettre le dîner familial sur le feu (littéralement).

C’est Monsieur Maman. C’est un homme de la campagne cambodgienne, qui ne pourrait s’investir davantage dans son rôle d’homme au foyer.

«Je crois que je réussis très bien, dit-il en souriant, câlinant ses deux petits enfants. Je pense que nous [hommes] pouvons tout faire, tout – excepté accoucher et donner le sein».

Par une récente soirée de mai, l’homme, âgé de 59 ans, a donné le bain aux garçons après avoir allumé des bûches de bois pour frire du porc et une papaye verte qu’il venait à peine de couper sur un arbre tout proche. Sa femme, Sok Sokhom, était assise sur le sol, tressant de longues feuilles de palmier brillantes et colorées pour confectionner des boîtes originales qui sont exportées vers le Japon et les pays occidentaux ou vendues dans la boutique artisanale la plus chic de Phnom Penh, Artisans d’Angkor.

Pour gagner ce qu’elle considère comme un bon revenu de 25 dollars par semaine – plus que son mari a jamais gagné en vendant des animaux – Sok Sokhom travaille du matin au soir au sein du cercle familial, dans la province de Takeo, où elle peut discuter avec les autres tout en bouclant les feuilles.

Les revenus en hausse de Sok Sokhom ont déjà permis à la famille de rembourser ses dettes et de remplacer sa maison au toit de chaume, sur pilotis, par une maison de bois plus robuste, avec un toit de tôle. Mais «il aurait été impossible» de gagner autant si elle avait dû s’acquitter aussi des tâches ménagères, explique-t-elle.

Ce renversement de rôles crucial a été provoqué par une initiative globale inhabituelle contre la pauvreté et les pratiques qui la perpétuaient. Le programme pour le développement de l’entreprenariat féminin et de l’égalité entre hommes et femmes (WEDGE), géré par l’Organisation internationale du Travail (OIT), ne forme pas seulement les femmes au monde des affaires et les couples à la tenue d’un budget, à l’épargne et à la prise de meilleures décisions financières, il permet aussi aux familles de repenser les rôles traditionnels.

Les «astuces» comprennent l’idée quelque peu radicale de maris partageant les tâches ménagères.

Ce lien entre la lutte contre la pauvreté, l’entreprenariat féminin et le soutien aux familles figurait parmi les idées promues par une année de campagne mondiale sur l’égalité hommes-femmes en vue de préparer le débat sur l’égalité des sexes parmi plus de 3000 délégués internationaux réunis à Genève en juin pour la Conférence annuelle du travail de l’OIT.

«Donner aux femmes cambodgiennes une véritable chance de faire leur chemin pour sortir de la pauvreté en devenant chefs d’entreprise signifie non seulement leur transmettre des compétences de gestion et de finance, mais aussi rééquilibrer leurs responsabilités», déclare Anna Engblom, une spécialiste du BIT en matière d’entreprenariat et de microfinance. «Cela signifie amener leurs maris à les aider à la maison».

Le programme WEDGE a été expérimenté au Cambodge, au Laos, en Ethiopie, en Tanzanie, en Zambie, au Kenya et en Ouganda. Au Cambodge, où plus d’un tiers de la population vit en-dessous du seuil de pauvreté de 1,25 dollar par personne et par jour, l’une des organisations qu’il a soutenu était l’Association pour l’artisanat des femmes khmères - Khmer Women’s Handicraft Association (KWHA).

Meas Savary, la veuve qui dirige la KWHA, dit qu’elle a appris des choses sur l’égalité théorique entre les sexes il y a des années de cela lorsqu’elle gérait une petite organisation non gouvernementale pour les femmes. Ce n’est qu’en 2006, lorsque le programme WEDGE a conféré aux pratiques d’appui aux entreprises de la KWHA une tournure plus professionnelle, qu’elle a trouvé matière à appliquer concrètement son savoir, en particulier avec les hommes.

Meas Savary a appris les choses à faire absolument sous peine d’échouer, telles que passer des commandes d’artisanat auprès de femmes comme Sok Sokhom avec des contrats qui prévoient des délais de livraison. Par nécessité, elle a adapté l’approche WEDGE afin d’inclure des risques ponctuels.

Elle s’est rendue dans les villages où résidaient les autres femmes membres et leur a parlé de contrôle qualité et de respect des délais des commandes. Elle a expliqué à chaque famille comment elle pouvait participer.

Bien que contraint de se marier il y a 31 ans pendant la période khmer rouge où hommes et femmes travaillaient et souffraient de manière égale, Sin Sok Ly ne s’est pas toujours rendu utile à la maison. Mais il a réfléchi à ce que Meas Savary avait évoqué et s’est réveillé le lendemain matin prêt à faciliter l’existence de sa femme. Il pense qu’il pourrait suivre des cours de cuisine, mais il n’a pas arrêté de nettoyer, de laver, de cuisiner et de prendre soin des enfants et du jardin depuis lors.

En tant que chef de village, Sin Sok Ly s’est érigé en modèle et a encouragé les autres hommes de ce village de 144 familles à suivre son exemple. Meas Savary précise que tous ne se sont pas emparé du balai et du torchon avec le même enthousiasme que lui. «J’ai dû les menacer, dit-elle. Je leur ai dit que s’ils n’aidaient pas, leur femme ne recevrait plus aucune commande». Entre 2006 et 2008, les revenus totaux de la KWHA – répartis entre ses membres – ont grimpé de 9000 à 20 000 dollars.

Meas Savary revendique le fait que la violence domestique ait disparu des foyers de ses adhérentes avec la hausse de leurs revenus.

Plus au Sud, dans des régions ravagées par l’endettement des familles et le travail des enfants, Mend Mony, 31 ans, a également parlé des hommes et du travail domestique dans les formations WEGDE de village qu’il a animées dans les provinces de Kampot et Kep.

L’éducation financière, par exemple, montre aux couples comment tenir un budget, réduire les dépenses, constituer une épargne et pourquoi c’est important de prendre les décisions ensemble. Le manuel pour le développement des entreprises par les femmes parle des défis habituels rencontrés par les micro et petites entreprises au Cambodge, comment elles peuvent les surmonter et se développer. Les deux modules de formation, aujourd’hui utilisés également par d’autres organisations, sont conçus pour intégrer les maris et expliquent tous deux la valeur des hommes au foyer.

Mend Mony, qui fait une lessive avant de se rendre à son travail de directeur d’une ONG locale chaque matin, dit qu’il y a eu des changements considérables dans les familles qui ont rejoint les groupes d’entraide qu’il forme.

«La dette des familles a été réduite de 50 à 70 pour cent. Les enfants vont à l’école», énumère-t-il, ajoutant que les familles semblent plus heureuses parce qu’elles ont davantage d’argent et que moins de faits de violence domestiques sont rapportés.

L’un des hommes qu’il a formés, Set Sarin, 49 ans, dit qu’en préparant les repas et en aidant à la maison il laisse davantage de temps à sa femme pour vendre des crabes sur le marché. Il a amélioré sa récolte de riz et a mis en place une petite activité de mouture de riz. L’an dernier, le couple a gagné 75 dollars d’intérêt sur les 500 dollars investis dans le fonds d’épargne et de crédit du groupe d’entraide.

La formation, ajoute-t-il, lui a enseigné à considérer sa femme comme une «égale».

Sa femme dit que leur mariage y a gagné. «J’étais un peu inquiète quand mon mari prenait ses décisions tout seul», se souvenant de sa vie avant les formations WEDGE. Maintenant, toutes les décisions du ménage sont prises ensemble, souvent avec leurs trois enfants. Ouch Sing, leur fille de 15 ans, en ressent aussi les bienfaits. «Je suis heureuse que mes parents s’entendent bien. Mon père a cessé de sortir et nous sommes tout le temps ensemble maintenant», dit-elle.

Bien qu’il soit encore tôt pour parler de révolution des genres, il y a des signes encourageants. Dans la province de Takeo, le plus jeune fils de Sin Sok Ly fait allusion à un changement générationnel de comportement. «Mon père travaille très, très dur pour aider ma mère», explique Sin Vanith, 10 ans. «Quand je serai grand, je ferai comme lui. Je serai père au foyer».