Levez les obstacles – L’égalité hommes-femmes au cœur du travail décent, campagne 2008-09

Travailler dans «un monde d’hommes»: les femmes dans les forces de police aux Fidji

De plus en plus de femmes travaillent dans les services publics à travers le monde. Pourtant, en dépit du nombre croissant d'opportunités, la convention de l’OIT (no 111) concernant la discrimination (emploi et profession) reste aussi pertinente que lors de son adoption en 1958 – notamment dans la région Pacifique. Kasanita Seruvatu, ancienne Directrice de la formation de la police fidjienne, aujourd’hui Conseillère en formation pour la police de Samoa, expliquait lors d'un récent entretien que ces deux pays ont œuvré à un meilleur équilibre de genre ainsi qu'ethnique au sein de leurs forces de police.

Article | 8 octobre 2008

BIT en ligne: A votre avis, quels sont les principaux obstacles à lever pour éliminer la discrimination à l’encontre des femmes au travail?

Kasanita Seruvatu: Les principaux obstacles relèvent des croyances bien ancrées et des attitudes stéréotypées à l’égard des femmes au travail. La culture, les processus de socialisation et la religion jouent un rôle en la matière. Paradoxalement, un autre obstacle majeur à l’égalité entre les genres sont les femmes elles-mêmes. Nous nous conformons parfois aux attentes de la société – à celles de nos homologues masculins surtout – en apparaissant désarmées, manquant de confiance en nous, même lorsque nous occupons des positions d’autorité et de responsabilité. Qui plus est, en acceptant certains types d’emplois, les femmes renforcent des croyances profondément enracinées selon lesquelles elles sont plus faibles que les hommes et ne peuvent pas s’acquitter des mêmes devoirs qu’eux.

BIT en ligne: Quelles sont les mesures les plus importantes mises en place pour garantir une représentation plus équilibrée des femmes et des minorités ethniques dans les forces de police fidjiennes?

Kasanita Seruvatu: Des mesures appropriées ont été mises en place en 2003, y compris la décision d’élargir la base de recrutement et de supprimer certains critères de sélection obligatoires comme la taille, le poids, l’âge et la poitrine des candidats qui étaient discriminatoires à l’encontre des personnes d’ethnie indienne ou chinoise. La même année, une politique a été mise en place qui a réservé 35 pour cent des places dans la police aux femmes et 65 pour cent aux hommes. Les nouvelles politiques de ressources humaines ont également promu une procédure de sélection plus transparente et équitable et ont donné aux femmes des rôles opérationnels en première ligne, y compris dans les unités d’élite; elles ont créé des réseaux, institué la tolérance zéro pour le harcèlement sexuel et promu une couverture médiatique positive des femmes dans les forces de police.

L’équilibre du recrutement dans la police fidjienne est garanti par l’attribution d’un certain pourcentage à chaque groupe ethnique présent aux Fidji. Les cadres et le Département des ressources humaines vont décider du nombre de nouvelles recrues qui doivent être admises. Ce nombre sera ensuite réparti en pourcentages prenant en compte l’importance de chaque groupe dans la population. Par exemple, il y aura 50 pour cent de Fidjiens, 40 pour cent d’Indiens et 10 pour cent issus d’autres minorités. Bien entendu, ces pourcentages doivent aussi tenir compte du quota attribué aux femmes.

BIT en ligne: Que se passe-t-il pour les femmes qui veulent occuper les plus hauts postes dans la police?

Kasanita Seruvatu: Rejoindre les plus hauts rangs de la police de Fidji n’est pas facile en raison des attitudes et des croyances enracinées concernant les femmes dans la police en général, pas seulement à Fidji mais dans l’ensemble de la région Pacifique. Avant la nomination du Commissaire Hugues dans la police fidjienne, il y a avait une seule femme ayant rang d’inspecteur adjoint, l'autre femme gradée étant un sergent. Il n’y avait aucune femme au grade d’inspecteur. Un changement significatif est intervenu en 2003 quand le Commissaire Hugues a nommé deux femmes à des positions opérationnelles importantes. Cependant, sur le terrain, leur travail se compliquait quand elles avaient affaire à des collègues masculins, aux idées bien arrêtées sur les rôles des hommes et des femmes dans la société.

BIT en ligne: Comment pouvons-nous faire évoluer les mentalités sur les rôles féminins et masculins dans la société?

Kasanita Seruvatu: Il existe une attitude patriarcale envers les femmes dans le monde du travail; elles se voient confier des postes symboliques afin de calmer les militants féministes et pour plus ou moins leur «clouer le bec». La direction ne devrait pas seulement parler d’égalité de genres mais faire suivre ces promesses par des actes. Là où existent des politiques en la matière, les dirigeants doivent s’assurer que tout est fait pour faciliter l’accès des femmes officiers de police à des niveaux de commandement supérieurs. Ils doivent tenir leurs engagements et ne pas en rester au stade des vœux pieux. Il faut encourager les femmes à prendre des responsabilités opérationnelles en première ligne et à ne pas se cantonner aux «tâches administratives». Les possibilités de promotion et les offres pour des postes importants doivent être publiées; chaque femme doit être encouragée à faire acte de candidature et la sélection opérée de manière juste et transparente. Les femmes ne doivent plus être «bâillonnées», elles doivent s’affirmer dans leur rapport avec les hommes et oser remettre en cause les décisions de leurs supérieurs, surtout si ce sont des hommes. Des formations en communication les aideraient à développer leur confiance en leurs propres capacités et à prendre des responsabilités.

BIT en ligne: L’intégration et la diversité dans la police ont-elles aussi une influence bénéfique sur la société?

Kasanita Seruvatu: Des forces de police équilibrées sur le plan des genres et des ethnies renforcent le principe qui veut que toute administration qui fait respecter la loi soit représentative, réactive et responsable vis-à-vis du public qu’elle sert. Cela renforce aussi l’idée que la police doit reconnaître et refléter l’identité et les préoccupations de chaque segment de la population. Quand la police peut faire état de la présence de minorités visibles et de femmes dans des positions éminentes, cela donne une indication claire de son acceptation dans la population.

BIT en ligne: Quel rôle l’OIT peut-elle jouer pour parvenir à l’égalité entre hommes et femmes et combattre les discriminations dans la région Pacifique?

Kasanita Seruvatu: L’OIT peut et doit jouer un rôle majeur dans la région et contribuer à atteindre l’égalité entre hommes et femmes dans le monde du travail. Cela suppose de briser les entraves discriminatoires aussi bien au niveau organisationnel qu’au niveau gouvernemental. L’OIT pourrait aider en renforçant les ministères du Travail de la région, en facilitant le dialogue parmi les parties intéressées et en apportant une assistance technique là où des progrès sont possibles. Voici quelques idées concrètes pour promouvoir l’égalité entre hommes et femmes: accorder des bourses d’études aux jeunes femmes et aux filles pour des métiers traditionnellement masculins comme l’ingénierie; réserver des places aux jeunes femmes dans les cours de formation et s’assurer que toutes les filles ont un plein accès à l’éducation.