Crise Financière et Politique Salariale : Explications avec Pierre Laliberté…

Communiqué de presse | 9 mai 2011

ACTRAV INFO : ACTRAV vient d'organiser un séminaire sur le thème des salaires, de la crise et de la reprise. Quel bilan faites vous de cette rencontre du 6 mai?

Pierre Laliberté : Ce séminaire a permis un échange de points de vue très instructif sur le rôle des salaires entre chercheurs, syndicalistes et collègues du BIT. D'une part, on y a mis en relief la baisse tendancielle des revenus tirés des salaires dans l'économie depuis trente ans et la croissance des inégalités, et d'autre part leur rôle dans la genèse de la crise financière de 2007. Il a aussi permis d'examiner des stratégies de reprise par les salaires. En gros, face à la baisse de la part des salaires, deux voies de sortie ont été développées afin de tirer la croissance soit la voie des exportations (Chine, Allemagne, Japon) ou celle de l'endettement (États-Unis, Royaume-Uni, Espagne), les deux stratégies s'appuyant l'une sur l'autre. Après la crise, il est clair que ces stratégies complémentaires ne sont plus possibles. Les pays plus endettés vivront une stagnation relative de leur économie domestique et forceront les pays avec des excédents commerciaux à développer d'autres marchés. Mais où? La réponse tient à ce que ces derniers développent leur marché intérieur afin de renforcer non seulement la demande intérieure, mais également les importations de l'extérieur. Pour ce faire, la voie privilégiée devrait être d'y augmenter les salaires en concordance avec les gains de productivité (ou même davantage s'il y a un retard considérable). La déconnection des salaires des gains de productivité a été une des conséquences les plus importantes de la mondialisation. Il est donc une priorité pour le mouvement syndical de corriger cet état de fait. Or ce que nous voyons, est un regain de concurrence malsaine entre les divers pays où chacun cherche à tirer la couverture de son côté à fin de gagner des parts de marché en réprimant les salaires et/ou manipulant le cours de sa devise. Il est évident qu'une stratégie « néo-mercantiliste » ne pourra fonctionner à l'échelle planétaire. Dans un contexte économique où l'accent est mis sur la répression des salaires, il est crucial que le mouvement syndical attaque de front cette stratégie. Mais il est également important que les gouvernements facilitent non seulement l'exercice de la négociation collective, mais soient proactifs notamment sur le front du salaire minimum et de la lutte au travail précaire.

ACTRAV INFO : Est ce qu'on peut dire qu'une révision de la politique salariale au niveau des entreprises peut favoriser la reprise, après la crise financière de 2008?

Pierre Laliberté : Elle le pourrait à coup sûr, mais elle manque encore largement à l'appel. La bonne nouvelle, c'est que dans certains pays dits émergents, les travailleurs réussissent à aller chercher de meilleurs salaires. Mais cela demeure insuffisant. On attend patiemment qu'elle se manifeste dans des pays avec de forts mouvements syndicaux comme en Allemagne par exemple. Sans "personnaliser" indûment la question, il est évident que le mouvement syndical doit commencer à penser à des modes de coordination à l'échelle régionale. Non pas que tous doivent faire les mêmes demandes, mais que les demandes soient cohérentes entre elles et ne pas encourager une concurrence salariale vers le bas. La même chose peut être envisagée au niveau du salaire minimum où des normes multinationales doivent servir de plancher afin que les salaires permettent de vivre dans la dignité, et pour éviter encore une fois le nivellement vers le bas. L’initiative du Asian Wage Floor est intéressante à cet égard, de même que les discussions pour établir un salaire minimum en Europe.

ACTRAV INFO : Dans le contexte actuel marqué par des crises au niveau des Etats, quelles solutions préconisez vous pour préserver les droits des travailleurs en particulier leurs salaires?

Pierre Laliberté : Pour les États qui font face à des contraintes budgétaires importantes, une reflation de l'économie par les salaires pourrait en effet offrir une stratégie alternative et complémentaire à d'autres mesures tel que le renforcement du filet de protection sociale. Une telle stratégie est parfaitement compatible avec le rehaussement de la productivité de l'industrie, qui est elle-même la pré condition de l'amélioration du niveau de vie. Dans les faits, une telle stratégie se butera de façon assez prévisible à l'opposition des employeurs. Surtout, elle va contre la logique économique dominante qui voit dans la croissance des salaires une menace immédiate à l'inflation et à la compétitivité des économies nationales.Les États doivent sortir de cette logique et adopter des stratégies concertées de croissance de la demande intérieure et de gestion des taux de change pour éviter la concurrence néfaste. Là aussi les syndicats ont un travail de persuasion à faire auprès du public et de leur gouvernement.

ACTRAV INFO : Est-ce qu'une autre rencontre est prévue prochainement pour poursuivre la réflexion sur ce thème ?

Pierre Laliberté : Les présentations faites à cette rencontre se retrouveront dans le prochain numéro du Journal international de recherche syndicale. Il s'agit bien évidemment d'une réflexion à poursuivre afin de mieux comprendre les conséquences d'une reprise par les salaires, mais également les stratégies à poursuivre pour ce faire.

Pour plus de détails, contacter :
Pierre LALIBERTÉ
Spécialiste en matière d'activités pour les travaillleurs (ACTRAV)
Chercheur et Editeur du Journal International de Recherche Syndicale
Tél.: +41 22 799 75 95
E-mail: laliberte[at]ilo[dot]org