Université Ouvrière Mondiale et Coopération Sud Sud: Entretien avec Frank Hoffer

Communiqué de presse | 27 avril 2011

ACTRAV INFO : Vous êtes le coordinateur de l’Université ouvrière mondiale (GLU) au sein du Bureau des activités pour les travailleurs (ACTRAV-BIT). Pouvez-vous nous parler de cette institution ?

Frank Hoffer : L’Université ouvrière mondiale (The Global Labour University/GLU) est un réseau international unique regroupant syndicats, universités et le Bureau international du Travail. Elle a pour objet de répondre aux défis de la mondialisation dans la perspective particulière du monde du travail. La mondialisation n’a apporté que très peu au plus grand nombre, ou, plus exactement, beaucoup trop à une poignée. Les promesses d’une « marée poussant sur les flots tous les navires » ne se sont guère réalisées et la crise mondiale a mis en évidence le dangereux dysfonctionnement d’une économie entraînée par des marchés de capitaux, échappant à tout contrôle et perdant le sens des responsabilités. A cela s’ajoutent la précarité de l’emploi et un système commercial dominé par le Nord. Il est donc urgent que surgissent de nouvelles idées et des solutions de rechange. C’est là, l’objet de nos recherches au sein de l’Institution universitaire.

Pour ce faire, l’université ouvrière mondiale tient une conférence annuelle, produit une série d’ouvrages et de documents sur les problèmes mondiaux du travail, crée un « espace » propre à faciliter la formation d’équipes internationales de recherches, publie une rubrique hebdomadaire sur le monde du travail et offre aux syndicalistes la possibilité de parfaire leurs connaissances de la scène internationale.

ACTRAV INFO : Quel type de programmes de perfectionnement, l’Université offre-t-elle aux syndicalistes?

Frank Hoffer : L’Université propose aux syndicalistes des programmes directeurs, « taillés sur mesure » et des cours post universitaires sur le travail et la mondialisation au sein d’universités partenaires au Brésil, en Allemagne, en Inde et en Afrique du sud. Sur chacun de ces campus, des syndicalistes de divers pays étudient de concert, tant il est vrai –nous en sommes convaincus- que les réponses à la mondialisation ne peuvent être trouvées dans un contexte strictement national. Les programmes auront été préalablement mis au point au sein d’ateliers, animés conjointement par les syndicats, le BIT et nos partenaires universitaires, et traitent de diverses questions : macroéconomie et politiques salariales, entreprises multinationales et syndicats, normes internationales du travail et gouvernance mondiale, revitalisation du mouvement syndical et organisation du secteur informel

Les programmes universitaires de perfectionnement sont étroitement liés à l’activité des rouages internes des organisations syndicales, tant au plan national qu’international. Les participants ont ainsi l’occasion de se familiariser avec le travail des centrales dans différents pays et d’adapter leurs recherches aux nécessités réelles du monde qui les entoure et aux perspectives d’action des organisations syndicales

ACTRAV INFO : Qui peut postuler pour ces cours?

Frank Hoffer : Ils sont ouverts aux syndicalistes de toute nationalité, qui présentent les conditions requises pour suivre un programme de formation post universitaire et qui se prévalent du soutien de leur centrale. Nous sommes enclins, pour notre part, à favoriser les syndicalistes qui se montrent très motivés et qui feront office d’experts auprès de leurs mouvements à leur retour chez eux. Jusque là, nous avons assez bien réussi et la majorité des étudiants sont restés dans le mouvement syndical après avoir obtenu leur diplôme. Autre priorité importante : impliquer plus fortement les syndicats et institutions universitaires du Sud. Il nous faut surmonter le traditionnel transfert de connaissances Nord-Sud et tenter de bâtir de solides relations Sud Sud et triangulaires. Nombre d’initiatives syndicales intéressantes sont venues du Sud ces dernières décennies, qu’il s’agisse du rôle crucial joué par les syndicats brésiliens pour soutenir les réformes politiques majeures du Président Lula, de celui –essentiel- de la COSATU pour liquider l’héritage de l’apartheid en Afrique du Sud, ou encore de l’œuvre pionnière de la SEWA dans l’organisation des femmes au cœur de l’économie informelle en Inde.

ACTRAV INFO : La coopération Sud Sud et triangulaire semble être aujourd’hui de tous les discours sur le développement. Quel sens prend-elle dans le contexte syndical?

Frank Hoffer : Nous avons lancé l’Université il y a 8 ans pour une simple raison. Les deux tiers des travailleurs du monde vivent dans le Sud et il n’existe qu’une alternative : prendre en compte leurs intérêts, leur savoir et leurs aspirations dans les débats sur le travail ou renoncer à donner au mouvement ouvrier une dimension mondiale. La coopération intersyndicale Sud Sud et triangulaire est nettement plus aisée qu’entre gouvernements car il y a partage d’un plus grand nombre de valeurs communes. Face à la puissance des multinationales et à la menace permanente de réduire les normes sociales au nom de la compétitivité, le besoin de solidarité prend chaque jour davantage le pas sur l’aide au développement. Cette nécessaire solidarité transfrontalière entre syndicats pour répondre aux agissements des multinationales et l’urgence de faire valoir les normes internationales du travail pour freiner cette « course vers l’abîme » confèrent à la coopération Sud Sud et triangulaire entre syndicats un caractère plus pressant.

ACTRAV INFO : Avez-vous des projets pour les travailleurs dans le cadre de cette coopération Sud-Sud?

Frank Hoffer : Permettez-moi de vous citer deux initiatives. L’une, nous l’avons vu, porte sur l’ouverture d’une rubrique mondiale du travail, animée par nos partenaires de la GLU en Afrique du sud. Ils invitent nombre de personnes de par le monde à produire des articles reflétant leurs points de vue et expériences propres sur de possibles politiques alternatives et les combats menés par les syndicats. A notre connaissance, c’est un des rares exemples de forum mondial basé en Afrique. Cette année, la rubrique prendra la forme d’un véritable ouvrage annuel, qui sera lancé en trois langues à la Conférence internationale du Travail. Son titre « Une alternative existe bien » traduit clairement ce que nous voulons promouvoir. Margaret Thatcher s’est distinguée en lançant le TINA ou « There Is Not Alternative » (Il n’y a pas d’alternative), un message que le courant néolibéral n’a cessé de répéter au cours des 30 dernières années. Ce credo nous a précipité dans la crise la plus grave du siècle. Il aurait été bien plus avisé de nous mettre déjà à rechercher des solutions alternatives et nous pensons que le savoir, l’expérience et l’opinion du Sud y compteront pour beaucoup.

La seconde initiative a trait à nos équipes internationales de recherche. Au fil des années, nous avons constitué des groupes d’étudiants chargés de recherches comparatives sur différentes questions intéressant le monde du travail. Il en est résulté la publication d’une série de documents de travail axés sur les stratégies arrêtées par les syndicats pour influencer les politiques commerciales, sur la définition de diverses grilles de salaire minimum ou sur les approches retenues par les centrales pour pallier le problème de la représentativité des micro et petites entreprises.

ACTRAV INFO : Comment voyez-vous le rôle joué par la formation en général et la GLU en particulier dans le renforcement du mouvement syndical?

Frank Hoffer : La puissance des syndicats est fonction, tout d’abord, de leur aptitude à mobiliser et à organiser les travailleurs. Citons en second lieu l’intégrité de leurs leaders et la confiance mise en eux, et, enfin, le pouvoir des centrales d’influencer le débat économique et social chez eux. De notre point de vue, le BIT devrait concentrer ses efforts sur ce dernier point. La capacité des travailleurs à s’organiser en syndicat et à se doter d’une direction solide et digne de foi ne dépend pas de l’Organisation internationale. Ce que nous, au BIT, pouvons et devons faire est d’aider les syndicats à élargir leur domaine de compétence et à affiner leurs connaissances en matière économique, juridique et sociale. L’Université ouvrière souhaite faire plein usage du savoir concentré au sein du Bureau international du Travail et espère en faire bénéficier les syndicats. Dans le même temps, nous voudrions faire en sorte que les fonctionnaires du BIT s’engagent davantage auprès des organisations syndicales, tant nous sommes convaincus que nombre de nos collègues y trouveront un encouragement, en réalisant qu’il y a des choses à apprendre au-delà du 4 Route des Morillons (siège du BIT à Genève).

Pour plus d’informations, contacter :

Frank HOFFER
Chercheur, Spécialiste en matière d'activités pour les travaillleurs (ACTRAV)
Tél : +41 22 799 89 37
Email : hoffer[at]ilo[dot]org