Mouvement Syndical

Surmonter la crise du COVID-19: quelles mesures sont nécessaires?

Pour les travailleurs, quels risques et quelles opportunités présente la crise du COVID-19? Catelene Passchier, présidente du Groupe Travailleurs du Conseil d’administration de l’OIT, fait part de son point de vue sur les mesures nécessaires pour surmonter la pandémie de COVID-19. Elle appelle également à une meilleure régulation du travail numérique et à un renforcement du travail social et du tripartisme pour garantir la justice sociale et un travail décent pour tous.

Actualité | 29 mai 2020
Contact: Mamadou Kaba SOUARE, souare@ilo.org

ACTRAV INFO : Quel impact a selon vous la pandémie de Covid-19 sur les travailleurs et leurs organisations et quelles mesures clés devraient être adoptées pour surmonter la crise du Covid-19 ?

Cette semaine, la Conférence internationale du Travail (CIT) était censée commencer son travail. Les discussions à l’ordre du jour auraient été très importantes, en particulier dans le contexte actuel de la crise du Covid-19. Elles auraient notamment porté sur la protection sociale et les inégalités au travail, ainsi que sur les importantes missions réalisées par la Commission de l’application des normes. Nous allons maintenant devoir veiller à ce que ces questions figurent en bonne place à l’ordre du jour de la CIT de l’année prochaine et à ce que les risques et les difficultés révélés par le Covid-19 soient pris en compte dans les futurs travaux de la Conférence.

Les populations de tous les pays ont été gravement touchées par la crise du Covid-19. Mais ce sont les travailleurs de la santé et des autres domaines du soin, ainsi que ceux travaillant dans les services et les secteurs essentiels comme le commerce de détail, la production alimentaire et le transport qui ont principalement dû faire face à la pandémie. Ce sont également eux qui ont dû assumer le plus de risques, leur santé et leur sécurité au travail ayant trop souvent été insuffisamment protégées. Cela montre l’importance capitale de cette question, que l’OIT devrait considérer comme hautement prioritaire.
Dans le même temps, des millions de travailleurs au bas de l’échelle du marché du travail, dans des emplois précaires ou dans l’économie informelle, ont souffert des mesures de confinement imposées partout dans le monde. Ils ont payé un lourd tribut à cette crise en perdant leurs emplois et leurs moyens de subsistance sans pour autant bénéficier d’une protection sociale appropriée. La pandémie a ainsi laissé beaucoup d’entre eux dans la pauvreté et dans l’incapacité de nourrir leurs familles. Une protection sociale universelle est plus que jamais nécessaire. Il est urgent de lancer une action mondiale coordonnée pour mettre en œuvre une protection sociale universelle en mobilisant d’importants financements, notamment pour aider les pays et les régions les plus pauvres à apporter une aide concrète à leurs populations.

Par ailleurs, il convient de souligner que cette crise comporte une importante dimension genrée. La plupart des « héros » de cette crise sont en réalité des femmes ; elles représentent la majorité des travailleurs dans le domaine de la santé et les services essentiels. Beaucoup d’entre elles sont également migrantes. Pourtant, la plupart touchent encore de bas salaires et travaillent dans de mauvaises conditions, tandis que la crise a augmenté leur charge de travail non rémunéré. Dans l’économie informelle et au bout des chaînes d’approvisionnement mondiales les plus touchées par la crise, notamment dans l’industrie textile, c’est principalement les femmes qui perdent leur travail sans avoir accès à une quelconque protection sociale. Ajoutez à cela les rapports que nous recevons du monde entier signalant que la crise entraîne une augmentation des violences familiales contre les femmes et les filles, et il apparaît clairement que tout ensemble de mesures traitant des conséquences de la crise et de la reprise doit suivre une solide approche inclusive tenant compte du genre. 

Pour des millions de travailleurs, les effets de la crise actuelle sont déjà dévastateurs. Mais la perspective d’une reprise rapide et équitable s’éloigne de plus en plus, la pandémie ayant exacerbé les inégalités existantes. Néanmoins, de plus en plus d’organisations syndicales dans différents pays et régions défendent les droits des travailleurs, réclament leur protection et revendiquent une place à la table des discussions sur les mesures d’aide et les politiques de reprise. L’OIT est bien placée pour rappeler à la communauté internationale le rôle clé que la justice sociale, le dialogue social et le respect des droits des travailleurs doivent avoir dans toute mesure liée à la gestion de la crise actuelle et à la reprise.

Dans son message de solidarité à l’occasion du 1er mai, le Groupe Travailleurs a appelé les gouvernements et les employeurs à traiter d’urgence certaines questions clés.

Parmi celles-ci, la nécessité de renforcer le secteur public est certainement un enjeu essentiel. La pandémie a montré que des décennies d’austérité et de politiques néo-libérales ont rendu les services publics et le secteur public incapables de répondre de manière appropriée à la crise. Il est grand temps d’améliorer les services publics et le secteur public par des investissements massifs pour assurer l’accès universel aux soins, à l’eau, à l’hygiène, à la nourriture et au logement, avec des garanties que ces services disposent d’un personnel suffisant dont les droits sont respectés, y compris le droit à un salaire décent.

De plus, nous voyons clairement maintenant la vulnérabilité du modèle du commerce et de la production mondialisés et le non-respect du droit à un salaire décent dans les chaînes d’approvisionnement mondiales. Cette question, qui figure à l’agenda de l’OIT depuis 2016, doit faire l’objet d’un nouvel engagement tripartite fort afin de veiller à ce que les gouvernements et les entreprises assument la responsabilité de leurs chaînes d’approvisionnement au-delà des frontières nationales.

La 4e édition de l’observatoire de l’OIT sur le Covid-19 et le monde du travail comportent des chiffres concernant les jeunes travailleurs. Ces statistiques choquantes mettent en garde contre l’émergence d’une « génération perdue du confinement ». Cependant, bien qu’il soit pertinent d’attirer l’attention sur le nombre très élevé de jeunes travailleurs occupant un emploi informel, l’analyse publiée ne fait pas suffisamment la différence entre emploi informel et précarité. Les organisations syndicales du monde entier savent que même avant la crise, de nombreux jeunes travailleurs étaient cantonnés à différents types d’emplois précaires, notamment du travail à la demande, des contrats temporaires, du travail intérimaire, des emplois non déclarés et du faux travail indépendant. Cela fait trop longtemps que le débat au sein de l’OIT se fige dès qu’il est question de « formes d’emploi atypiques ». Il est temps d’agir et de donner une réelle suite au « socle de protection des travailleurs » évoqué dans la déclaration du centenaire de l’OIT pour l’avenir du travail, qui vise à protéger tous les travailleurs, quel que soit leur statut d’emploi.

Un autre aspect souvent oublié de cette crise est son impact sur les travailleurs migrants, dont beaucoup travaillent dans des secteurs et des services essentiels qui permettent à nos sociétés de continuer à fonctionner correctement. Mais à cause de la nature précaire de leurs contrats de travail ou de leur statut d’immigration, ils ne bénéficient pas de la protection nécessaire contre le virus. Des rapports du monde entier font également état de migrants forcés de travailler dans des conditions dangereuses dans des emplois et des secteurs qui ne sauraient être considérés comme « essentiels », ou encore d’« envois spéciaux » de travailleurs migrants pour répondre aux besoins saisonniers urgents du secteur agricole. Souvent hébergés dans des logements collectifs ou professionnels surpeuplés et insalubres, et transportés jusqu’à et depuis leur lieu de travail dans de petits bus bondés, ils sont particulièrement vulnérables face au coronavirus. Dans certains pays par exemple, d’importants foyers de contamination sont apparus dans les usines de transformation de viande, ce qui a soudainement attiré l’attention du public sur cette question. Cependant, l’intérêt du public porte principalement sur l’équilibre entre intérêts économiques et risques pour la santé publique, sans aucune considération pour les droits humains des migrants, notamment la protection de leur santé et de leur sécurité. La pandémie a également entraîné le rapatriement forcé de migrants bloqués aux frontières, sans qu’aucun soutien ne leur soit apporté.

L’OIT doit s’attaquer d’urgence à toutes ces questions, sur la base de son mandat centenaire récemment renouvelé et clairement en faveur d’un avenir du travail centré sur l’humain, où le travail humain n’est pas une marchandise. 

ACTRAV INFO: Certaines organisations syndicales souhaitent que le Covid-19 soit reconnu comme maladie professionnelle. Qu’en pensez-vous ?


Dans la déclaration du centenaire, adoptée l’année dernière, nous avons fait les premiers pas vers la reconnaissance de la protection de la santé et de la sécurité des travailleurs comme droit fondamental. Cette question est aujourd’hui plus pertinente que jamais: nous avons besoin d’une ambition et d’un engagement plus forts pour ratifier les normes correspondantes et de passer au niveau supérieur de contrôle et d’application que nécessite la santé et la sécurité au travail (SST). Parallèlement, nous devons donner suite en temps et en heure aux recommandations du mécanisme d’examen des normes (MEN), en insistant sur la nécessité de combler les lacunes importantes des instruments de l’OIT relatifs à la SST. Cette crise a clairement démontré qu’il est nécessaire de protéger les travailleurs contre les effets des virus. C’est pourquoi, il faut en priorité inscrire au programme de la prochaine Conférence de l’OIT un projet de convention sur la protection des travailleurs contre les risques biologiques. Mais dès à présent, des mesures peuvent et doivent être prises au niveau national et international afin de reconnaître le Covid-19 comme maladie professionnelle et ainsi assurer aux travailleurs une protection adéquate de leur santé, de leur emploi et de leur revenu.

ACTRAV INFO: Quelles leçons tirer de la hausse du télétravail et où se situent les lacunes en matière de protection et de réglementation si le télétravail devait être plus largement pratiqué à l’avenir?


Les mesures de confinement adoptées à travers le monde ont eu un impact considérable sur l’utilisation des nouvelles technologies dans les pratiques de travail comme le télétravail et ce phénomène ne se dément pas. Il a mis en lumière l’absence générale de cadre réglementaire pour le télétravail, ce qui engendre de nouveaux risques et un manque de protection en matière de santé et sécurité, des durées de travail excessives et des conditions de travail précaires, le tout exacerbé par l’utilisation de plateformes comme intermédiaires. Vu que cette tendance est appelée à perdurer voire à prendre encore plus d’ampleur, pour l’OIT la nécessité d’agir dans ce domaine, comme déjà indiqué dans la déclaration du centenaire, ne fait aucun doute.


ACTRAV INFO: Finallement, comment peut-on améliorer le rôle de l’OIT et du système multilatéral pour atténuer les conséquences du Covid-19?


Dernièrement, de nombreuses voix se sont fait entendre pour rappeler à juste titre le rôle central de l’OIT au sein du système multilatéral. Le monde dans son ensemble va avoir un besoin impérieux de leadership sur le plan économique et social, rôle que l’OIT peut tout à fait endosser en tant qu’organisation pleinement compétente en la matière. Mais elle ne peut jouer ce rôle qu’à condition que l’urgence soit reconnue par tous, avec un consensus autour de l’idée qu’il n’est pas question de revenir simplement au «monde d’avant» mais qu’il faut s’accorder sur un avenir plus durable en matière sociale, économique et environnementale.

Le moment est venu de rappeler à chacun que la justice sociale et le combat contre les inégalités doivent être en tête des priorités, les gouvernements jouant un rôle central dans la gestion de la crise de l’emploi et de ses conséquences que sont la faim et l’agitation sociale. Cette crise nous attend au tournant, avec les millions de travailleurs de l’économie formelle et informelle qui vont perdre leur emploi et les millions de PME qui vont mettre la clé sous la porte. Cette situation ne devrait pas être très éloignée de celle dans lequel le monde se trouvait en 1919, lorsque les gouvernements, les entreprises et les organisations syndicales ont pleinement pris conscience qu’il était impératif d’adopter la justice sociale et le dialogue social comme principes directeurs pour parvenir à se relever après les destructions massives provoquées par la Première Guerre mondiale. Le préambule de la constitution de l’OIT de 1919 l’énonce clairement: «…. des conditions de travail impliquant pour un grand nombre de personnes l'injustice, la misère et les privations, ce qui engendre un tel mécontentement que la paix et l'harmonie universelles sont mises en danger, et attendu qu'il est urgent d'améliorer ces conditions».

Dans la déclaration de Philadelphie, et comme l’a confirmé l’an dernier la déclaration du centenaire, l’OIT est appelée à garantir la cohérence politique du système multilatéral. Cela signifie qu’elle doit examiner et prendre en considération toutes les politiques et mesures économiques et financières au regard de l’objectif fondamental de justice sociale. La tâche est immense alors que les obstacles au multilatéralisme se multiplient à travers le monde. Mais forte du large soutien tripartite à ce message clé de la déclaration du centenaire, l’OIT doit jouer un rôle central en guidant ses mandants et le monde en général pour surmonter la crise du Covid-19 et s’orienter vers un avenir du travail plus juste et plus durable.

Les organisations syndicales à travers le monde appellent à la conclusion d’un nouveau contrat social. C’est le moment de montrer au monde que le dialogue social et le tripartisme sont essentiels pour se relever d’une crise aussi dévastatrice que celle du Covid-19. Ce serait formidable si notre coopération tripartite au sein de l’OIT pouvait montrer la voie à suivre, faisant de notre Organisation un des piliers de la reprise post-pandémie avec en ligne de mire l’avènement d’un modèle de développement plus inclusif et plus durable et l’amélioration de la résilience de nos sociétés.