Mouvement Syndical

Le COVID-19 et les organisations de travailleurs: Entretien avec Sharan Burrow

Quelles seraient les mesures politiques cruciales à prendre pour relancer l’économie mondiale affectée par la pandémie de COVID-19? Sharan Burrow, secrétaire générale de la Confédération syndicale internationale (CSI), nous fait partager son point de vue sur les besoins et les attentes du mouvement syndical quant à la façon de gérer la crise du COVID 19 et au-delà. Mme Burrow appelle également à plus de solidarité et insiste sur la nécessité de renforcer le multilatéralisme…

Actualité | 4 mai 2020
Contact: Mamadou Kaba SOUARE, souare@ilo.org

ACTRAV INFO: Quelle est votre évaluation de la crise du COVID-19 et de ses conséquences pour les travailleurs et leurs organisations à travers le monde?

Le COVID-19 restera dans les mémoires comme étant le virus qui a mis le monde à l’arrêt. Nous vivons une période qui donne lieu au plus formidable élan de solidarité de l’histoire alors que nous renonçons à nos libertés fondamentales pour sauver des vies. Et tandis que nous sommes tous d’accord pour dire que la gestion de la crise sanitaire est la priorité numéro un, les conséquences sociales et économiques de cette crise sont et resteront dramatiques dans un monde déjà troublé.

La pandémie de COVID-19 a des effets dévastateurs sur la santé des gens mais aussi sur l’économie à l’heure où les fermetures, le confinement et d’autres mesures concernent à présent la plupart de la population mondiale.

Ce premier mai, nous saluons les personnels soignants et les travailleurs des autres secteurs en première ligne dont le travail est essentiel pour sauver des vies et nous fournir les produits et les services de première nécessité, bravant en cela les risques pour leur propre santé.

Toutefois, nous partageons l’estimation de l’OIT selon laquelle près de 300 millions d’emplois ou d’équivalents temps plein risquent de disparaître au deuxième trimestre de 2020. De plus, quelque 250 millions de personnes pourraient être confrontées à la famine et selon Oxfam, la crise pourrait faire basculer 500 millions de personnes dans la pauvreté.

ACTRAV INFO: Selon vous, quelles doivent être les mesures à prendre immédiatement en réponse à la pandémie pour protéger la santé et les moyens de subsistance des travailleurs?

Bon nombre de gouvernements à travers le monde ont réagi à la première phase de cette crise et nous saluons leur décision d’exploiter pleinement le dialogue social pour y répondre et préserver les salaires et soutenir les revenus de leurs citoyens. L’attribution d’indemnités maladie, le maintien des salaires et la mise en place de dispositifs de soutien de revenu pour les travailleurs des plateformes, les indépendants et autres formes de travail atypiques sont aussi des mesures cruciales.

Mais nous leur demandons de faire encore plus. Face au désarroi des travailleurs des pays les plus pauvres qui sont licenciés ou laissés pour compte suite à l’effondrement des chaînes d’approvisionnement ou à celui des journaliers et des travailleurs de l’économie informelle, nous appelons au soutien de la communauté internationale.

Les gouvernements doivent agir pour fournir en urgence une protection sociale afin de préserver la santé et les revenus des travailleurs. Voilà près de 10 ans que les Nations Unies ont adopté les socles de protection sociale pour les pays les plus pauvres suite au rapport Bachelet. En 2015 ils ont été inscrits dans les ODD avec la promesse d’atteindre l’objectif 1.3. L’heure est venue de les mettre en œuvre.

Comparés aux 10 000 milliards de dollars dépensés pour cette crise, 35 milliards de dollars financeraient 5 ans de protection sociale pour les 28 pays les plus pauvres de la planète et permettraient de bâtir une économie de base et un système de résilience pour surmonter la prochaine crise. Par la suite, chaque dollar dépensé contribuerait à étendre ce système à d’autres pays. Si nous ne sommes pas capables aujourd’hui de mobiliser la solidarité internationale et de partager nos ressources pour préserver la santé et les revenus, alors quand le serons-nous?

Bien entendu nous condamnons ces gouvernements qui refusent de coopérer avec les organisations syndicales nationales ou avec les autres pays tout comme ceux qui nient la réalité de la pandémie ou autorisent la violence et les atteintes aux droits de l’homme avec un coût énorme pour leur propre peuple. La CSI et ses membres ne cesseront de se montrer solidaires avec toutes les victimes de ces attaques.

ACTRAV INFO: En outre, quelles sont les mesures politiques importantes à prendre à moyen terme pour atténuer l’impact de la crise économique sur les travailleurs à travers le monde?

Le monde est déjà confronté à une convergence de crises.

Il est marqué par de profondes inégalités qui nous ont plongés dans une ère de la colère avec agitation sociale et méfiance envers la démocratie, le tout déjà considéré comme un risque majeur pour l’économie;

L’urgence climatique est et restera un motif d’action impérative pour empêcher l’extinction de la race humaine;

Les avancées pour chaque indicateur concernant les femmes sont au point mort et la violence sexiste a encore largement libre cours;

Le racisme et la xénophobie montent en puissance et instaurent un climat de peur qui sert de terreau aux politiques d’extrême droite;

Nous faisons face aux choix associés aux meilleurs et pires effets de la technologie ; et

Le multilatéralisme est en crise alors que les peuples n’ont plus confiance dans la mondialisation.

Et maintenant nous sommes confrontés au COVID-19.

Alors que nous envisageons la reprise et que nous efforçons de développer une capacité de résilience face aux crises futures, cette fois nul ne doit être laissé au bord du chemin. Il est vital d’investir massivement dans la santé publique et les soins à la personne afin d’en garantir l’accès à toute la population et d’assurer le respect total des droits de tous les travailleurs.

C’est pourquoi la relance de l’économie mondiale doit garantir des services publics solides et viser trois objectifs essentiels:

  • L’emploi: alors que les destructions d’emploi se comptent par millions, l’objectif doit être de rétablir le plein emploi, avec un travail décent pour tous, dans des conditions sanitaires et de sécurité irréprochables, en mettant fin aux emplois précaires et en formalisant le travail informel.
     
  • Les revenus: la part des salaires dans l’économie mondiale diminue depuis plusieurs dizaines d’années et risque de s’effondrer avec cette crise. Un salaire minimum permettant de vivre doit être instauré partout, le droit à la négociation collective doit être garanti pour tous les travailleurs et l’écart salarial entre les femmes et les hommes doit être comblé.
     
  • La protection sociale: des milliards de personnes sont privées de protection sociale, ce qui leur fait courir un grave risque de subir les conséquences sanitaires et économiques de cette crise. Le temps est venu de la coopération mondiale pour financer la protection sociale pour tous. Le monde ne peut pas tourner le dos à ceux qui sont aujourd’hui le plus dans le besoin ou qui s’emploient à reconstruire un avenir inclusif et résilient.

C’est pourquoi la CSI appelle à mettre en place un nouveau contrat social en s’appuyant sur l’assise solide que constitue la Déclaration du centenaire de l’OIT.

ACTRAV INFO: Quel conseil donneriez-vous aux organisations de travailleurs en matière de négociation avec les employeurs et les gouvernements afin d’influencer l’élaboration des politiques et de mieux protéger les travailleurs à travers le monde?

Nous avons besoin d’un nouveau contrat social et le peuple et la planète doivent être les fondements de notre avenir. Sans dialogue social, nous ne parviendrons pas à refermer l’ère de la colère engendrée par les inégalités et que la crise actuelle devrait renforcer en mettant en exergue la fragilité d’un monde inégal.

L’antidote à cette crise est la solidarité qui a été tout au long de l’histoire et reste encore aujourd’hui l’essence même de l’action syndicale. Tous les pays doivent unir leurs forces pour surmonter la première vague du COVID-19 et préparer l’avenir. Et pour y arriver, la seule voie possible est de planifier et financer un monde plus juste où nous pourrons bâtir des emplois reposant sur une planète vivante. C’est ce qui animera le combat des syndicats.

ACTRAV INFO: Pour terminer, comment le rôle du multilatéralisme, qui repose sur la solidarité et la coordination mondiale, peut-il être amélioré pour combattre cette crise et gérer l’après?

Le multilatéralisme est en crise. L’ambition des dirigeants de la planète après deux guerres mondiales et la Grande dépression du siècle dernier était de mettre en place un socle social avec un ensemble de règles mondiales et des institutions internationales pour assurer le développement. Mais depuis les années 1980, l’avidité des entreprises associée à l’hypermondialisation a dénaturé la vision de ces dirigeants et leur héritage. Les effets de la crise actuelle ont brutalement révélé les failles du modèle de mondialisation qui a été imposé aux travailleuses et aux travailleurs. Les systèmes de santé publics ont été affaiblis par les mesures d’austérité et l’érosion des droits des travailleurs laisse des millions d’entre eux à la merci de la crise. Le fardeau est particulièrement lourd à porter pour les femmes, les travailleurs migrants, les minorités ethniques et toutes celles et ceux qui sont confrontés à la discrimination.

Tout cela doit changer. Le multilatéralisme doit être réformé afin de donner la priorité au peuple et à la planète, de placer les droits démocratiques au centre d’un nouveau contrat social et d’assurer une conduite responsable des entreprises en exigeant l’obtention d’un permis social pour opérer obligatoirement avec diligence raisonnable.

Nous devons changer les règles pour bâtir un avenir juste pour tous.