Pires formes du travail des enfants

Lutter contre le trafic et le travail des enfants grâce à la solidarité syndicale

Reportage | ABIDJAN | 10 juin 2014
Comité local de lutte contre le trafic et le travail des enfants à Aboisso (Côte d'Ivoire)-Photo: UGTCI
ABIDJAN (ACTRAV INFO)- C’est en pleine forêt ivoirienne, dans les champs de cacao que des enfants sont quotidiennement mis à l’épreuve pour extraire les fèves de cacao, indispensables à la fabrication du chocolat. A l’image d’autres pays exportateurs de cacao, la Côte d’Ivoire (premier exportateur mondial de cacao) est très touchée par le travail des enfants. Dans les plantations ivoiriennes, les enfants viennent souvent des pays limitrophes comme le Mali et le Burkina Faso. Ces enfants travaillent dans des conditions dangereuses et pénibles sans aucune protection. Face à ce phénomène qui prend de l’ampleur, les syndicats s’activent pour lutter contre le trafic et le travail des enfants dans plusieurs pays de l’Afrique de l’Ouest.
 

Le trafic d’enfants, un problème complexe
 

Pour Guy Olivier Ouedraogo de la Centrale Syndicale du Burkina (CSB), la cause principale du trafic d’enfants du Burkina Faso vers la Côte d’Ivoire, c’est la pauvreté.

« La pauvreté est la cause principale de ce phénomène. Quand un père de famille n’arrive pas à nourrir et éduquer ses enfants, il cherche parfois par des moyens illicites, à trouver des moyens de subsistance pour sa famille», dit-il. A cela s’ajoutent « l’analphabétisme et la complicité des parents » sans oublier la « porosité des frontières » entre la Côte d’Ivoire et le Burkina Faso », ajoute M. Ouedraogo.

Si la pauvreté est l’une des causes premières de ce trafic d’enfants, le développement d’une culture intensive du cacao orientée vers l’exportation, a augmenté la demande de main d’œuvre dans les champs de cacao. « Avec le développement de la cacaoculture comme culture d’exportation et l’élargissement des zones de production, la main d’œuvre traditionnellement familiale a évolué car les chefs de famille ne savent plus compter uniquement sur leur famille pour répondre à la demande. Ils font de plus en plus appel à une main d’œuvre externe, « moins chère », soit directement, soit par l’entremise d’intermédiaires », explique Koffi Niangoran, Secrétaire Général du SYNA-CNRA et membre du comité directeur de l’Union Générale des Travailleurs de Côte d’Ivoire (UGTCI).
Rencontre de cacaoculteurs près d’Abidjan(Côte d’Ivoire), novembre 2012 (SYNA-CNRA, HORVAL-FGTB, IFSI-FGTB, UCRB)


« Cet appel progressif de main d’œuvre externe a renforcé les pratiques illégales d’exploitation, et le travail des enfants. Dans les petites exploitations familiales les enfants travaillent souvent dans des conditions dangereuses et pénibles. Ils sont exposés à tous les risques dans les plantations car ils effectuent des tâches dangereuses telles que le transport de fardeaux lourds, le débroussaillage à la machette et l’application de pesticides nocifs. Ils travaillent souvent en dehors du domicile et font un nombre d’heures très élevé le jour et la nuit. Près de 43 % d’entre eux travaillent sans la supervision d’un adulte », ajoute Leticia Beresi, de la Fédération Générale du Travail de  Belgique (FGTB), un syndicat très actif dans le secteur alimentaire via sa centrale professionnelle HORVAL-FGTB.
 

Projet Horval-FGTB/ IFSI-FGTB/ SYNA-CNRA/ UCRB, une coopération syndicale contre le trafic et le travail des enfants
 

Lancé en 2012 par la FGTB avec son institut de coopération syndicale (IFSI )et sa centrale professionnelle de l’alimentation et Horéca HORVAL, le projet mené par Horval et l’IFSI-FGTB vise à renforcer la coopération syndicale dans deux secteurs clés :
  • Les plantations de cacao en Côte d’Ivoire pour éliminer le travail des enfants, en coopération avec le SYNA-CNRA (syndicat national des travailleurs de l’agriculture, affilié à l’UGTI)
     
  • Le transport routier pour éliminer le trafic d’enfants en coopération avec l’Union des transporteurs routiers du Burkina (syndicat affilié à la Confédération Syndicale du Burkina)
« Notre projet ne travaille pas directement au niveau de la scolarisation des enfants – qui reste indispensable – mais vise plutôt à lutter contre l’appel de main d’œuvre infantile, notamment en améliorant les conditions de travail et de vie des adultes », poursuit Leticia Beresi de la FGTB qui souligne également le rôle stratégique des syndicats pour lutter contre le trafic et le travail des enfants.

« Bien qu’elles ne pas puissent agir seules, les organisations syndicales ont un rôle stratégique dans ce combat. On voit d’ailleurs souvent que le travail des enfants est moins présent là où les syndicats sont plus forts », ajoute Mme Beresi.
Réunion des délégués syndicaux d’HORVAL-FGTB sur le projet


Le projet mené par Horval-FGTB avec ses partenaires vise à renforcer les organisations syndicales du Sud pour faciliter le travail de prévention sur le terrain ainsi que la construction d’un réseau Nord-Sud- pour lutter contre ce phénomène aux deux bouts de la chaîne.

« En Belgique aussi, dans nos entreprises et usines de chocolat, on peut agir afin de créer un impact dans le Sud : en s’assurant qu’il n’y ait pas de travail des enfants la chaine d’approvisionnement, en faisant un travail de supervision à partir du pays importateur », poursuit Leticia Beresi .

Au Burkina Faso, les syndicats vont bientôt lancer un observatoire pour mieux cerner l’ampleur du phénomène de trafic d’enfants vers la Côte d’Ivoire. A travers le pays, les syndicats ont lancé une campagne de sensibilisation pour impliquer les populations locales dans la lutte contre ce trafic.

« Notre syndicat en appui avec la FGTB effectue actuellement un travail de sensibilisation auprès des chauffeurs et conducteurs pour qu’ils signalent à la police tout enfant non-accompagné qui se trouve dans leurs véhicules », assure Guy Olivier Ouedraogo de la CSB.
Atelier de projet à Ouagadougou et rencontre de l’équipe nationale de l’UCRB, décembre 2013 (SYNA-CNRA, HORVAL-FGTB, IFSI-FGTB)


Par ailleurs, dans le cadre du projet HORVAL-FGTB, des comités régionaux ont été mis en place dans les zones de départ pour « impliquer les autorités administratives pour lutter contre le trafic des enfants », précise Brahima Rabo de la CSB, coordinateur du projet au Burkina Faso.

En Côte d’Ivoire, des opérations de sensibilisations sont en cours et plusieurs comités régionaux ont été également mis en place pour lutter contre le travail des enfants dans les plantations de cacao.


Les Conventions fondamentales du Travail, des instruments internationaux pour protéger les enfants
 

Pour Faustina Mukazi Van Aperen du Bureau des Activités pour les travailleurs (ACTRAV) de l’OIT, «ce modèle de coopération inter-syndicale contribue à la ratification des Conventions de l'OIT sur l’âge minimum (n°138) et  sur les pires formes de travail des enfants (n°182) ; c’est une étape importante pour éliminer le travail et le trafic des enfants avec comme outil, le dialogue social ».

« Le principal enjeu aujourd’hui pour les syndicats, c’est aussi de travailler sur une stratégie qui vise l’interdiction du Travail des enfants et qui encourage leur accès à l’école, aux soins sanitaires ; il faudra également améliorer les conditions de vie des parents pour protéger les enfants », ajoute Mme Van Aperen.

Toutefois, « cette stratégie des syndicats impliquerait une alliance effective avec les Organisations des employeurs et les gouvernements comme le prône l’OIT, car la santé et l’éducation des enfants sont cruciaux pour le bienêtre de tous », conclu Mme Van Aperen.

Faits et chiffres

  • Le nombre global d'enfants en situation de travail des enfants a diminué d'un tiers depuis l'année 2000, passant de 246 millions à 168 millions. Plus de la moitié d'entre eux, c'est-à-dire, 85 millions effectuent des travaux dangereux (ils étaient 171 millions en 2000).
     
  • La région d'Asie-Pacifique continue à enregistrer les plus grands nombre d'enfants (presque 78 millions ou 9,3% de toute la population d'enfants), mais l'Afrique sub-saharienne continue à être la région avec la plus forte incidence de travail des enfants (59 millions, plus de 21%).
     
  • Il y a 13 millions (8,8%) d'enfants astreints au travail des enfants en Amérique latine et les Caraïbes, tandis qu'ils sont 9,2 millions (8,4%) dans la région du Moyen-Orient et l'Afrique du Nord.
     
  • L'agriculture continue à être de loin le secteur avec le plus grand nombre d'enfants astreints au travail (98 millions, ou 59%), mais le nombre d'enfants dans les services (54 millions) et l'industrie (12 millions) n'est nullement négligeable – principalement dans l'économie informelle.
     
  • Le travail des enfants chez les filles a diminué de 40% depuis 2000, alors que chez les garçons la diminution est de 25%.
Source: Mesurer les progrès de la lutte contre le travail des enfants - Estimations et tendances mondiales 2000-2012 (OIT-IPEC, 2013).