Interview avec M. Dan Cunniah, Directeur d’ACTRAV

Après la publication d’une étude sur le pluralisme syndical et la prolifération des syndicats en Afrique francophone, le Directeur du bureau des activités pour les travailleurs (ACTRAV) a réaffirmé la nécessité de promouvoir l'unité du mouvement syndical. Dans cet entretien, M. Dan Cunniah revient sur les causes de cette prolifération en Afrique francophone et invite les syndicats à renforcer leur unité pour répondre efficacement aux besoins des travailleurs…

Déclaration | Genève | 7 février 2011

ACTRAV INFO : Votre département vient de publier récemment une étude sur « Le pluralisme syndical et la prolifération des syndicats en Afrique francophone ».Pourquoi ce choix sur cette région ?

Dan Cunniah : La situation syndicale en Afrique a beaucoup évolué. En ce qui concerne le pluralisme, nous ne sommes pas contre mais nous sommes opposés à une prolifération des syndicats qui réduit davantage les rapports de force des syndicats face aux employeurs et aux gouvernements. Et aussi, cette prolifération nuit à l’unité des travailleurs dans un pays. Quand je suis arrivé à la direction d’ACTRAV en 2007, j’ai fait ce constat et comme je connais bien le continent africain, je me suis dit qu’il fallait accorder un peu d’attention à cette région où beaucoup d’organisations syndicales ont vu le jour dans les pays après l’avènement de la démocratie. Au départ, on pensait que c’est peut-être quelque chose qui va s’améliorer avec le temps, et les syndicats finiront par comprendre que la liberté ne signifie pas le chaos, ils comprendront que l’unité du mouvement syndical est indispensable. Surtout que la Convention 87 sur la Liberté Syndicale et la Protection du Droit Syndical qui donne le droit aux travailleurs de constituer les organisations syndicales de leur choix, doit être compris dans son esprit. Il faut donc éviter que cette liberté devienne une anarchie. Mais après, j’ai constaté que les problèmes sont devenus plus sérieux, par exemple au Sénégal il y avait une seule centrale syndicale, maintenant il existe dix huit centrales syndicales. Au Cameroun, il y a six confédérations syndicales et dans d’autres pays comme la République démocratique du Congo, c’est le même constat. Nous avons donc décidé de faire une étude sur cette prolifération des syndicats en Afrique francophone afin de déterminer les causes et les conséquences.

ACTRAV INFO : Pourtant la convention 87 de l’OIT autorise les travailleurs à créer leurs syndicats. Quelles sont, selon vous, les causes de cette prolifération des syndicats dans cette région ?

Dan Cunniah : Je pense que la Convention 87 garantit effectivement le droit syndical. Je veux dire que la convention n’est pas un prétexte pour créer plusieurs centrales syndicales. Cette convention est très claire, mais en tant que travailleurs, nous savons que notre force réside dans l’unité du mouvement syndical. Ce n’est donc pas en créant plusieurs centrales syndicales qu’on aura un mouvement syndical fort et solide dans un pays. C’est un des principes de base d’ailleurs du syndicalisme. Maintenant, les causes de cette prolifération, il y en a plusieurs. Mais l’une des causes principales, c’est par exemple lorsque deux groupes s’affrontent pour le leadership lors d’une assemblée générale d’une organisation syndicale, le groupe qui n’est pas élu, se retire et forme une autre centrale syndicale. C’est donc une divergence entre des personnalités et non pas une dissension parmi les adhérents.

Autres causes, c’est lorsque par exemple les subventions accordées par un gouvernement incitent les gens à créer des organisations syndicales pour bénéficier de cette subvention gouvernementale. Par ailleurs, il y a aussi des cas où des organisations syndicales sont créées par des partis politiques ; parfois des organisations syndicales peuvent penser qu’il est mieux d’avoir une autre organisation syndicale pour bénéficier des bourses d’études ou de formation ou de voyages à l’extérieur. Il y aussi les cas où des organisations syndicales sont créées et demandent leur affiliation à une organisation syndicale au niveau international. Mais à ce niveau, étant donné que les deux grandes organisations syndicales au niveau international ont fusionné (la CMT et la CISL) pour former la Confédération Syndicale Internationale(CSI), cette motivation n’est donc plus valable. C’est vrai qu’il existe encore la Fédération Syndicale Mondiale au niveau international, mais je pense que cette cause est amoindrie par rapport aux autres.

ACTRAV INFO : Au niveau du BIT, quelles sont les mesures prises par ACTRAV pour renforcer les organisations syndicales  en Afrique francophone?

Dan Cunniah : Pour atteindre l’unité et faire passer le message de l’OIT, on peut le faire à travers l’éducation, la formation et la sensibilisation des travailleurs. Au niveau d’ACTRAV, nous nous appuyons sur ces stratégies à travers nos programmes de formation à Turin, sur le terrain avec l’aide de nos spécialistes. Mais cela n’a pas suffit parce que malgré cet effort d’éducation, l’importance d’une unité du mouvement syndical n’a pas encore aboutie. Mais il faut reconnaître que notre programme d’éducation ne pouvait pas atteindre une large audience malheureusement. Peut-être que si nous avons des moyens suffisants, on peut atteindre un public plus large pour obtenir de bons résultats dans le cadre de l’unité du mouvement syndical à travers l’éducation.

Maintenant, il faut s’appuyer sur d’autres moyens, par exemple en impliquant les organisations panafricaines. Nous avons donc contacté les organisations panafricaines qui existent sur le continent, l’Organisation de l’unité syndicale africaine (OUSA) et la CSI-Afrique et nous travaillons avec eux pour faire comprendre aux travailleurs et aux dirigeants syndicaux que cette division du mouvement syndical, cette prolifération des organisations syndicales, n’est pas dans l’intérêt des travailleurs. Cette division ne peut pas apporter des réponses aux nombreux problèmes auxquels les travailleurs sont confrontés. Il y a donc une nécessité de resserrer les rangs, de renforcer le mouvement syndical pour améliorer les conditions de travail, de salaires et même contribuer au développement de leurs pays respectifs.

Alors, les mesures prises par ACTRAV, ce sont des mesures d’accompagnement et nous organisons plusieurs activités pour renforcer les capacités des travailleurs. Ceci pour former les dirigeants syndicaux, pour débattre des questions qui touchent l’Afrique de très près et de favoriser des plates-formes syndicales appelées « front commun ».Parce que nous estimons que rien empêche les syndicalistes de s’unir autour d’un programme commun. C'est-à-dire un front commun pour une action commune. Nous avons donc soutenu la création des intersyndicales comme c’est le cas au Burkina où sept centrales syndicales sont réunies au sein d’une seule intersyndicale qui choisit par rotation un président de façon régulière. Et cette stratégie marche depuis 10 ans au Burkina. D’autres pays se sont inspirés de cet exemple burkinabé comme le Bénin, le Sénégal, l’île Maurice, la Guinée. Nous sommes donc impliqués pour aider les organisations syndicales à s’unir pour mieux défendre les intérêts des travailleurs.

ACTRAV INFO : Aujourd’hui, d’une manière générale, les travailleurs africains sont touchés par la crise économique aggravée par la pauvreté et le chômage. Selon vous, l’unité du mouvement syndical est une solution pour mieux négocier les droits des travailleurs ?

Dan Cunniah : Oui, définitivement ! Parce que c’est dans les moments de crise que nous traversons maintenant, que les organisations syndicales doivent mettre leurs forces ensemble pour dégager les idées ou solutions face aux problèmes auxquels leurs pays sont confrontés. Le fait d’être ensemble, incite les organisations syndicales à discuter, à préconiser des solutions pour influencer la politique économique et sociale des gouvernements. C’est aussi un des objectifs du mouvement syndical, celui d’être à même de pouvoir influencer la politique économique et sociale du gouvernement. Aujourd’hui, nous sommes confrontés à la pauvreté et le chômage, et les organisations syndicales doivent jouer leur rôle dans la société, montrer des pistes aux gouvernements et aux employeurs pour réduire le chômage et combattre la pauvreté. De cette façon, elles peuvent contribuer au développement de leurs pays, mais aussi atteindre les objectifs fixés par les Nations Unies en ce qui concerne la pauvreté, le chômage et autres fléaux auxquels nous faisons face.

ACTRAV INFO : Pour terminer, est ce que ACTRAV envisage des études sur ce thème dans d’autres régions du monde ?

Dan Cunniah : Oui, vous savez cette étude a été un franc succès. Je pense maintenant qu’il y a un intérêt pour d’autres régions sur ce problème de prolifération des organisations syndicales. Déjà en Amérique latine, avec la confédération syndicale de l’Amérique latine, affiliée à la CSI, il y a un projet qui a été mis en place, qui s’appelle « Auto reforma ».C’est un projet qui demande aux centrales syndicales, de faire une analyse de leur propre organisation, de déceler les faiblesses et d’apporter des solutions. C’est donc une vision similaire, car il s’agit de voir les forces et faiblesses des organisations syndicales pour renforcer leur efficacité. En Asie, des pays se trouvent dans la même situation que certains pays africains. C’est le cas du Bangladesh par exemple, du Népal, du Sri Lanka et d’autres pays de la région. Nous sommes en train de faire une étude dans ces pays également pour voir si les causes de la division des organisations syndicales sont les mêmes que celles qu’on a décelé en Afrique ou s’il y en a d’autres qui sont spécifiques au continent asiatique dont les pays sont la plupart des anciennes colonies britanniques. En Angleterre, il y a une seule centrale syndicale, ce qui est un peut contradictoire par rapport à ce que nous observons dans les anciennes colonies britanniques. Il y a donc des causes que j’ai susmentionnées qui peuvent se retrouver dans ces pays asiatiques. C’est donc un travail de longue haleine, parce que c’est important pour ACTRAV en tant que Bureau qui est responsable des activités pour les travailleurs de ne pas négliger cet aspect. Parce que l’histoire nous condamnera si on n’aide pas le mouvement syndical à faire face à ce problème de prolifération des organisations syndicales. Nous voulons donc contribuer à développer des organisations syndicales, solides, efficaces qui puissent répondre aux défis des travailleurs.

Interview réalisée par Mamadou Kaba Souaré

Pour plus d’informations sur cette étude, consulter sur le site d’ACTRAV : Pluralisme syndical et prolifération des syndicats en Afrique francophone