GENÈVE - "Confrontés comme nous le sommes à une crise mondiale de l'emploi, caractérisée par une croissance du PIB chiffrée à des milliards de dollars alors que les emplois sont créés au compte-gouttes, nous devons réunir autant de bonnes idées que possible pour orienter notre action dans la direction voulue", a déclaré Juan Somavia dans son discours de clôture de la Conférence. "La crédibilité de la démocratie et de l'économie de marché est en jeu. Cette session, qui a été un riche laboratoire d'idées pour la recherche des moyens de faire du travail décent un objectif universel, a été à la hauteur des attentes."
La réunion annuelle des 178 Etats Membres de l'OIT a effectivement été un véritable laboratoire d'idées. Les sujets à l'ordre du jour allaient de la situation des travailleurs dans les territoires arabes occupés à l'application des normes du travail au Bélarus, en Colombie et dans d'autres pays, en passant par l'examen des résultats des mesures prises en vue d'abolir le travail forcé au Myanmar. En outre, les délégués ont fait le point sur la question du temps de travail et discuté de la manière d'équilibrer flexibilité et protection de la sécurité, de la santé et de la vie de famille des travailleurs.
Deux personnalités invitées ont insisté sur la nécessité de redresser le cours de la mondialisation et sur l'importance du travail décent. Abdelaziz Bouteflika, Président de la République algérienne démocratique et populaire et président en exercice de la Ligue arabe, a formé le vœu que le sommet des Nations Unies sur la Déclaration du Millénaire, qui se tiendra en septembre 2005, contribue à la l'édification d'une "mondialisation à dimension sociale". Olusegun Obasanjo, Président de la République fédérale du Nigéria et président en exercice de l'Union africaine, a invité les partenaires de développement de l'Afrique à faire de l'Agenda de l'OIT pour un travail décent un objectif universel.
La Conférence était présidée par Basim Khalil Alsalim, ministre du Travail du Royaume hachémite de Jordanie. Elle avait élu à la vice-présidence Andrew J. Finlay (Canada) pour les employeurs, Hilda Anderson (Mexique) pour les travailleurs et Galo Chiriboga Zambrano, ministre du Travail et de l'Emploi de l'Equateur, pour les gouvernements.
Temps forts de la Conférence
- La Conférence a adopté un programme et budget de 594,31 millions de dollars pour la période biennale 2006-07. Cette somme représente une légère augmentation de 1,1 pour cent en valeur réelle pour répondre à de nécessaires investissements institutionnels et diverses dépenses extraordinaires. Le nouveau programme et budget est axé sur le travail décent, objectif global supposant une action au niveau local, national, régional et international, y compris des programmes par pays. Ce programme renforce les quatre objectifs stratégiques de l'OIT: promouvoir les normes et les principes et droits fondamentaux au travail, augmenter les perspectives de travail décent et les sources de revenu des hommes et des femmes, élargir la couverture et améliorer l'efficacité de la protection sociale et consolider le tripartisme et le dialogue social. Il contient en outre des initiatives concernant le travail décent pour les jeunes, la responsabilité sociale des entreprises, les zones franches d'exportation et l'économie informelle.
- Confrontés à des niveaux records de chômage des jeunes ces dernières années, les délégués de plus de 100 pays ont réfléchi aux moyens d'offrir des emplois décents aux jeunes et au rôle que devrait assumer à cet égard la communauté internationale. Dans son rapport final, la Commission de l'emploi des jeunes de la Conférence a conclu que le plan d'action de l'OIT pour promouvoir l'emploi devait être concret et fondé sur la recherche, sur la sensibilisation, sur la défense des droits des jeunes travailleurs en conformité avec les normes internationales du travail et sur l'assistance technique. Les délégués ont reconnu que les possibilités d'emploi décent pour les jeunes devront croître substantiellement, en particulier dans les pays en développement où vivent 85 pour cent du milliard de jeunes recensés dans le monde. La commission a également encouragé le BIT à poursuivre le rôle moteur qu'il joue dans le Réseau pour l'emploi des jeunes (YEN) du Secrétaire général de l'ONU, et à étendre ce réseau à d'autres pays, développés et en développement.
- La Commission de la sécurité et de la santé a étudié un cadre promotionnel pour la sécurité et la santé au travail. Les délégués ont décidé que ce cadre devrait être établi par une convention complétée par une recommandation. Les instruments proposés inciteraient les gouvernements à accorder un haut rang de priorité à la sécurité et à la santé au travail et préconiseraient la protection des travailleurs contre les accidents du travail et les maladies professionnelles sur la base du principe de la prévention, par le biais d'une approche systématique de la gestion de la sécurité et de la santé au travail, ainsi que l'élaboration de programmes nationaux et l'amélioration permanente des systèmes nationaux de sécurité et de santé au travail.
- L'étude d'ensemble dont était saisie cette année la Commission de l'application des normes portait sur le temps de travail. Tout en reconnaissant que les normes internationales du travail qui limitent le temps de travail restent nécessaires pour réguler la concurrence entre pays dans le contexte de la mondialisation, la commission a déclaré que les conventions nos 1 et 30 de l'OIT ne reflétaient plus les réalités du monde moderne et étaient de plus en plus perçues comme trop rigides. Les délégués ont souligné la nécessité de trouver un équilibre entre la flexibilité, d'une part, et la protection la sécurité, de la santé et de la vie de famille des travailleurs, d'autre part. Ils ont aussi souligné l'importance de la réglementation, de la négociation collective et du dialogue social. Le Conseil d'administration sera saisi d'un document synthétisant les débats et décidera alors de la suite à leur donner.
- Au cours d'une séance spéciale, tenue en plénière, les délégués ont procédé à des échanges de vues approfondis sur la situation des personnes prises au piège du travail forcé dans le monde - 12 millions en tout, dont 2,4 millions sont victimes de la traite des êtres humains. Ils ont affirmé que le travail forcé constituait une atteinte à la dignité humaine et approuvé l'appel du Directeur général du BIT à la création d'une Alliance mondiale pour lutter contre un problème d'ampleur mondiale. Les débats avaient pour base un rapport global publié dans le cadre du suivi de la Déclaration sur les principes et droits fondamentaux au travail, adoptée par l'OIT en 1998. Application de la législation, campagnes de sensibilisation, renforcement des capacités des gouvernements et des partenaires sociaux, réinsertion des victimes, alliances locales et internationales et programmes de coopération technique inscrits dans la durée sont les principaux moyens retenus pour abolir le travail forcé dans le monde. Le Conseil d'administration du BIT examinera un plan de lutte contre le travail forcé, fondé sur le rapport et les débats de la Conférence à ce sujet.
Le Président Olusegun Obasanjo déclare que le "travail décent et l'annulation de la dette sont nécessaires pour bâtir une nouvelle Afrique"
Le Président du Nigéria, Olusegun Obasanjo, a exhorté les partenaires de développement de l'Afrique à s'allier à celle-ci pour faire de l'Agenda du travail décent de l'OIT un objectif mondial et a fait observer que la création d'emplois était aujourd'hui "au cœur" des politiques économiques et sociales du continent.
"Il serait aussi souhaitable que le Sommet du Millénaire + 5 suive l'exemple de l'Union africaine et envisage sérieusement de faire du travail décent un objectif mondial", a déclaré M. Obasanjo, qui est également le président en exercice de l'Union africaine. "Chacun comprend que les emplois que nous essayons de créer doivent être des emplois dignes et gratifiants si nous souhaitons qu'ils aient les effets désirés. C'est ici que l'Agenda de l'OIT pour le travail décent prend tout son sens", a-t-il ajouté.
Le Président de la République fédérale du Nigéria a également lancé un appel pressant en faveur de l'annulation de la dette des pays à faibles revenus: "Nous voulons très sincèrement entreprendre des réformes, nous voulons trouver des voies nouvelles vers la croissance et le développement, mais sans allègement de la dette, tout cela est impossible."
"J'appelle instamment nos partenaires à établir des calendriers précis pour l'accroissement de leur aide publique au développement afin d'atteindre l'objectif de 0,7 pour cent du PIB. Je les appelle à envisager sérieusement les diverses propositions novatrices qui ont été formulées pour accroître le montant des ressources à consacrer au développement", a-t-il souligné. "L'allègement de la dette permettrait de libérer des ressources vitales pour le développement, mais il n'apportera pas le minimum de ressources financières nécessaires pour accélérer le progrès vers la réalisation des Objectifs du Millénaire pour le développement", a-t-il insisté devant quelque 3 000 représentants des gouvernements, des employeurs et des travailleurs. "Un développement durable authentique dans ces pays exige une réduction importante de l'endettement et l'annulation de la dette."
Le Président Bouteflika appelle de ses vœux une mondialisation à dimension sociale
S'adressant aux participants à la Conférence, Abdelaziz Bouteflika, Président de la République algérienne démocratique et populaire, a déclaré que le prochain Sommet des Nations Unies qui, en septembre 2005, examinera la suite donnée à la Déclaration du Millénaire, devrait relancer les efforts de la communauté internationale pour conférer une dimension sociale à la mondialisation.
"J'ose, comme tant de citoyens du monde, nourrir l'espoir que le prochain sommet qu'accueillera l'Organisation des Nations Unies … saura donner une impulsion plus forte à la solidarité internationale qui se doit de bâtir une mondialisation à dimension sociale, dont l'enjeu n'est rien d'autre que la préservation de la paix et de la sécurité internationales", a affirmé M. Bouteflika lors d'une séance spéciale de la Conférence internationale du Travail.
Rappelant que "la mondialisation qui avance à grands pas soulève de fortes appréhensions dans le monde" et évoquant le "piège de la mondialisation" ainsi que le "manque de travail" généralisé, le chef de l'Etat algérien a également plaidé en faveur d'un emploi décent pour tous afin de donner, a-t-il précisé, "à la globalisation son indispensable dimension humaine".
Selon le Président Bouteflika, le Nouveau partenariat pour le développement de l'Afrique (NEPAD), dont il est l'un des pères fondateurs, et le message émis l'année dernière par l'Union africaine lors de son Sommet extraordinaire sur la pauvreté et l'emploi vont dans le sens d'une "mondialisation à visage humain". Appelant de ses vœux un modèle de développement "humain et moderne", le Président a déclaré qu'un tel modèle "n'aura de sens que si tout est mis en œuvre pour assurer le droit à un emploi décent pour toutes les personnes en âge et capables de travailler".
Les pêcheurs attendront 2007
En l'absence de quorum pour le vote d'un projet de convention sur le travail dans le secteur de la pêche, la Conférence a prié le Conseil d'administration d'inscrire la question à l'ordre du jour de la Session de la Conférence de 2007 en conservant le rapport qui lui a été soumis cette année. La troisième discussion aura lieu durant la même session.
La Conférence internationale du Travail réunit chaque année plus de 3 000 délégués: chefs d'Etat, ministres du Travail et dirigeants des organisations de travailleurs et d'employeurs de la majorité des 178 Etats membres de l'Organisation. Chaque Etat membre a le droit d'y déléguer quatre représentants - deux du gouvernement, un pour les travailleurs et un pour les employeurs - qui peuvent s'exprimer et voter de manière indépendante. Le rôle de la Conférence annuelle de l'OIT est d'adopter les normes internationales du travail et d'en contrôler le respect, d'approuver le budget de l'Organisation et d'élire les membres du Conseil d'administration. Depuis 1919, elle sert de cadre à d'importants débats internationaux sur les questions sociales et le monde du travail.
Questions examinées par la Commission de l'application des normes
Au titre des efforts déployés par l'OIT
pour mettre un terme au travail forcé au Myanmar, la
commission a pour la cinquième fois consacré une
séance spéciale à l'application par ce
pays de la
convention (n° 29) sur le travail
forcé, 1930, suite aux mesures prises en vertu de
l'article 33 de la Constitution de l'OIT.
Constatant que la situation ne s'est pas améliorée de manière significative et que le travail forcé persiste dans ses pires formes, la commission s'est dite particulièrement alarmée par l'intention déclarée du gouvernement de poursuivre ceux qu'il accuse de présenter de fausses plaintes de travail forcé et par les mesures d'intimidation dont les plaignants feraient l'objet. Parmi les autres problèmes qui doivent être résolus de toute urgence, la commission a mentionné les graves allégations de travail forcé restées sans réponse ainsi que les questions de la liberté de mouvement du chargé de liaison et de la délivrance de visas pour renforcer la présence de l'OIT au Myanmar.
La commission estime que la position "attentiste" adoptée depuis 2001 par la majorité des membres de l'Organisation ne peut plus durer; elle a enjoint aux gouvernements et aux organisations de travailleurs et d'employeurs de revoir immédiatement les relations qu'ils entretiennent avec le Myanmar, notamment par le biais des investissements directs ou par le canal d'entreprises publiques et militaires, et de faire rapport au Conseil d'administrationen novembre. Selon l'évolution de la situation au Myanmar, le Conseil devrait alors être prêt à prendre de nouvelles mesures, plus radicales.
La Commission de l'application des normes a inscrit ses conclusions sur le Myanmar dans un paragraphe spécial pour défaut persistant d'application de la convention n° 29. En outre, considérant que la persistance du travail forcé était indissociable de l'absence totale de liberté syndicale, elle a estimé que les fonctions du chargé de liaison devraient inclure une assistance au gouvernement afin que ce dernier honore pleinement les obligations qu'il a contractées en vertu de la convention n° 87.
A propos de la liberté d'association au Bélarus, la commission a relevé que le gouvernement n'avait pas pris de mesures tangibles pour se conformer aux recommandations de la commission d'enquête de l'OIT. N'ayant pas encore connaissance d'un plan d'action sur la liberté d'association, la commission a préconisé l'envoi d'une mission de l'Organisation pour aider le gouvernement et évaluer la suite donnée aux recommandations de la commission d'enquête.
Outre cette séance spéciale, la commission a examiné 25 autres cas individuels portant sur la liberté syndicale, le travail forcé, la discrimination, le travail des enfants, la politique de l'emploi, les inspections du travail et les salaires.
Journée mondiale contre le travail des enfants
La quatrième Journée mondiale contre le travail des enfants (12 juin) a été marquée par un appel de la Conférence en faveur de l'abolition, dans un délai de 5 à 10 ans, du travail des enfants dans l'un des secteurs les plus dangereux du monde: les petites exploitations minières et les carrières. Cet "appel à l'action" vise à libérer les enfants de 5 à 17 ans, dont le nombre est estimé à 1 million au bas mot, qui sont aujourd'hui astreints à un travail extrêmement pénible et dangereux dans de petites mines et carrières du monde entier. Pour une information détaillée, voir la section du présent magazine consacrée au travail des enfants.