LES TROUBLES MUSCULO-SQUELETTIQUES

 

Gabriele Bammer

 

Introduction

Les opérateurs de TEV se plaignent fréquemment de douleurs musculo-squelettiques au niveau de la nuque, des épaules et des membres supérieurs. Ils ne sont pas les seuls à souffrir de ces troubles qui sont également signalés par d’autres salariés dont les tâches sont répétitives ou impliquent de maintenir le corps dans la même position (effort statique). Les tâches requérant l’usage de la force physique sont souvent associées, elles aussi, à des problèmes musculo-squelettiques, mais en général elles n’entrent pas en ligne de compte dans les problèmes de sécurité et de santé des opérateurs de TEV.

 

Chez les employés de bureau, dont le travail est le plus souvent sédentaire et comporte peu d’efforts physiques, l’arrivée des TEV sur les lieux de travail a suscité un regain d’intérêt pour les problèmes musculo-squelettiques liés à ce type de travail. Effectivement, le nombre de problèmes déclarés en Australie au milieu des années quatre-vingt a augmenté dans des proportions quasi épidémiques ainsi que, mais dans une moindre mesure, aux Etats-Unis et au Royaume-Uni au début des années quatre-vingt-dix, ouvrant un débat sur la question de savoir si ces symptômes étaient bien d’origine physiologique et sur leur relation avec le travail.

 

En général, les analystes qui contestent l’origine physiologique des problèmes musculo-squelettiques associés au travail sur TEV (ou autre) mettent en avant l’un des quatre arguments suivants: soit les employés simulent leur mal; soit ils sont inconsciemment motivés par la perspective de profits annexes (indemnités pour lésions professionnelles, par exemple), ou par les avantages psychologiques que comporte le fait d’être malade, avantages connus sous les termes de «névrose de compensation»; soit ils somatisent un conflit psychologique non résolu ou un déséquilibre émotif sous forme de troubles dits «de conversion»; soit enfin, la fatigue, au demeurant normale, est démesurément exagérée sous la pression d’un mécanisme social qui la catalogue comme étant un problème de santé — c’est le mécanisme dit d’«iatrogenèse sociale». Un examen rigoureux des preuves à l’appui de ces explications montre que ces dernières ne sont pas aussi solides que les arguments avancés pour attribuer une origine physiologique à ces troubles (Bammer et Martin, 1988). Toutefois, même si les preuves de l’origine physiologique de ces troubles sont de plus en plus nombreuses, on ne comprend pas encore très bien la nature exacte de ces plaintes (Quintner et Elvey, 1991; Cohen et coll., 1992; Fry, 1993; Helme, LeVasseur et Gibson, 1992).

 

La prévalence des symptômes

Il existe un grand nombre d’études sur la prévalence des troubles musculo-squelettiques chez les opérateurs de TEV, qui pour la plupart ont été menées dans des pays occidentaux industriels. Ces problèmes suscitent également un intérêt croissant dans les pays d’Asie et d’Amérique du Sud à industrialisation rapide. La façon dont sont décrits les troubles musculo-squelettiques et les types d’étude dont ils font l’objet varient énormément selon les pays. La plupart de ces études se sont fondées sur les symptômes dont font état les travailleurs au lieu de prendre pour base les résultats d’examens médicaux. Pour plus de clarté, on peut les diviser en trois groupes: celles qui ont examiné ce que l’on pourrait appeler les troubles composites; celles qui ont considéré les troubles spécifiques; et celles qui se sont penchées sur les problèmes touchant une seule ou plusieurs parties du corps.

 

Les troubles composites

On entend par troubles composites un ensemble de troubles pouvant inclure douleur, perte des forces ou troubles sensoriels, et ce en divers points de la partie supérieure du corps. Ces troubles sont traités comme un tout, désigné par les termes de «lésions dues à des efforts répétitifs» (repetitive strain injuries, ou RSI), en Australie et au Royaume-Uni, de «troubles traumatiques cumulatifs» ou traumatismes d’hypersollicitation (cumulative trauma disorders, ou CTD) aux Etats-Unis et d’«affections cervico-brachiales professionnelles» ou syndrome de tension musculaire du cou (occu-pational cervicobrachial disorders, ou OCD) au Japon. Un recensement, publié en 1990 (Bammer, 1990), des troubles observés chez des employés de bureau (75% des études concernaient des employés de bureau utilisant un TEV) montre que les problèmes composites avaient fait l’objet de 70 études et que 25 d’entre elles faisaient état d’une fréquence variant entre 10 et 29% des travailleurs. Aux deux extrémités du spectre, trois études n’avaient décelé aucun trouble tandis que, selon trois autres chercheurs, c’étaient 80% des employés qui souffraient de troubles musculo-squelettiques. La moitié des études reconnaissaient aussi l’existence de troubles graves ou fréquents dont la prévalence variait de 10 à 19% dans 19 d’entre elles. Une étude ne faisait mention d’aucun trouble alors que, selon une autre, des troubles survenaient chez 59% des sujets. Les prévalences les plus élevées étaient constatées en Australie et au Japon.

 

Les troubles spécifiques

Les troubles spécifiques sont des atteintes qui sont relativement bien définies, telles que l’épicondylite ou syndrome du canal car-pien. Ils ont été moins souvent étudiés et semblent moins fréquents. Sur 43 études concernant ces problèmes, 20 estiment leur prévalence entre 0,2 et 4%. Cinq ne font état d’aucun trouble de ce type et une en a détecté chez 40 à 49% des travailleurs.

 

Les troubles affectant certaines parties du corps

Le troisième groupe d’études se concentre sur certaines parties précises du corps comme la nuque ou les poignets. Les cervical-gies, qui sont les troubles les plus fréquents, ont fait l’objet de 72 recherches. Quinze d’entre elles révèlent qu’elles touchent entre 40 et 49% des travailleurs. Trois autres indiquent qu’elles concernent 5 à 9% des travailleurs et, d’après une de ces études, leur prévalence atteindrait plus de 80%. Un peu moins de la moitié des études ont porté sur des troubles graves dont la prévalence variait entre 5 et 39%. Cette fréquence particulièrement élevée des douleurs cervicales a été observée dans divers pays dont l’Allemagne, l’Australie, les Etats-Unis, la Finlande, la France, le Japon, la Norvège, le Royaume-Uni, Singapour, la Suède et la Suisse. En revanche, le syndrome du canal carpien n’a fait l’objet que de 18 études, dont 7 ont permis de constater une prévalence variant entre 10 et 19%. Une étude indique que 0,5 à 4% des travailleurs en souffrent, alors que pour une autre, la prévalence s’établit entre 40 et 49%.

 

Les causes

On admet généralement que le travail sur TEV implique souvent une multiplication des mouvements répétitifs et une augmentation de l’effort statique du fait de l’accroissement du travail au clavier et (par rapport aux anciennes machines à écrire) de la diminution du nombre des tâches autres que le travail de frappe proprement dit (changer le papier, attendre le retour du chariot ou appliquer du ruban ou du liquide correcteur). La nécessité de fixer un écran peut également augmenter l’effort statique; une mauvaise disposition de l’écran, du clavier ou des touches peut impliquer des postures qui favorisent l’apparition de troubles. Il est prouvé également que l’installation de TEV peut être associée à des réductions d’effectifs et à une augmentation de la charge de travail. Elle peut également modifier certains paramètres psychosociaux du travail, tels que les rapports sociaux et hiérarchiques, les responsabilités des travailleurs et leurs perspectives de carrière et la charge mentale demandée par la tâche. Dans certains cas, l’informatisation et les changements qu’elle a produits ont été favorables aux employés de bureau. Mais ailleurs, elle a entraîné une diminution de l’autonomie et provoqué l’isolement, la déqualification et la dégradation des perspectives de carrière, l’ambiguïté des rôles et le stress. Sans oublier qu’elle a permis la surveillance électronique du personnel (voir Bammer, 1987; OMS, 1989b). La relation entre certains de ces changements psychosociaux et les problèmes musculo-squelettiques est évoquée ci-dessous. Il semble également que l’avènement des TEV ait favorisé en Australie l’émergence d’une prise de conscience sociale tendant à reconnaître l’importance de ces problèmes.

 

Leurs causes peuvent par conséquent être examinées au niveau de l’individu, du lieu de travail et de la société. Au niveau de l’individu, les causes possibles de ces troubles peuvent être réparties en trois catégories: les facteurs non liés au travail; les facteurs biomécaniques; et les facteurs organisationnels (voir tableau 52.7). Si on a eu recours à différents protocoles pour étudier ces causes, les résultats dans leur ensemble s’alignent sur ceux obtenus lors d’études empiriques de terrain effectuées à l’aide d’analyses multi-variées (Bammer, 1990). Les résultats de ces études sont résumés dans les tableaux 52.7 et 52.8. Des études plus récentes confirment également ces résultats généraux (Bammer et Martin, 1992).

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Tableau 52.7   Résumé des études empiriques de terrain ayant utilisé des analyses multivariées pour déterminer les causes des problèmes musculo-squelettiques chez les employés de bureau

 

Référence

Nombre/% d’utilisateurs de TEV

Facteurs

 

 

 

 

Non liés au travail

Biomécaniques

Liés à l’organisation du travail

Blignault (1985)

146/90%

South Australian Health Commission

 

 

 

Epidemiology Branch (1984)

456/81%

Ryan, Mullerworth et Pimble (1984)

52/100%

Ryan et Bampton (1988)

143

 

 

Ellinger et coll.(1982)

280

Pot, Padmos et Brouwers (1987)

222/100%

non étudiés

Sauter et coll. (1983)

251/74%

Stellman et coll.(1987a)

1 032/42%

non étudiés

 

* = absence de facteurs.   = existence de facteurs.

Source: d’après Bammer, 1990

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Tableau 52.8   Résumé des études sur l’importance de facteurs censés causer des problèmes musculo-squelettiques chez les employés de bureau

 

Pays1

Nombre/ % dutilisateurs de TEV

Facteurs non liés au travail

Biomécaniques

Liés à lorganisation du travail

 

 

Age

Prédis-

position biologique

Névrose

Angles des articulations

Mobilier Equipement Objet

Mobilier Equipement Sujet

Travail visuel

Facteurs visuels personnels

Ancienneté

Pression

Auto-nomie

Solidarité entre collègues

Diversité

Agence-ment du clavier

Allemagne

280

 

 

i

 

s

 

Australie

146/ 90%

 

 

 

 

 

Australie

456/ 81%

 

 

 

 

 

 

 

Australie

52/143/ 100%

 

 

 

 

 

 

 

Etats-Unis

251/ 74%

 

 

 

 

 

 

()

Etats-Unis

1 032/ 42%

 

 

 

 

 

 

 

 

Pays-Bas

222/ 100%

 

 

 

 

 

 

()

 

* = association positive, statistiquement significative.   * = association négative, statistiquement significative.   * = association statistiquement significative, sens de la relation non précisé.     = association non statistiquement significative. () = pas de variation du facteur dans cette étude.    = le plus jeune et le plus âgé présentaient davantage de symptômes.

Une case vide indique que le facteur n’a pas été pris en compte dans l’étude.

1  Correspond aux références du tableau 52.7.

Source: d’aprè s Bammer, 1990.

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Les facteurs non liés au travail

On possède très peu d’éléments permettant de dire que certains facteurs non liés au travail sont une cause importante des troubles musculo-squelettiques, encore que plusieurs études indiquent que les personnes souffrant déjà d’une lésion à l’endroit considéré ou dans une autre partie du corps seront sans doute plus susceptibles que d’autres de connaître des problèmes. Rien ne permet de mettre en cause l’âge des individus et la seule étude qui ait été effectuée sur les troubles de la personnalité conclut que l’âge est sans incidence.

 

Les facteurs biomécaniques

Les analyses multivariées permettent de mettre en évidence l’importance de certaines propriétés du travail préalablement définies. Certaines de ces caractéristiques dites biomécaniques sont ainsi mises en évidence: c’est le cas des conditions de travail exigeant d’utiliser les articulations en trop forte flexion ou extension. D’autres caractéristiques ont des effets moins clairs: par exemple, l’agencement du mobilier et ses qualités jugées par des spécialistes et par le personnel; les conditions de visibilité comme les reflets sur l’écran; une gêne visuelle comme le port de lunettes; l’ancienneté dans le poste; le fait d’appartenir à une classe d’employés peu qualifiés (voir tableau 52.8).

 

Les facteurs organisationnels

Un certain nombre de facteurs relevant de l’organisation du travail sont clairement associés à des problèmes musculo-squeletti-ques; ils sont examinés plus longuement dans une autre partie de ce chapitre. Ce sont, par exemple, un travail très astreignant, le manque d’autonomie; l’absence de solidarité entre collègues soit qu’ils n’aient pas la possibilité d’apporter leur aide dans les moments de difficulté, soit qu’ils s’y refusent, et, enfin, la monotonie des tâches.

 

Le seul facteur étudié et pour lequel les résultats sont variables est le nombre d’heures passées au clavier (voir tableau 52.8). Dans l’ensemble, on peut voir que les causes individuelles des troubles musculo-squelettiques sont multiples. Elles incluent à l’évidence des facteurs liés au travail et, plus particulièrement, à l’organisation du travail, mais aussi des facteurs biomécaniques. L’importance de tel ou tel facteur peut varier d’un lieu de travail à l’autre, ou d’une personne à l’autre, en fonction de leurs caractéristiques propres. Ainsi, le fait d’équiper tous les postes de repose-poignet risque de ne guère améliorer les choses si par ailleurs les tâches restent monotones et effectuées sous pression. Ou encore tel employé dont les tâches sont bien définies et relativement variées pourra quand même connaître des problèmes si l’orientation de l’écran de son TEV le force à travailler dans une position incommode.

 

L’exemple de l’Australie, où l’on a enregistré, à la fin des années quatre-vingt, une diminution de la fréquence des problèmes muscu-lo-squelettiques, est instructif quant à la façon dont on peut traiter  les causes de ces troubles. Bien qu’elle n’ait pas fait l’objet d’une évaluation et d’études détaillées, cette diminution est à mettre sur le compte de plusieurs facteurs. L’un d’entre eux est l’installation généralisée aux postes de travail de meubles et d’équipements «ergonomiques». Par ailleurs, les pratiques de travail ont été améliorées grâce à une plus grande polyvalence des employés et à une restructuration de leurs postes pour réduire la pression qu’ils subissent, augmenter leur autonomie et diversifier leurs tâches. Ces changements sont souvent allés de pair avec une politique d’égalité des chances à l’embauche et de démocratie dans l’entreprise. On a aussi mis en œuvre des stratégies de prévention et d’intervention précoce. Il semble, en revanche, que certaines entreprises ont recours de plus en plus souvent à des employés sous contrat à durée déterminée pour les tâches de saisie des données. Le risque est que les troubles de santé, lorsqu’ils surviennent, ne puissent être imputés à tel ou tel employeur et doivent être assumés par le seul salarié. De plus, la controverse entourant ces troubles a pris une telle intensité qu’elle a fini par les stigmatiser, si bien que de nombreux employés, quand ils en ressentent les symptômes, sont peu enclins à en faire état et à réclamer une indemnisation. Le débat s’est envenimé à la suite de divers procès largement médiatisés, perdus par des travailleurs qui avaient intenté une action contre leur employeur. La diminution des crédits alloués à la recherche, l’arrêt de la publication de statistiques sur l’incidence et la prévalence de ces troubles de santé, ainsi que des travaux de recherche à leur sujet, auxquels s’ajoute une forte diminution de l’attention que les médias accordent au problème, ont contribué à propager l’idée qu’il avait disparu.

 

Conclusion

Les troubles musculo-squelettiques liés au travail sont un problème majeur dans le monde entier. Leur coût pour les particuliers et la société est énorme. Il n’existe pas de critères reconnus à un niveau international pour évaluer ces troubles et le besoin d’un système de classification international se fait d’autant plus sentir. Il faudrait également mettre l’accent sur les mesures de prévention et d’intervention précoce et cela pour tous les facteurs en cause. L’ergonomie devrait être enseignée à tous les niveaux, depuis l’école primaire jusqu’à l’université et des directives et des lois sont à élaborer qui établissent des prescriptions minimales. Leur application implique un engagement de la part des employeurs et une participation active des travailleurs (Hagberg, Kilbom et Kolare, 1993).

 

Bien que les cas enregistrés de personnes souffrant de troubles graves et chroniques soient très nombreux, il ne semble pas qu’il y ait beaucoup de traitements qui soient efficaces. On sait également peu de choses sur les moyens de réinsertion des salariés qui en souffrent. C’est dire l’importance capitale que revêtent la prévention et les stratégies d’intervention précoce pour lutter contre les problèmes musculo-squelettiques liés au travail.