LES TROUBLES MUSCULO-SQUELETTIQUES

 

Soo-Yee Lim, Steven L. Sauter et Naomi G. Swanson

 

Une part croissante de la littérature relative à la santé au travail incite à penser que des facteurs psychosociaux en milieu professionnel peuvent concourir au développement de syndromes mus-culo-squelettiques, tant dans la région lombaire que dans les membres supérieurs (Bongers et coll., 1993). Les facteurs psychosociaux d’origine professionnelle se rapportent aux aspects de la situation de travail (tels que les rôles, la pression, les relations professionnelles) susceptibles de contribuer au stress ressenti par l’individu (Lim et Carayon, 1994; BIT, 1996). Le présent article propose une synthèse des données et des mécanismes sous-jacents qui relient facteurs psychosociaux et problèmes musculo-squeletti-ques. L’accent est mis sur l’étude des affections des membres supérieurs parmi les employés de bureau. L’examen des pistes de recherches ultérieures y est également tenté.

 

Entre 1985 et 1995, une abondante documentation a permis de démontrer une relation entre les facteurs psychosociaux et les problèmes musculo-squelettiques des membres supérieurs dans un environnement professionnel de bureau (voir Moon et Sauter, 1996, pour une revue complète de la littérature dans ce domaine). Aux Etats-Unis, cette relation a été suggérée en premier lieu dans des travaux exploratoires initiés par l’Institut national de la sécurité et de la santé au travail (National Institute for Occupational Safety and Health (NIOSH)) (Smith et coll., 1981). Selon les résultats obtenus, ceux des techniciens travaillant sur des terminaux à écrans de visualisation qui avaient fait état, dans la description de leurs conditions de travail, de moins d’autonomie, d’une définition insuffisante des rôles, mais, par contre, de plus de pressions et contraintes et de contrôle hiérarchique, signalaient par ailleurs davantage de problèmes musculo-squelettiques que ne l’avaient fait leurs collègues travaillant sur écran de visualisation (Smith et coll., 1981).

 

Des études plus récentes appliquant des techniques d’inférence statistique plus poussées accréditent plus nettement la possibilité d’un effet direct des facteurs psychosociaux liés au travail sur les troubles musculo-squelettiques des membres supérieurs, dans le cas des employés de bureau. Ainsi, Lim et Carayon (1994) ont employé des méthodes d’analyse structurale afin d’examiner la relation entre facteurs psychosociaux professionnels, d’une part, et troubles musculo-squelettiques au niveau des membres supérieurs, d’autre part, chez un groupe de 129 employés de bureau. Leurs résultats indiquent que les facteurs psychosociaux tels que la pression issue du travail, le contrôle des tâches réalisées et l’existence de quotas de production étaient des facteurs prédictifs importants de l’occurrence de troubles musculo-squelettiques au niveau des membres supérieurs, particulièrement dans les régions du cou et des épaules. Certains facteurs démographiques (âge, genre, ancienneté dans l’emploi, total des heures quotidiennes d’utilisation d’un ordinateur) et d’autres facteurs de variation (situations médicales autodéclarées, passe-temps et utilisation de l’ordinateur en dehors du contexte professionnel) étaient pris en compte et n’ont été reliés à aucun de ces problèmes.

 

Hales et coll. (1994) ont corroboré ce dernier constat grâce à une étude de l’Institut national de la sécurité et de la santé au travail (National Institute for Occupational Safety and Health (NIOSH)). Deux sortes de problèmes musculo-squelettiques ont été observés chez 533 employés des télécommunications provenant de trois métropoles différentes: 1) les symptômes musculo-squelettiques des membres supérieurs, déterminés uniquement par questionnaire; et 2) les problèmes musculo-squelettiques des membres supérieurs potentiellement liés au travail, déterminés par un examen physique, en sus du questionnaire. Au moyen d’analyses de régression, l’étude fait apparaître que des facteurs tels que la pression causée par le travail, ou une faible latitude décisionnelle, étaient associés non seulement à une plus forte prévalence de symptômes musculo-squelettiques, mais également à des signes physiques de maladie plus nombreux. De même, dans les milieux industriels, Bongers et coll. (1993) ont observé certaines associations, mais essentiellement en ce qui concerne les lombalgies.

 

Quelques spécialistes ont proposé plusieurs types de mécanismes susceptibles de régir les rapports entre facteurs psychosociaux et problèmes musculo-squelettiques (Sauter et Swanson, 1996; Smith et Carayon, 1996; Lim, 1994; Bongers et coll., 1993). Ces mécanismes peuvent être regroupés en quatre catégories:

 

1. psychophysiologiques;

2. comportementaux;

3. physiques;

4. perceptifs.

 

Les mécanismes psychophysiologiques

Frankenhaeuser et Gardell (1976) ont montré qu’il existait une plus grande stimulation du système nerveux autonome (élévation de la sécrétion de catécholamines, du rythme cardiaque et de la tension artérielle et musculaire notamment) chez les individus soumis à des conditions psychosociales stressantes sur le lieu de travail. C’est là une réponse psychophysiologique normale et adaptative qui prépare l’individu à l’action. Cependant, une exposition prolongée au stress peut être préjudiciable tant à la fonction musculo-squelettique qu’à l’état de santé général. Ainsi, la tension musculaire liée au stress peut accroître la charge statique des muscles et, de ce fait, accélérer la fatigue musculaire et la gêne qui y est associée (Westgaard et Bjorklund, 1987; Grandjean, 1986).

 

Les mécanismes comportementaux

Les individus soumis à des stress peuvent modifier leur comportement de travail de telle façon qu’ils intensifieront l’effort musculo-squelettique. La tension psychologique peut, par exemple, entraîner une plus grande application de force dans l’exécution de certaines tâches manuelles, taper sur un clavier, entre autres et, par la suite, être à l’origine d’une usure accélérée du système musculo-squelettique.

 

Les mécanismes physiques

Les facteurs psychosociaux peuvent influencer directement l’effort physique (ergonomique) nécessaire à l’accomplissement du travail. Une diminution du temps imparti à une tâche conduit probablement ainsi à une augmentation de la cadence de travail (plus de répétitions) et des efforts. A l’inverse, les travailleurs qui disposent d’une plus large autonomie dans le contrôle de leurs activités tendent à ajuster celles-ci de manière à en réduire les éléments répétitifs (Lim et Carayon, 1994).

 

Les mécanismes de perception

Selon Sauter et Swanson (1996), le lien entre les facteurs de stress biomécaniques (ergonomiques, par exemple) et le développement de troubles musculo-squelettiques passe par des processus perceptifs eux-mêmes influencés par des facteurs psychosociaux existant dans l’environnement professionnel. Ainsi, les symptômes seraient plus manifestes aux postes ou dans des métiers ennuyeux et monotones qu’à des activités plus absorbantes qui mobilisent davantage l’attention du travailleur (Pennebaker et Hall, 1982).

 

Des travaux complémentaires seraient nécessaires pour évaluer l’importance relative de chacun de ces mécanismes, ainsi que leurs interactions possibles. L’adoption de perspectives longitudinales de préférence dans les plans de recherche, d’une part, de meilleures méthodes d’identification et d’isolement des facteurs d’exposition psychosociale et physique, d’autre part, et enfin, l’af-finement de la mesure des manifestations permettraient de mieux cerner les relations causales pouvant exister entre facteurs psychosociaux liés au travail et affections musculo-squelettiques.

 

Cependant, la masse d’éléments disponibles actuellement, tendant à prouver la relation entre facteurs psychosociaux et affections musculo-squelettiques, est impressionnante et laisse penser que les interventions d’ordre psychosocial jouent vraisemblablement un rôle important dans la prévention des problèmes muscu-lo-squelettiques associés au travail. A cet égard, plusieurs publications (NIOSH, 1988; BIT, 1996) formulent des directives visant à optimaliser les conditions psychosociales en milieu professionnel. Ainsi que l’ont soutenu Bongers et coll. (1993), un effort particulier devrait être consenti pour ménager un environnement professionnel favorable, une charge de travail gérable et une autonomie suffisante pour les travailleurs. Les effets positifs de telles variables étaient tangibles dans une étude de cas exécutée par Westin (1990) à la société Federal Express Corporation, qui a montré qu’un programme comportant une réorganisation globale du travail, destinée à fournir à l’employé un environnement professionnel favorable en termes psychosociaux, une amélioration de la communication et une réduction des pressions liées au travail et aux délais de livraison, était associé à une diminution de l’incidence des problèmes musculo-squelettiques.