|
86e session
| ||
|
| ||
|
Allocution de Mme Mary Robinson, Haut Commissaire des Nations Unies aux droits de l'homme
|
Monsieur le Président, c'est pour moi un plaisir et un honneur que de prendre la parole devant la 86e session de la Conférence internationale du Travail, d'autant plus que c'est une année particulière pour l'OIT et pour les droits de l'homme.
Je suis consciente du fait que l'OIT célèbre le 50e anniversaire de la convention no 87 sur la liberté syndicale et la protection du droit syndical, et j'ai été très satisfaite d'apprendre ce matin les nouvelles relatives à la ratification de cette convention par l'Indonésie. Je pense que les anniversaires jouent un rôle important, puisqu'ils mettent en lumière un certain nombre de questions fondamentales pour les organisations internationales.
J'ai été informée par mes collègues qu'il existe une coopération étroite entre l'OIT, organisation riche de ressources, et mon bureau.
Je me félicite de cette coopération sur un certain nombre de dossiers, notamment la convention sur les droits de l'enfant, les peuples indigènes, bien d'autres en cours. Le message que je souhaite vous transmettre aujourd'hui est le suivant: en tant que Haut Commissaire, j'ai à cœur de renforcer ces liens et d'approfondir la coopération qui existe déjà. Je suis convaincue que ces relations peuvent être renforcées et élargies. Si je m'exprime avec tant de vigueur, c'est parce que je me félicite d'avoir la possibilité de vous expliquer comment j'entends accomplir mon mandat -- mandat qui a été confié par l'Assemblée des Nations Unies en 1993, à la suite de la Conférence mondiale sur les droits de l'homme.
C'est un mandat très vaste que j'interprète au sens large, avec cette idée qu'il faut réaliser un équilibre entre les droits politiques et civils, d'une part, et les droits culturels, sociaux et économiques, d'autre part.
Je crois que certains pays, par le passé, ont eu tendance à considérer que les droits de l'homme désignaient les libertés civiles dans d'autres pays. Or, à mon sens, c'est une conception erronée de la question des droits de l'homme, qui risque de déboucher sur une grave politisation, sur des accusations et sur des jugements.
Je pense qu'il est important de défendre et promouvoir les droits politiques et civils et, en tant que Haut Commissaire, c'est une priorité essentielle à mes yeux. Mais ce qui est important également, c'est de comprendre l'interdépendance des droits et de mettre en exergue les droits politiques, les droits culturels et le droit au développement.
Cette approche élargie englobe également le droit à une vie et un niveau de vie décents. Récemment, à la Commission des droits de l'homme, mon bureau a organisé une table ronde sur les repères en matière de droits culturels, politiques et sociaux, et le représentant de l'OIT a apporté une contribution importante à cette question des repères, ce qui explique d'ailleurs pourquoi je souhaite renforcer les relations qui existent déjà entre nos deux institutions. J'estime que mon bureau et votre grande Organisation internationale peuvent accomplir beaucoup ensemble et concourir ainsi à la réalisation de leurs objectifs.
Je pense que, en ce qui concerne les droits de l'homme, personne ne doit faire preuve de complaisance. Tous les pays rencontrent des problèmes en ce domaine, notamment en ce qui concerne les droits fondamentaux liés au travail.
C'est ce qu'a rappelé clairement la Confédération internationale des syndicats libres, au nom des cent vingt-sept millions de membres qu'elle compte dans cent trente-sept pays à la 54 e session de la Commission des droits de l'homme. Le texte de la CISL a fait état de violations des droits syndicaux dans des pays aussi différents que l'Australie, le Zimbabwe, la Chine et la Croatie.
Ce fut pour moi un grand réconfort de lire le rapport relatif à la septième question inscrite à l'ordre du jour de cette 86 e session, «Examen d'une éventuelle Déclaration de principes de l'Organisation internationale du Travail relative aux droits fondamentaux et de son mécanisme de suivi approprié.» J'ai été particulièrement intéressée par le projet de Déclaration des droits fondamentaux de l'homme au travail, texte qui, je crois, a été fort bien accueilli. L'article 1-4 de cette Déclaration dit: «la garantie de droits fondamentaux de l'homme au travail -- liberté syndicale, interdiction du travail forcé et de la discrimination, abolition du travail des enfants -- revêt une importance et une signification particulières, en assurant aux intéressés eux-mêmes la possibilité de revendiquer librement et avec des chances égales une juste participation aux richesses auxquelles ils ont contribué, ainsi que de réaliser pleinement leur potentiel humain». Je souscris pleinement au texte de cet article et je me réjouis de voir qu'il est libellé de façon aussi claire. Je sais que vous aurez à traiter des questions importantes dans le cadre de ce rapport, et notamment que vous tiendrez une discussion sur le mécanisme de suivi. Mais je tiens à vous dire qu'à mes yeux ces droits fondamentaux doivent être reconnus par tous.
J'aimerais consacrer un moment à la question fondamentale de l'abolition du travail des enfants. Je sais que le texte relatif au travail des enfants en est à la première discussion et que la seconde discussion aura lieu l'année prochaine. J'espère que cette Convention sera adoptée l'année prochaine, et je vous présente tous mes vœux de réussite dans cette tâche essentielle.
Comme chacun sait, le travail des enfants revêt des formes différentes d'un pays à l'autre, toutes inacceptables à mon sens. C'est l'un des grands défis auquel nous nous trouvons confrontés. Une fois encore, je tiens à dire que tous les pays sont concernés. Si dans mon pays, l'Irlande, un enfant est obligé de mendier dans la rue ou de laver des vitres des voitures au milieu de la circulation, parce que sa famille est trop pauvre, est-ce moins grave que le travail des enfants dans d'autres pays? Je ne le pense pas. Je tiens à féliciter ceux qui ont organisé récemment au Palais des Nations cette exposition de mannequins et de modèles qui conduit aux salles de réunion. C'est là un rappel vigoureux de nos responsabilités à l'égard de nos enfants, de notre avenir.
J'aimerais évoquer deux incidents récents qui m'ont marquée et qui resteront dans ma mémoire pendant longtemps, l'un plutôt tragique, et l'autre beaucoup plus positif. Le premier concerne une jeune fille de 15 ans que j'ai rencontrée au Cambodge, je crois que j'en ai déjà parlé. C'était fin janvier. Je me suis rendue avec une ONG dans un centre d'accueil réservé aux femmes et aux jeunes filles, qui avaient échappé au commerce sexuel. J'ai pu m'entretenir, avec l'aide d'un interprète, avec quelques-unes de ces femmes et c'est cette jeune fille de 15 ans qui m'a le plus frappée.
Nous étions dans une petite pièce et nous nous regardions dans les yeux alors que l'interprète traduisait ses paroles. Cette jeune fille m'a dit qu'elle venait d'une région rurale, que des amis de sa famille l'avait amenée à Phnom Phen où elle pensait travailler dans une usine de textile. Au lieu de cela, elle a été conduite dans une maison de prostitution où on l'a obligée, en la battant, à travailler 17 ou 18 heures par jour. Au bout de trois mois, elle a réussi à s'enfuir et a trouvé refuge dans le centre d'accueil où nous nous trouvions. Elle se sentait humiliée et elle était honteuse. Elle essayait de reprendre le dessus, et en la regardant j'avais le sentiment que malheureusement elle n'était pas le seul cas, et qu'il y avait, dans le monde, des millions de filles et de garçons qui faisaient l'objet d'un trafic sexuel abominable, et ce pour de l'argent.
J'aimerais maintenant évoquer un autre événement, bien moins triste. Je veux parler de la Marche mondiale contre le travail des enfants, à laquelle je me suis bien sûr associée et j'ai eu l'occasion avec le Directeur du BIT d'accueillir cette marche des enfants, samedi dernier, lorsqu'ils sont arrivés à Genève, et je dois dire que la rencontre entre les marcheurs et les jeunes Suisses qui les ont accueillis fut un moment très gai, très joyeux, très fort. J'avais entendu parler de cette marche au Cambodge, je savais qu'ils avaient été rejoints par les jeunes Philippins. Je savais que d'autres marcheurs étaient partis du Cap en Afrique du Sud et de São Paulo au Brésil. J'ai eu l'occasion de les accueillir, avec de jeunes Suisses, et ce fut un moment très fort et je pense que cela a permis d'attirer l'attention sur de nombreux aspects liés au travail des enfants, à la traite des enfants et à toutes les questions qui sont en rapport direct avec la Convention relative aux droits de l'enfant.
Si la session suivante adopte une convention sur le travail des enfants cette convention méritera de figurer parmi les instruments fondamentaux de l'OIT et sera un instrument déterminant pour notre avenir à tous. La meilleure façon pour l'OIT d'aborder le XXI e siècle serait d'adopter une telle convention. Je pense d'ailleurs qu'elle devrait être adoptée par acclamations, du moins je le souhaite.
Dans tous les cas, j'exprime le vœu que le Haut Commissariat aux droits de l'homme et l'OIT renforceront leur coopération afin de garantir aux enfants le respect de leurs droits, qu'il s'agisse du droit à la vie, du droit à l'éducation, du droit à la santé, du droit de rire et de jouer, du droit de mener une vie d'enfant sans être obligé de travailler. Je pense notamment au sort particulièrement tragique des enfants soldats. D'après la CISL, environ 250 millions d'enfants, qui ont entre 5 et 14 ans, travaillent dans le monde. Ces chiffres donnent une idée de l'ampleur du défi que nous devons relever.
Je souhaiterais à présent dire quelques mots à propos du document qui, cette année, a été au cœur des activités du Haut Commissariat aux droits de l'homme: la Déclaration universelle des droits de l'homme dont le 50 e anniversaire tombe en 1998. Vous aurez remarqué que je n'ai pas parlé de cette célébration. Cela aurait été difficile après ce que je viens de dire à propos des enfants. Nous avons encore un long chemin à parcourir avant de pouvoir réellement célébrer la Déclaration universelle des droits de l'homme.
Mais, il y a eu des progrès importants et n'oublions jamais que c'est un document vivant, rédigé au présent. Tous les articles sont pertinents, mais certains penseront notamment à l'article 20 qui définit les droits fondamentaux de l'homme, le droit à la liberté de réunion et d'association pacifiques, le droit de faire partie d'une association. Ces droits sont aussi importants aujourd'hui qu'il y a cinquante ans. J'espère qu'un de mes successeurs pourra véritablement célébrer le centenaire de la Déclaration des droits de l'homme.
En 1998, nous fêtons également le cinquantième anniversaire de l'adoption de la convention (n o 87) sur la liberté syndicale et la protection du droit syndical, 1948, qui a été adoptée quelques mois avant la Déclaration universelle des droits de l'homme. Je n'ai pas l'intention de citer les nombreux articles de cette convention, mais je puis vous dire que cette convention a un lien évident avec l'article 20 de la Déclaration universelle des droits de l'homme. Je rappelle que la liberté syndicale fait partie des droits fondamentaux de l'homme. Je suis sensible à ce problème parce qu'il y a une semaine, à New York, j'ai été invitée à prononcer un discours à l'occasion d'une réunion très importante. J'ai dit que je parlerais ici de ces deux instruments, du cinquantième anniversaire et des liens qui existent entre mon bureau et l'OIT. Je le répète encore une fois, il n'y a pas de quoi célébrer le 50 e anniversaire de l'adoption de la convention n o 87, mais c'est quand même un événement à noter, notamment du fait que l'Indonésie a adhéré à cette convention, et je pense qu'il faut continuer à œuvrer pour que tous les Etats adhèrent à cette convention et pour que tous les partenaires sociaux, dans le secteur public et dans le secteur privé, la mettent en application. J'exprime l'espoir que, pendant cette importante session, vous saurez transmettre au monde entier le message qu'il convient en ce qui concerne la convention sur le travail des enfants.
Mes meilleurs vœux et, je le répète encore, ce fut un honneur pour moi que de prendre la parole devant vous.