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86e session
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Allocution de M. Pascal Couchepin
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Tout d'abord, je tiens à remercier le Président pour ses aimables paroles. J'ai été très touché par la chaleur de son accueil. Je crois qu'il a bien exprimé les sentiments personnels que j'ai à l'égard de votre Organisation.
Le gouvernement et le peuple suisses sont heureux d'accueillir à Genève la 86e session de la Conférence internationale du Travail.
A cette occasion, je tiens à saluer particulièrement M. Jean-Jacques Oechslin, Président de la Conférence. Je le félicite de son élection. Je salue M. Michel Hansenne, Directeur général du BIT, et M. Juan Somavía, Directeur général élu. Je lui renouvelle plein succès dans l'accomplissement de ses importantes fonctions.
Vous m'accordez l'honneur de vous adresser un message dans le cadre de votre assemblée annuelle de l'Organisation internationale du Travail. Je vous en suis d'autant plus reconnaissant que c'est pour moi le premier contact avec votre Organisation et avec votre assemblée. C'est l'occasion pour moi de montrer un attachement personnel et de rappeler le soutien de mon pays à l'OIT.
Les préoccupations centrales de nos sociétés montrent qu'aujourd'hui déjà et demain plus encore les questions sociales vont dominer le monde. Il appartient à l'Organisation internationale du Travail, en priorité, de trouver les réponses adéquates et de s'adapter à ce monde en perpétuel changement. Je tiens ici à rendre hommage au courage du Directeur général, M. Michel Hansenne, qui, outre son engagement inlassable à la tête du BIT et pour la Genève internationale, a osé entamer ce difficile exercice d'adaptation de l'OIT. Je l'assure du plein soutien de la Suisse pour poursuivre cette tâche avec succès.
Depuis 1919, l'Organisation internationale du Travail s'est forgée une légitimité internationale à laquelle nous devons rendre un hommage appuyé.
Avec conviction et ténacité, l'OIT a su tenir son cap contre vents et marées: elle est devenue l'organisation phare chargée de promouvoir les droits fondamentaux en matière sociale, par un effort inlassable au service de la justice sociale, des conditions de travail, de la sécurité économique et sociale des travailleurs.
Par sa structure tripartite et son mandat, l'OIT a fait œuvre de pionnier en contribuant à la mise en place de conditions-cadres internationales destinées à établir des relations économiques et sociales équitables.
Le contexte multilatéral et les conditions-cadres ont radicalement changé ces dernières années. Les nouvelles technologies, moteur de l'économie, ont comprimé le temps et l'espace, révolutionné les échanges, remis en cause certains acquis sociaux; elles ont aussi contraint les gouvernements et les autorités publiques à revoir leur rôle.
Ce constat est aussi valable pour une organisation internationale comme l'OIT. Face à l'émergence de nouveaux acteurs sur la scène internationale, l'OIT n'est plus seule sur le terrain: forte de sa légitimité et de son passé, elle doit retrouver son âme de pionnière pour déterminer son avenir, s'adapter aux nouvelles valeurs d'un monde en mutation en développant de nouvelles idées. Elle doit redéfinir son rôle dans la communauté internationale.
Il n'y aura pas de réponse nationale unique aux possibilités et aux grands problèmes de l'économie mondiale. Il n'y aura pas non plus de réponse unique au plan des politiques internationales. Les nouvelles interdépendances qui nous lient exigent en effet une coopération intergouvernementale aussi cohérente et large que possible. Une coopération qui permette de relever les défis du développement et de répondre aux préoccupations sociales, culturelles et de l'environnement.
A cet égard, je voudrais vous livrer quelques réflexions inspirées de la Conférence ministérielle de l'Organisation mondiale du commerce (OMC) que j'ai présidée au mois de mai.
L'internationalisation croissante de la production et des marchés n'est ni une idéologie ni un programme politique. C'est le résultat d'une évolution économique et technologique aussi dynamique qu'inévitable.
En créant l'OMC, la communauté internationale a prouvé qu'elle était capable d'apporter une première réponse concrète aux défis posés par la nouvelle donne économique. Ce succès est encourageant et démontre que l'approche multilatérale conserve toute sa validité. Il atteste que la voie du consensus et de la concertation est le chemin que nous devons suivre en vue de poursuivre le renforcement et la rénovation de l'OIT.
J'observe également qu'il y a une complémentarité évidente entre, d'une part, les objectifs du système commercial multilatéral et, d'autre part, ceux de l'OIT. L'ouverture au commerce a été un puissant vecteur de croissance économique et de prospérité. Elle a, depuis cinquante ans, largement contribué à l'augmentation des niveaux de vie dans le monde et, partant, au progrès social. Ce sont d'ailleurs les pays les plus ouverts à l'échange international qui disposent des mécanismes de redistribution sociale les plus développés.
Appliquer des mesures protectionnistes aux fins de promouvoir le respect des normes du travail serait donc une stratégie à contresens. Pareilles mesures priveraient les pays les plus pauvres de l'un des principaux moteurs du développement: la possibilité de participer au commerce mondial. Les membres de l'OMC ont d'ailleurs clairement rejeté l'usage des normes du travail à des fins protectionnistes lors de la Conférence ministérielle de Singapour.
Il n'en demeure pas moins que les coûts des ajustements sociaux associés à la concurrence globale et à la division internationale du travail suscitent de vives inquiétudes. Celles-ci sont souvent exploitées pour remettre en cause les politiques d'ouverture pratiquées jusqu'à présent. Face à ces développements, nous devons assurer que la libéralisation du commerce et la justice sociale se stimulent mutuellement.
La réalisation de cet objectif exige notamment que nous agissions de manière cohérente au sein tant de l'OMC que de l'OIT. Mais elle implique aussi l'établissement d'une coopération efficace entre ces deux organisations. Ce rapprochement devrait permettre une discussion ouverte sur les interactions du commerce et des normes du travail fondamentales. Si des problèmes devaient être identifiés, il faudra développer des solutions acceptables par tous et pour tous, qui ne soient pas susceptibles d'être détournées à des fins protectionnistes.
Nous ne devons cependant pas oublier que le rôle de l'OIT dans les questions internationales relatives au travail reste primordial. Il lui appartient, par le renforcement des moyens qui lui sont propres, d'améliorer le respect des normes fondamentales du travail.
L'écrivain français Saint-Simon a écrit que «La société ne vit point d'idées négatives mais d'idées positives». Si l'OIT veut réussir sa mission dans l'avenir, elle doit donc proposer à nos sociétés des idées positives, des solutions concertées au niveau multilatéral, pour réaliser la dimension sociale de la globalisation de l'économie.
Ainsi, chaque pays sera notamment appelé à respecter et à mettre en œuvre les droits fondamentaux des travailleurs. A terme, le respect de ces droits fondamentaux devra être considéré comme un avantage comparatif attestant du bon fonctionnement d'une économie nationale.
Mais les idées positives ne suffisent pas. Elles doivent être accompagnées de mesures concrètes. L'OIT vit sans doute actuellement un des plus difficiles et décisifs moments de sa longue existence. L'OIT est quasiment condamnée à relever le défi social de la globalisation de l'économie, ce qui requiert du courage et beaucoup de sens politique.
Votre Organisation, l'OIT a déjà pris de bonnes décisions dans ce sens. Je tiens à rappeler brièvement quelques-unes de ces idées positives et à saluer les mesures concrètes déjà prises, en mettant en évidence l'engagement de la Suisse à leur égard.
Premièrement, dans la foulée du Sommet de Copenhague, en 1995, et de la Conférence ministérielle de l'OMC à Singapour, fin 1996, l'OIT a défini un socle de sept conventions dites fondamentales. Leur ratification est demandée par tous les Etats et pour tous les Etats Membres. Mon pays s'associe à cet effort, et je vous confirme que le gouvernement suisse entend proposer très prochainement au Parlement la ratification des deux conventions nos 98 et 138 relatives au droit de négociation collective et à l'âge d'admission à l'emploi. Le processus de ratification est maintenant entré dans une phase décisive de consultation auprès de la société civile.
Deuxième pas significatif, vous allez inscrire dans une déclaration les valeurs fondamentales de l'OIT. Je souhaite vivement que la Conférence adopte un texte équilibré et pragmatique, doté d'un système de suivi efficace, qui renforce la crédibilité de l'OIT.
En troisième lieu, pour promouvoir la dignité au travail, vous posez la première pierre d'un édifice destiné à lutter contre les formes les plus abusives d'exploitation des enfants au travail. Cet instrument international est absolument indispensable, mais il ne se suffit pas à lui-même. Il convient d'aider, par des mesures concrètes, les populations et les gouvernements qui doivent juguler le douloureux problème de l'exploitation des enfants. Dans ce domaine aussi, j'ai l'honneur de vous annoncer que les autorités suisses ont décidé de contribuer au titre de l'aide au développement pour un million de francs suisses au programme IPEC sur la lutte contre le travail des enfants.
En matière de travail des enfants, les feux de l'actualité sont braqués ces jours-ci sur Genève et votre Conférence. Les organisateurs et les participants de la "Marche mondiale contre le travail des enfants" se sont donnés rendez-vous ici. Je salue leur courage. Leur présence nous met face à nos responsabilités humaines et politiques et elle nous montre que le front contre la pauvreté se mondialise aussi.
Cet intérêt médiatique que suscitent les activités de votre Organisation démontre aussi que les mesures prises par l'OIT doivent être accompagnées par une solide politique de relations publiques qui rende l'Organisation encore plus proche de ses mandants et des acteurs de la vie sociale.
A l'avenir, la Suisse entend contribuer encore plus activement aux décisions prises à l'OIT. Je confirme ici la volonté de mon gouvernement d'être candidat à un siège de membre titulaire du Conseil d'administration pour la période élective de 1999 à 2002 et d'accéder, pour un an, à la présidence dudit Conseil pendant cette période.
Dans ce cadre, nous entendons proposer que l'OIT poursuive sa réflexion sur sa pertinence dans le contexte de la globalisation, sur son ouverture aux nouveaux acteurs de la vie économique et sociale -- les ONG et les sociétés transnationales par exemple. En effet, à l'instar des gouvernements qui cherchent de nouvelles voies pour coopérer avec la société civile, le patronat et les syndicats doivent réfléchir comment mieux intégrer les forces vives du travail et des milieux d'affaires. Nous estimons également qu'il convient d'examiner et de proposer de nouveaux moyens pour renforcer la crédibilité de l'OIT, pour améliorer son système de contrôle et faciliter sa coopération avec les autres institutions internationales compétentes.
Assurer la dimension sociale de la globalisation doit être une des préoccupations majeures de notre Organisation à l'aube du XXIe siècle. Toutefois, l'OIT doit aller plus loin et se doter de tous les moyens nécessaires pour devenir la véritable conscience sociale du monde.
L'économie et le travail doivent demeurer au service de l'homme, avec comme objectif la disparition ou, du moins, une réduction substantielle des discriminations sociales, des différences entre riches et pauvres.
L'actualité nous montre chaque jour que la relance de la machine économique mondiale par le renforcement de la coopération économique internationale n'est pas encore suffisante pour gommer les disparités entre pays, pour absorber le chômage et le sous-emploi.
La nouvelle répartition mondiale du travail met en concurrence directe les travailleurs de toutes les régions du monde. Une amélioration harmonisée des conditions de travail et de sécurité sociale dans le monde doit dorénavant faire partie intégrante de la mission traditionnelle de l'OIT.
L'OIT est la seule organisation internationale tripartite. Cette originalité lui permet de réunir en son sein tous les acteurs de l'économie mondiale, pour devenir le principal centre d'excellence en matière d'emploi, de travail et de sécurité sociale.
A cet égard, j'exhorte l'OIT à poursuivre et à intensifier le dialogue qu'elle a entamé avec l'OMC et les institutions de Bretton Woods et au sein du G8.
L'OIT est le partenaire naturel de l'OMC, du FMI, de la Banque mondiale, de la CNUCED et de l'OCDE, dont les buts aussi sont essentiels pour réaliser la globalisation de l'économie avec une véritable conscience sociale dans le monde de demain. L'OIT doit absolument se renforcer si elle veut, avec l'OMC et les institutions de Bretton Woods, devenir l'un des trois piliers fondamentaux du nouvel ordre économique et social mondial.
La Suisse, et Genève en particulier, sont fières d'accueillir chaque année votre assemblée, véritable parlement mondial du travail. La Suisse continuera à déployer tous les efforts nécessaires pour que Genève demeure le centre de cette conscience morale, sociale et économique.
Elle vient de le montrer en invitant à siéger, en l'an 2000, dans ce Palais des Nations, tous les acteurs de la session spéciale de l'Assemblée générale des Nations Unies consacrée au suivi du Sommet social de Copenhague. L'OIT devra y jouer un rôle central et mon pays ne ménagera pas ses efforts pour donner à cet événement toute l'importance qu'il mérite.
Je tiens à remercier ici les délégations qui ont soutenu cette proposition suisse lors du récent Comité préparatoire de New York.
J'appelle les participants à votre Conférence et à cette future assemblée générale, les gouvernements, les employeurs, les travailleurs, les ONG à renforcer les synergies entre les organisations que j'ai citées plus haut et à faire des propositions novatrices et imaginatives au service du développement social.
Genève joue un rôle primordial dans le rapprochement et la rencontre entre tous les peuples du monde grâce à la présence des organisations internationales. L'OIT, par sa volonté inflexible de mettre ses forces au service de la paix, de la liberté et de la dignité humaines, doit continuer d'y avoir une place privilégiée.
Je vous remercie de votre attention.