ORGANISATION INTERNATIONALE DU TRAVAIL PROGRAMME DES ACTIVITÉS SECTORIELLES |
SMC/1997/6 |
Rapport final
Colloque sur la convergence multimédia
(Genève, 27-29 janvier 1997)
Table des matières
Partie 1. La société de l'information et les défis qui l'attendent
Partie 3. La société de l'information: un défi mondial
«Info-riches» et «info-pauvres»: un défi mondial, Kareem Boussaid
La convergence multimédia: l'Afrique en ligne de mire, Wilfred Kiboro
La convergence multimédia: l'expérience égyptienne, Nagwa Abdalla Abd-El Hafez
Discussion générale sur la société de l'information: un défi mondial
Partie 4. Tendances de l'emploi dans la société de l'information
Le déplacement du travail dans le domaine de la communication visuelle, Etienne Reichel
Discussion générale sur les tendances de l'emploi dans la société de l'information
Partie 5. Evolution du nombre et de la nature des emplois
Perspectives en matière d'emploi dans la presse américaine, Bernie Lunzer
Discussion générale sur l'évolution de la nature des emplois et des niveaux de
qualification exigés
Partie 7. L'impact de la convergence sur les qualifications exigées
Formation et recyclage: les nouveaux défis, Adzhar Ibrahim
Les besoins en matière de formation: comment la France y répond-elle?,
Dominique Schalchli
La formation pour les employeurs et les salariés, Robert Zachariasiewicz
Discussion générale concernant l'impact de la convergence sur les qualifications exigées
Partie 8. Les technologies de l'information et l'avenir du contrat de travail
Le télétravail en Italie: le rôle de la négociation collective, Marco Biagi
Discussion générale sur le télétravail et sur le rôle de la négociation collective
Partie 9. Les changements de nature des relations de travail
Partie 10. Convergence multimédia et relations professionnelles
Partie 11. Les relations professionnelles à l'ère de l'information
Conséquences de la convergence pour le mouvement syndical, Carlos Alberto de Almeida
Discussion générale sur les relations professionnelles à l'ère de l'information
Liste révisée des participants
Le secteur du spectacle et des médias s'emploie à captiver l'imagination, à éveiller des intérêts nouveaux et à nous tenir informés des événements qui surviennent partout dans le monde. Il abreuve le public de musique, de films, de vidéoclips, de journaux, de revues et d'émissions de radio, en vue de satisfaire tous les goûts. Chaque membre ou presque de la société est capable de nommer au moins un animateur, un éditorialiste ou un cinéaste qui a élargi ses horizons, éveillé sa curiosité ou l'a tout simplement diverti ou informé.
La très large sensibilisation du public aux produits et aux services offerts par ce secteur et la réaction immédiate et quasi intuitive aux nouveautés ont fait de l'industrie du spectacle et des médias électroniques un secteur dynamique, prolifique et riche. Etant donné la hausse des revenus, la progression des niveaux d'instruction et les attentes grandissantes du public, les classes moyennes ont consacré une part toujours plus importante de leurs ressources aux loisirs. En 1995, par exemple, les Américains ont dépensé 400 milliards de dollars, soit 8 pour cent environ de la consommation totale, pour les activités de loisirs(1). L'augmentation des dépenses de loisirs a hissé ce secteur parmi les branches d'activité les plus prospères et les médias devraient figurer parmi les branches de l'économie qui ont enregistré la croissance la plus rapide. En fait, la consommation accrue de produits liés aux loisirs et à l'information a été l'un des traits marquants de cette économie postindustrielle qui repose sur l'information.
Malgré leur extrême diversité, les produits fournis par le secteur du spectacle et des mass média présentent une caractéristique commune essentielle: qu'ils soient éducatifs ou simplement divertissants, ces produits renferment un fort coefficient de connaissances. Des équipes d'écrivains, d'éditeurs, d'interprètes, de concepteurs et de techniciens hautement qualifiés déploient des trésors d'imagination, de créativité, de sophistication technologique qui font de chaque produit une pièce unique. C'est la somme de leurs talents créatifs, la diversité de leurs compétences et leur maîtrise de la technologie de l'information qui confèrent de la valeur aux livres de poche, aux disques et cassettes dont les consommateurs font l'acquisition. En réalité, d'aucuns diront que la multiplicité des formes concrètes sous lesquelles ces produits apparaissent -- cassettes, disques, journaux -- dissimule le fait qu'un seul produit est vendu, et ce produit n'est autre que l'information traitée par voie électronique.
Vu cette caractéristique centrale commune, il est possible, et de plus en plus nécessaire, d'envisager les industries du spectacle et des médias sous l'angle non pas de leur spécificité historique, mais de leur unicité croissante résultant de la numérisation. Grâce aux progrès des techniques de l'informatique et de la communication, des secteurs autrefois distincts qui reposent sur l'information -- tels que l'imprimerie et la publication, la conception graphique, la presse, l'enregistrement sonore et la réalisation de films, de même que des industries «porteuses» telles que la radiodiffusion et les télécommunications -- en viennent à ne faire qu'un: l'information est leur produit commun.
Chacun des secteurs susmentionnés a sa propre origine et sa propre histoire. Jusqu'à une date récente, chacun possédait également sa propre technologie. Cependant, l'avènement de la numérisation a déclenché la convergence technologique. Aujourd'hui, toutes les formes d'informations -- qu'elles soient fondées sur un texte, un son ou des images -- peuvent être converties en bits et en octets pour être traitées par ordinateur. La numérisation a permis de créer, d'enregistrer, de manipuler, de combiner, de stocker, de rechercher et de transmettre des informations et des produits fondés sur l'information par des moyens que la bande magnétique, le celluloïd et le papier ne permettaient pas de concevoir. La numérisation ouvre donc la voie à l'enregistrement et à la transformation de la musique, du cinéma et de l'écriture par des procédés similaires et sans support matériel distinct. Des secteurs autrefois dissemblables -- comme l'édition et l'enregistrement sonore -- s'unissent désormais pour produire des CD-ROM et non plus simplement des livres et des disques.
L'impact de la numérisation ne s'est pas limité aux produits de ces secteurs, mais s'est porté également sur leurs moyens de distribution. Si le produit commun est maintenant l'information, le service commun sera son échange et sa fourniture par voie électronique. La convergence de l'informatique, de la téléphonie et de la radiotélédiffusion, qui se sont fondues en un secteur de communication et de distribution, commence à paver les voies principales des autoroutes mondiales de l'information, que les produits et services informatiques emprunteront au XXIe siècle. La capacité de transmettre des produits numériques en appuyant sur un bouton n'importe où dans le monde, sans perturbation ni détérioration de la qualité, peut faire songer à un scénario du futur. Or le futur est proche.
Alors que les systèmes analogiques cèdent progressivement la place aux systèmes numériques et que les voies de transmission large bande parviennent à relier les foyers, les entreprises et les collectivités partout dans le monde, les produits informatiques, souvent sous forme de multimédia, deviendront disponibles en ligne au moment et à l'endroit où le consommateur décidera de les consulter, de les écouter, voire de dialoguer avec eux. Les nécessaires supports matériels sur lesquels ces produits reposent actuellement -- le papier sur lequel les informations sont imprimées, les cassettes qui contiennent les enregistrements musicaux ou vidéo -- seront éliminés, mais pour autant que l'on dispose de systèmes de télécommunication abordables et hautement performants.
La convergence multimédia mérite de retenir notre attention pour des raisons qui vont bien au-delà du monde du spectacle, des médias et des télécommunications. La révolution technologique, qui est à l'origine de la convergence multimédia, se poursuivra à un rythme accéléré, créant de nouvelles configurations entre une gamme toujours plus large de secteurs d'activité. La numérisation du traitement et de la fourniture des informations est en train de transformer le mode de fonctionnement des systèmes financiers, l'échange interne et externe d'informations au niveau de l'entreprise et les méthodes de travail des particuliers dans un environnement de plus en plus axé sur l'électronique.
Ces changements revêtent une grande importance non seulement en raison de leurs répercussions socio-économiques immédiates, mais aussi parce qu'ils coïncident avec l'édification de l'économie de l'information, dans laquelle l'information ne sera pas une simple ressource, mais la base même sur laquelle reposera la croissance de l'économie. Les branches d'activité fondées sur les connaissances, comme aujourd'hui le spectacle et les mass média, compteront parmi celles qui occuperont une place prééminente dans l'économie de demain. Les mutations qui se produisent actuellement à cet égard peuvent donc être considérées comme les signes avant-coureurs des tendances nouvelles qui marqueront le XXIe siècle, nous révélant ainsi ce que signifie vivre et travailler, produire et consommer dans la société de l'information.
Innovations techniques et rapidité du changement
La capacité de traiter et de communiquer les informations par voie électronique a considérablement accéléré les processus de production. Moins de dix ans après l'introduction de la mise en page automatique, les phases de préimpression ont été profondément modifiées dans l'industrie de la presse pour devenir un processus de production continu, intégré et reposant sur la numérisation. Les journalistes et les rédacteurs travaillant sur écran ont pu envoyer directement leurs textes en vue de la mise en page, ce qui a supprimé la nécessité de retaper le texte et a transféré les fonctions préliminaires de composition du personnel de production au personnel de rédaction. En ce qui concerne la publication des livres, la numérisation a accéléré le processus de rédaction, qui suivait auparavant un ordre séquentiel, en permettant au rédacteur, au concepteur artistique et au personnel chargé de la mise en page de travailler simultanément sur le même ouvrage.
Cela dit, la numérisation n'a pas seulement accéléré les anciens procédés de production. En ce qui concerne la publication d'ouvrages éducatifs et scientifiques, où la fourniture dans les délais voulus des informations les plus récentes est primordiale pour la valeur du produit, la numérisation a contraint à repenser fondamentalement la signification même de la publication. La diffusion en ligne de revues scientifiques a déjà démarré -- certaines revues existent sous une forme purement électronique -- et les articles scientifiques sont soumis à l'examen des confrères sur Internet. Des manuels faits «sur mesure», composés de chapitres sélectionnés dans une base de données de 150 000 pages et assortis des remarques de professeurs ou d'autres articles, sont déjà disponibles dans 900 campus américains(2) et bientôt viendra le jour où la transmission par voie électronique aux imprimeurs locaux de textes scientifiques mis régulièrement à jour permettra d'effectuer des tirages en très petit nombre et de répondre ainsi aux besoins d'un séminaire.
Mais l'innovation technologique n'est pas venue seule. Les modifications réglementaires, la libéralisation des marchés et les ambitions planétaires des conglomérats du secteur des médias ont créé des synergies qui accélèrent davantage le rythme du changement.
Changements réglementaires et structurels
Si la technologie a rendu possible la convergence multimédia, les modifications réglementaires et structurelles en ont permis la réalisation. Dans certains pays, l'assouplissement des restrictions imposées à la participation intermédias a donné à de grandes entreprises du secteur des médias la possibilité d'acquérir des avoirs extrêmement diversifiés dans les domaines du cinéma, de la musique, des émissions de radio et de télévision ainsi que dans la publication de livres, de revues et de journaux. Grâce à cette intégration horizontale, un produit des médias peut être commercialisé sous des formes très diverses (livres, films et enregistrements sonores) ainsi que sur différents marchés finals (cinémas, télévision, vidéo clubs, par exemple). Malgré la complexité des modes de répartition du capital et des relations contractuelles, l'intégration horizontale réunit le contrôle et le pouvoir de commercialisation entre les mains d'un nombre étonnamment restreint de protagonistes. En 1995, par exemple, cinq sociétés d'enregistrement représentaient à elles seules plus de 70 pour cent des ventes sur le marché mondial de la musique préenregistrée, qui totalise 40 milliards de dollars des Etats-Unis(3). Toutefois, même les plus importantes entreprises de musique peuvent ne former qu'une subdivision d'un empire plus vaste, spécialisé dans les médias ou l'électronique.
L'intégration verticale intervient également, encore que parfois sous une forme nouvelle. Un exemple frappant de l'incidence des changements réglementaires sur la structure d'un secteur nous est donné par l'«arrêt Paramount» dont le réexamen, en 1984, a permis aux studios d'Hollywood de faire une nouvelle entrée sur le marché de la distribution dont ils avaient été bannis pendant trente-six ans. En l'espace de cinq ans, les studios récoltaient 80 pour cent des recettes(4). Tout en faisant de la distribution leur activité principale, ils contrôlaient la production cinématographique «de la conception à la consommation», en fournissant à des réalisateurs indépendants les fonds nécessaires et les réseaux de distribution. Cependant, la réalisation des films était effectuée par des réseaux de sociétés de production et par leurs sous-traitants, liés aux studios par des contrats et des investissements plutôt que par une participation au capital(5).
La déréglementation des télécommunications a introduit tout un nouvel ensemble d'agents économiques dans le domaine jadis protégé de l'industrie de l'information. Les monopoles des télécommunications cèdent maintenant du terrain aux prestataires de services du secteur privé, à mesure que, sur chaque continent, les nations s'emploient à privatiser leur entreprise publique de télécommunications et à libéraliser l'accès aux marchés des communications. Il en a résulté notamment un accroissement considérable du volume et des catégories de services offerts. Les opérateurs de télécommunications ont cessé d'être les simples vecteurs de services téléphoniques classiques pour devenir les fournisseurs d'un riche éventail de services à valeur ajoutée, parmi lesquels les communications mobiles, la transmission des données, l'accès à Internet, la télévision par câble et les opérations par satellite, tous contribuant à la convergence des médias électroniques. Même dans la téléphonie classique, les services ont marqué une très forte progression ces dernières années. Le trafic international sortant, qui s'élevait à 30,4 milliards de minutes au total en 1990, a atteint 54,4 milliards en 1994 et devrait grimper à 90 milliards de minutes d'ici l'an 2000(6) -- soit un triplement en moins de dix ans. De toute évidence, l'économie mondiale fondée sur l'information est prête à faire son apparition.
Le dynamisme et la mobilité de l'industrie des télécommunications sont illustrés par l'essor des prestataires de services du secteur privé qui arrachent des parts de marché à leurs rivaux du secteur public, même en période de croissance du marché. En 1990, AT&T, Deutsche Telekom, France Telecom et BT assuraient 42 pour cent du trafic international sortant; quatre ans plus tard, aucune entreprise d'Etat ne figurait parmi les quatre premiers prestataires de services, qui représentaient à eux seuls 57 pour cent d'un marché en expansion rapide(7). En 1995, les recettes mondiales de l'industrie des télécommunications atteignaient, selon les estimations, 1 430 milliards de dollars, soit 5,9 pour cent du produit intérieur brut de la planète.
Les autoroutes de l'information
L'hypothèse sur laquelle repose la notion de société de l'information est la construction de l'infrastructure mondiale de l'information, mieux connue sous le nom d'autoroutes de l'information. Cette infrastructure n'est en réalité rien de plus que le support matériel -- boulons, écrous et fibres optiques -- des systèmes de télécommunications du futur, qui devrait ouvrir aux foyers, aux entreprises et aux collectivités du monde entier l'accès aux transmissions large bande. L'accès universel aux autoroutes de l'information apporterait la garantie que les services modernes de diffusion et d'information seraient directement accessibles non seulement aux grandes institutions et aux entreprises, mais aussi aux petites entreprises, aux organisations à but non lucratif, aux écoles, aux hôpitaux et aux particuliers. Tel est du moins l'objectif.
Actuellement, cet accès universel est loin d'être assuré, même pour la téléphonie de base, sans parler des systèmes perfectionnés de câblage et de commutation nécessaires à l'interactivité. A l'échelle mondiale, la «télédensité» varie sensiblement de plus de 60 lignes téléphoniques pour 100 habitants dans les pays riches(8) à moins d'une dans les pays les plus pauvres(9), et il existe une corrélation directe entre l'accès aux télécommunications, la prospérité économique et le développement social.
Même dans le monde industriel, où les télécommunications sont devenues omniprésentes, le taux de pénétration des ordinateurs personnels dans les foyers, l'accès à Internet et la connexion par câble des ménages et des entreprises varient considérablement d'un pays à l'autre. Dans chaque nation, il existe également de grandes disparités dans la fourniture de services, suivant le revenu personnel et le niveau d'instruction.
Etant donné que les télécommunications subissent une déréglementation grandissante et que les investissements suivent l'orientation des forces du marché, il est à craindre que les autoroutes de l'information ne finissent par produire une interconnexion sans faille entre les îlots de richesse disséminés dans le monde, tout en accentuant plus encore les inégalités entre les «info-riches» et les «info-pauvres». Ceux qui ont pris de l'avance gagneraient encore du terrain, tandis que ceux qui ont pris du retard seraient encore plus désavantagés. Aujourd'hui, plus de 60 pour cent des serveurs Internet sont implantés aux Etats-Unis, alors que moins de 1 pour cent le sont en Amérique centrale et en Amérique du Sud(10). L'accès est bien entendu possible sur chacun des continents pour tous ceux qui disposent du matériel approprié.
A mesure que les régions du monde deviennent progressivement interconnectées et que les capacités de distribution s'étendent à l'échelle mondiale, les préférences culturelles imposent de nouveau leurs saveurs régionales ou nationales. L'industrie de la musique en offre un exemple frappant. En 1990, 90 pour cent de la musique vendue en Europe centrale était internationale; aujourd'hui, le marché polonais de la musique comporte près de 50 pour cent d'enregistrements locaux. Quatre-vingt pour cent environ de la musique préenregistrée qui est vendue en Amérique latine est exécutée par des artistes latino-américains, et 60 pour cent des ventes dans les pays d'Asie sont des enregistrements d'origine asiatique. Ces nouveaux marchés sont certes restreints mais ils s'accroissent à un rythme extrêmement accéléré. Au premier semestre de 1995, le marché brésilien de la musique a progressé de près de 60 pour cent, le marché indonésien de près de 45 pour cent et ceux de la Pologne et de l'Afrique du Sud d'environ 40 pour cent. Les «cinq grandes» sociétés d'enregistrement investissent des milliards de dollars dans des studios d'enregistrement, des usines et des réseaux de distribution régionaux afin de développer le répertoire local, mais les firmes régionales indépendantes leur donnent du fil à retordre. Le public veut entendre des chansons chantées dans sa propre langue et correspondant à ses sensibilités culturelles, et les firmes régionales indépendantes sont bien placées pour découvrir des talents locaux(11).
Les petites entreprises
Le tableau brossé jusqu'ici a été centré sur la technologie et sur les protagonistes du processus de convergence. Mais la convergence a un autre visage. De même que la technologie a conféré une dimension planétaire aux grands groupes de la communication et des médias, de même elle a favorisé la multiplication d'agents économiques plus modestes: particuliers, équipes et petites et moyennes entreprises (PME), capables de créer des produits multimédias de haute qualité, comme les CD-ROM, ou de fournir des services destinés à des créneaux spécialisés, par exemple en bâtissant des sites Web ou en mettant au point des campagnes de publicité en ligne.
Une multitude de petites entreprises spécialisées dans l'édition électronique et les services multimédia et opérant en Europe et aux Etats-Unis créent une grande partie du contenu, ainsi que des emplois, de cette industrie naissante. Bon nombre de ces établissements, qui sont composés de deux à dix salariés, pourraient être considérés comme des microentreprises. Si certains se spécialisent dans la fourniture directe de tels produits et services aux clients locaux, beaucoup d'autres travaillent dans le cadre de contrats de sous-traitance qui font remonter leurs produits en amont(12).
La médiation électronique a permis le développement d'entreprises «virtuelles», dans lesquelles les salariés travaillent essentiellement seuls, éloignés les uns des autres, mais connectés par un modem et par une ligne téléphonique. Une maison d'édition, par exemple, peut facilement employer des écrivains, des rédacteurs et des maquettistes en des lieux différents, pour autant qu'ils soient équipés d'ordinateurs capables d'entrer en communication pour échanger et combiner leurs travaux(13). Dans de tels établissements, les employeurs et les travailleurs peuvent ne pas se connaître, si ce n'est par le truchement des messages qu'ils s'adressent par courrier électronique et par la qualité de leurs travaux. Ceux qui travaillent à leur compte -- dont beaucoup sont des télétravailleurs -- forment une large part de la main-d'œuvre, devenant en fait des «salariés virtuels». Lorsque ces entreprises combinent les travaux de salariés domiciliés dans différents pays, ces travailleurs à distance risquent fort d'être privés de la protection normalement offerte par leur législation nationale.
Comment préparer la main-d'œuvre
à l'économie de l'information:
le rôle de l'OIT
La transition vers l'ère de l'information ne s'effectuera probablement pas sans heurts. De même que par le passé la révolution industrielle a bouleversé la vie de millions de personnes, contraignant les travailleurs ruraux à renoncer à leurs coutumes agraires pour s'adapter à des procédés mécaniques, l'ère de l'information ébranlera les fondements de nos structures économiques actuelles, brisera des conceptions chèrement entretenues et suscitera des attentes entièrement nouvelles. Le caractère chaotique des changements en cours, leur rythme accéléré et la difficulté d'en prévoir l'issue ne font qu'exacerber la crainte que la société mondiale de l'information ne soit polarisée, fragmentée, voire «atomisée». Certains appréhendent un avenir où les individus seront obligés de lutter pour survivre dans une jungle électronique et les mécanismes de survie qui ont été mis au point au cours des dernières décennies, tels que les relations d'emploi relativement stables, les conventions collectives, la représentation des salariés, la formation en cours d'emploi offerte par l'employeur et les systèmes de sécurité sociale financés collectivement, pourraient être mis à rude épreuve dans un monde où le travail traverse les frontières à la vitesse de la lumière.
Le BIT a organisé, en janvier 1997, un colloque de trois jours sur la convergence multimédia afin de discuter des problèmes sociaux et du travail que soulève ce processus. Le Bureau a axé ce colloque sur quelques secteurs appartenant aux domaines des médias, de la culture et du graphisme ainsi que sur l'industrie des télécommunications qui fournit les moyens d'appui et de transmission. Les débats centrés sur les branches d'activité se sont articulés autour de trois grands thèmes: 1) Que signifie la «société de l'information» pour les gouvernements, les employeurs et les travailleurs? 2) L'impact du processus de convergence sur l'emploi et sur le travail; et 3) Les relations professionnelles à l'ère de l'information. Le colloque devait donc susciter une réflexion sur les politiques et les approches les plus à même de préparer nos sociétés, en particulier notre main-d'œuvre, à affronter les turbulences de la transition vers une économie de l'information.
Les secteurs retenus couvrent une large gamme de professions, de structures d'emploi et de relations professionnelles. Il ne faut donc pas s'attendre à un schéma uniforme, quand ces secteurs sont confrontés à des produits, des procédés et des services convergents. Dans l'ensemble, néanmoins, ils présentent toute la gamme des problèmes sociaux et du travail que soulève l'avènement de l'économie de l'information.
L'emploi
Pour certaines catégories professionnelles, particulièrement celles qui ont pour tâche de fournir un contenu créatif, la révolution multimédia promet une augmentation considérable des possibilités d'emploi parallèlement à la multiplication des circuits de distribution. En 1995, la production de films et de produits audiovisuels a occupé plus de 850 000 personnes en Europe, contre 630 000 seulement dix ans auparavant. Un observateur au moins estime qu'en 2010 les films, le multimédia et la télévision seront devenus le premier employeur en Europe(14). Les musiciens constituent à cet égard une exception notable. En effet, les innovations technologiques, telles que le synthétiseur, ont eu pour conséquence notable d'éliminer des possibilités d'emploi salarié.
Pour d'autres travailleurs, en particulier ceux qui exercent un métier manuel lié à une technologie particulière, le problème sera d'acquérir de nouvelles qualifications et de s'adapter aux nouvelles méthodes de travail, les débouchés s'amenuisant dans leur branche d'origine. Les exemples de pertes d'emploi foisonnent dans le secteur de la technologie de pointe. On pourrait évoquer la miniaturisation du matériel photographique, qui a rendu obsolètes les encombrantes unités mobiles de télévision d'antan -- qui mobilisaient cameramen, spécialistes du son et personnel d'appui, remplacés aujourd'hui par un seul reporter muni d'un simple caméscope. Dans l'industrie cinématographique, la «réalité de synthèse», créée par ordinateur, offre désormais une alternative à la construction de décors onéreux, mais elle risque de priver de leurs moyens de subsistance les menuisiers, décorateurs et électriciens qui en assurent la construction et l'éclairage. Un échantillonnage vidéo numérique permet la création de douzaines de «personnages de synthèse» à partir des images de quelques-uns. La foule des 50 000 manifestants dans le film Forrest Gump, par exemple, a été composée à partir des images de moins d'un millier de figurants(15).
Si, comme d'aucuns le prétendent, l'économie numérique est un «puissant générateur d'emplois», on pourrait ajouter que l'avenir favorisera les demandeurs d'emploi ayant un bon niveau d'instruction et une formation polyvalente et cherchant constamment à acquérir de nouvelles compétences. Alors que les travailleurs faiblement qualifiés doivent s'attendre à des suppressions massives d'emplois et à des déqualifications, de nouvelles perspectives s'ouvrent à ceux qui possèdent l'éventail de qualifications nécessaires pour travailler de façon créative dans un environnement de réseaux à forte intensité d'informations. Cependant, la plupart des travailleurs, y compris les cadres hautement qualifiés, peuvent s'attendre à une instabilité et à une précarité de l'emploi, qui les conduira à changer à plusieurs reprises de travail au cours de leur carrière. De nombreux travailleurs seront employés comme personnel d'appoint; ils travailleront à temps partiel, à titre temporaire ou pour plusieurs employeurs à la fois.
Bien des emplois de demain seront fondés sur une technologie qui en est aujourd'hui à ses balbutiements; ces emplois exigeront des compétences insoupçonnées. Vu la rapidité avec laquelle les fabricants de logiciels de Silicon Valley ont fourni aux producteurs d'Hollywood les effets spéciaux qu'ils demandaient, une industrie florissante des effets visuels générés par ordinateur a fait son apparition en l'espace de quelques années.
Tandis que la technologie ne cessera de faire des bonds en avant dans le domaine de la numérisation, l'acquisition de compétences nouvelles devrait se faire graduellement «sur un mode analogique», à partir des acquis anciens. La séparation des couleurs par ordinateur a pour effet de modifier les opérations préliminaires de l'impression en couleurs, mais on a fait appel pour contrôler la qualité du produit final à l'œil expérimenté et aux compétences techniques des spécialistes de la photolithographie, qui avaient pour ce faire reçu une formation complémentaire. Maints typographes qualifiés, passés de la linotypie à la composition assistée par ordinateur, mettent le jugement esthétique qu'ils tiennent de leur ancien métier au service d'une nouvelle méthode de travail.
En même temps, la technologie, devenue plus facile à maîtriser, a aplani les barrières à l'entrée de nombreuses branches techniques. Grâce à l'émergence progressive de normes sectorielles parmi les producteurs de technologie de l'information, les compétences sont plus faciles à transférer d'un domaine ou d'un type de matériel à un autre, ce qui permet une plus grande interchangeabilité entre personnel technique et personnel non technique. La mise en page est devenue une tâche de col blanc et ceux qui s'y mettent peuvent n'avoir jamais été formés aux métiers de l'impression. En fait, nombre d'entre eux trouveront un emploi dans des entreprises appartenant à d'autres secteurs que l'impression et pour lesquelles le traitement et la diffusion de l'information revêtent une grande importance.
Education et formation
D'où les nouvelles qualifications viendront-elles? Comment les entreprises pourront-elles être assurées de trouver les compétences qu'elles recherchent? Comment les travailleurs pourront-ils être sûrs que les qualifications qu'ils auront acquises les aideront véritablement à s'introduire sur le marché du travail? Il serait opportun qu'une action concertée soit entreprise par les gouvernements, les employeurs et les travailleurs pour atténuer le décalage entre les compétences disponibles et celles qui sont demandées et pour préparer la main-d'œuvre à affronter les changements à venir.
Une excellente formation de base constitue le substrat sur lequel viendront se greffer, dams l'économie de l'information, toutes les compétences nouvelles. Loin de se limiter à la maîtrise de la lecture et du calcul, elle devrait insuffler le goût d'apprendre et la capacité de s'adapter aux changements. Bien des pays s'emploient activement à introduire l'ordinateur -- et particulièrement les techniques informatiques -- dans les salles de classe afin d'inculquer aux enfants les rudiments de l'interaction avec l'information transmise par l'ordinateur.
Mais l'éducation de base ne suffit pas. Des niveaux plus élevés d'instruction générale et l'acquisition de compétences spécialisées, surtout dans le domaine informatique, seront de plus en plus exigés des nouveaux venus sur le marché de l'emploi multimédia. Alors que bien des qualifications propres à un emploi s'acquièrent sur le lieu de travail, soit dans le cadre des stages de formation organisés par l'employeur, soit simplement au travers des échanges d'informations entre collègues, les employeurs attendront de plus en plus des demandeurs d'emploi qu'ils aient déjà acquis tout un ensemble de compétences.
Les programmes de formation, tels qu'ils sont actuellement conçus, répondront-ils aux besoins de ces employeurs et de leurs futurs salariés? Seront-ils assez vite adaptés à des besoins en mutation rapide? Ou resteront-ils à la traîne, entravant ainsi le passage de l'école à la vie professionnelle faute de préparer aux métiers de demain? Voilà un domaine qui tirerait grand avantage d'une coopération tripartite.
Les gros employeurs sont les mieux armés pour élaborer des programmes de formation susceptibles de répondre aux besoins particuliers de leurs entreprises. Une formation financée collectivement, couplée à l'apprentissage, a déjà fait la preuve de son utilité. Mais l'économie de l'information soulève deux grands problèmes en ce qui concerne la formation en entreprise. Premièrement, les structures d'emploi de nombreuses entreprises opérant dans ces secteurs convergents reposent sur un noyau plus restreint de travailleurs permanents, ou du moins employés sur la base de contrats de longue durée, et sur une proportion grandissante de travailleurs d'appoint engagés à temps partiel, à titre temporaire ou dans le cadre d'un projet. Les employés à temps partiel, surtout s'ils sont engagés pour une courte période, ne bénéficient guère, voire jamais, des stages de formation organisés par l'employeur, lesquels sont en général réservés au personnel permanent.
Deuxièmement, dans le secteur de l'information, ce sont les petites et moyennes entreprises qui enregistrent la croissance de l'emploi la plus dynamique. Nombre d'entre elles n'occupent que quelques salariés; rares sont celles qui sont en mesure de dispenser elles-mêmes une formation ou de décharger le personnel des activités courantes. Ces employeurs sont presque entièrement tributaires des qualifications que leurs salariés ont acquises avant leur engagement, soit dans des établissements d'enseignement classiques, soit sur leurs précédents lieux de travail, soit de leur propre initiative.
Maints observateurs prévoient par conséquent qu'à l'avenir la charge de la formation initiale, continue et de la reconversion incombera pour l'essentiel aux salariés ainsi que les dépenses qui s'ensuivent.
Relations professionnelles
La recherche de solutions socialement acceptables passe par le dialogue social et la participation tripartite, qui sont les principaux garants d'une transition sans heurts vers une économie de l'information. Or mettre en place des mécanismes pratiques en vue d'un dialogue social dans le secteur tout nouveau du multimédia sera une tâche ardue, car le processus de convergence met en lumière des discordances structurelles entre les forces économiques, les cadres politiques et les institutions sociales. La rapidité du changement, l'ampleur des restructurations industrielles et des transformations du monde du travail mettront à l'épreuve les mécanismes institutionnels qui assurent actuellement la représentation des travailleurs.
La privatisation et la restructuration des entreprises de télécommunications offrent un bon exemple des défis auxquels il faut faire face. On a observé des compressions importantes de personnel chez des prestataires de services traditionnels bien implantés, et le recours grandissant à la sous-traitance a également diminué le volume de l'emploi direct. British Telecom a supprimé 70 000 emplois entre 1990 et 1992; AT&T a annoncé la suppression de 40 000 postes; l'entreprise japonaise NTT prévoit de supprimer 50 000 emplois en favorisant la retraite anticipée et les départs volontaires et Deutsche Telekom pourrait connaître une perte de 60 000 emplois. Si, dans l'ensemble, le nombre d'emplois liés aux télécommunications devrait progresser avec la demande de services nouveaux, les postes nouvellement créés seront en grande partie occupés par des travailleurs d'appoint et ils verront le jour dans des entreprises non syndicalisées ou étrangères au secteur des télécommunications(16). Comment les intérêts de ces travailleurs peuvent-ils être le mieux représentés?
Le secteur du multimédia commence à s'organiser en grands conglomérats autour desquels gravitent des myriades de petites entreprises. Ce sont souvent les petites entreprises qui créent le «contenu», vendu en amont aux principaux acteurs du secteur par le soin d'intermédiaires. Vu la taille modeste de ces entreprises et les compétences diverses de leur personnel, les conditions d'emploi y sont souvent négociées au niveau individuel. Les cols blancs semblent prêter moins d'importance aux questions matérielles qu'aux possibilités de valorisation des tâches et de promotion. Les taux de syndicalisation sont faibles, et les mécanismes institutionnels nécessaires au dialogue social font souvent défaut. Une fois encore, comment les intérêts de ces travailleurs pourraient-ils être le mieux représentés?
Ceux qui travaillent dans ces industries convergentes ont beaucoup à apprendre les uns des autres et beaucoup à transmettre aux autres catégories professionnelles qui s'engagent dans l'économie de l'information. Dans des secteurs comme les télécommunications, par exemple, où la main-d'œuvre a le plus souvent été employée à plein temps et à titre quasi permanent, l'apparition de ces formes de travail d'appoint a suscité une énorme incertitude. Néanmoins, la protection du personnel d'appoint a longtemps constitué l'activité principale des syndicats d'acteurs, par exemple, profession où les taux de syndicalisation demeurent souvent exceptionnellement élevés.
En raison de la complexité des relations professionnelles dans le secteur du spectacle et des médias, les organisations de travailleurs avaient jusqu'à une époque récente des difficultés à communiquer d'une branche d'activité ou d'une profession à l'autre et par delà les frontières de leur domaine de compétences. Vu la diversité de leurs expériences, quelques-unes d'entre elles ont opéré de façon relativement indépendante, bien que certains indices portent à croire que le processus de convergence a favorisé un vaste dialogue intersectoriel. Les travailleurs des entreprises de télécommunications et de distribution par câble, par exemple, ont admis une certaine communauté d'intérêts.
Les travailleurs de l'industrie convergente du multimédia devraient jouir des mêmes droits que les autres travailleurs en matière de liberté syndicale et de négociation collective, conformément aux principes de l'OIT inscrits dans la convention (no 87) sur la liberté syndicale et la protection du droit syndical, 1948, et dans la convention (no 98) sur le droit d'organisation et de négociation collective, 1949, ainsi que dans la jurisprudence des organes de contrôle de l'OIT qui s'y rapporte. Il reste à faire passer les principes dans la réalité.
Il faudrait peut-être également revoir les systèmes nationaux de protection sociale pour les adapter aux besoins de la main-d'œuvre de demain. Il importe d'élaborer le cadre juridique et contractuel (législation du travail, conventions collectives, relations professionnelles) qui donnera aux entreprises et aux particuliers une souplesse suffisante, tout en garantissant aux travailleurs une sécurité appropriée. Deux catégories professionnelles en progression rapide devraient faire l'objet d'un examen particulier: les travailleurs à temps partiel et les télétravailleurs. Deux conventions et recommandations récentes de l'OIT devraient présenter un intérêt particulier pour ces deux groupes.
La convention (no 175) et la recommandation (no 182) sur le travail à temps partiel, 1994, favorisent l'amélioration de la condition des travailleurs à temps partiel et encouragent des améliorations en ce qui concerne la rémunération, les régimes légaux de sécurité sociale et d'autres formes de protection sociale. Les gouvernements voudront peut-être revoir leur législation nationale en vue de faciliter le passage au travail à temps partiel productif et librement choisi et de veiller à ce que les travailleurs à temps partiel ne soient pas involontairement pénalisés.
La convention (no 177) et la recommandation (no 184) sur le travail à domicile, 1996, ont pour objectif d'assurer l'égalité de traitement entre les travailleurs à domicile et les autres travailleurs, particulièrement en ce qui concerne la liberté syndicale, la protection contre la discrimination, la sécurité et la santé au travail, la rémunération, les régimes légaux de sécurité sociale, l'accès à la formation, l'âge minimum et la protection de la maternité. Ceux qui travaillent en ligne à leur domicile ou dans d'autres locaux de leur choix peuvent se prévaloir de ces textes, à moins qu'ils ne soient assimilés à des travailleurs indépendants en vertu de la loi de leur pays ou de décisions de justice.
Engager le dialogue: le rôle du BIT
Les travaux antérieurement effectués par le BIT dans le domaine des médias, de la culture et du graphisme ainsi que dans le secteur des télécommunications ont mis en évidence, dans des branches d'activité déterminées, certains des effets, mentionnés plus haut, que la technologie de l'information peut produire sur l'emploi(17). Cependant, il n'a jamais été procédé à une étude d'ensemble pour mesurer l'impact général de la convergence multimédia.
Le Colloque sur la convergence multimédia a offert aux gouvernements, aux employeurs et aux travailleurs l'occasion d'engager un débat ouvert et de nature exploratoire sur les problèmes sociaux et de travail découlant de la convergence multimédia. Les participants sont invités à préparer des exposés sur les questions sociales soulevées par le processus de convergence dans leur domaine d'activité propre et dans leur pays, en mettant l'accent sur l'impact des tendances actuelles sur l'emploi et sur les conditions de travail.
Le colloque a donné lieu à des discussions de groupe et à des exposés individuels, suivis d'un débat général. On trouvera dans le présent rapport un compte rendu des interventions et des discussions qui ont suivi. Les textes ont été regroupés par sujet dans des chapitres qui rappellent l'organisation du colloque lui-même. Chaque chapitre s'ouvre sur un ou plusieurs discours auxquels font suite d'abord les observations des autres participants et ensuite les réponses des orateurs. Le dernier chapitre donne un aperçu de la discussion qui s'est engagée sur l'action possible du BIT dans le domaine des médias, de la culture et des arts graphiques. Conformément à la décision qu'a prise le Conseil d'administration à l'occasion de sa 265e session (mars 1996), aucune conclusion ni résolution n'a été adoptée. La réunion avait pour but de favoriser un échange de vues sur les problèmes sociaux et de travail soulevés par la convergence multimédia. La réunion a été fructueuse et utile aux trois parties. Elle a été en outre l'occasion de présenter au Bureau des suggestions et des propositions quant aux actions à engager pour le secteur des médias, de la culture et des arts graphiques, en particulier dans le domaine de l'emploi, de la formation et des relations de travail et aux activités et séminaires régionaux.
Les connaissances approfondies qui ont été acquises lors de ces discussions tripartites pourront certainement inciter les gouvernements et les partenaires sociaux à une réflexion plus poussée sur la meilleure façon de préparer la main-d'œuvre à vivre et à travailler dans l'économie de l'information. Si la technologie a favorisé la convergence, ce sont les partenaires sociaux qui en détermineront le cours.
Participation
Le colloque était présidé par M. Marc Blondel, membre travailleur du Conseil d'administration. Le vice-président des employeurs était M. Walter Durling, membre employeur du Conseil d'administration. Le vice-président des travailleurs était M. Chris Warren, secrétaire fédéral de l'Union australienne des médias, du spectacle et des arts.
M. Werner Ringkamp, représentant du gouvernement allemand, servait de coordinateur au groupe des gouvernements.
Ont assisté au colloque 66 personnes en tout, dont 44 membres titulaires:
a) gouvernements: 11 membres venus du Canada, de la Colombie, de l'Egypte, de la France, de l'Allemagne, de la Hongrie, de l'Italie, du Japon, de la Malaisie, du Royaume-Uni, des Etats-Unis; la Turquie avait envoyé un observateur;
b) employeurs: 15 membres;
c) travailleurs: 15 membres;
d) conseillers techniques: 12;
e)observateurs: 12;
f) Conseil d'administration: 1.
Au total, 11 femmes étaient présentes: quatre déléguées des gouvernements et une conseillère technique; deux déléguées des employeurs; une déléguée des travailleurs et une conseillère technique; et deux conseillères techniques des observateurs.
La société de l'information
et les défis qui l'attendent
La société de l'information et les défis qui l'attendent
Kari Tapiola, Directeur général adjoint du BIT
C'est pour moi un très vif et très sincère plaisir que de vous accueillir à ce colloque sur la convergence multimédia et de vous souhaiter la bienvenue au nom de M. Michel Hansenne, Directeur général du Bureau international du Travail. Conformément aux décisions prises par le Conseil d'administration du Bureau international du Travail, nous vous avons conviés à ce colloque pour explorer certains problèmes que l'essor de la société de l'information pose sur le plan du travail comme sur le plan social. La convocation de ce colloque s'inscrit dans le cadre du programme des activités sectorielles de l'OIT.
L'expression «société de l'information» est entrée dans l'usage durant les dernières années. Nous parlons de sociétés «câblées» et beaucoup d'entre nous travaillent dans le cadre de réseaux et communiquent par voie électronique avec leurs collègues et partenaires à l'intérieur ou à l'extérieur des entreprises; de fait ces entreprises peuvent désormais déployer leurs activités dans toutes les parties du monde. La notion même de lieu de travail est en train d'évoluer, passant d'une entité plus ou moins déterminée à un réseau dont l'ampleur peut être gigantesque. Il y a une génération à peine, le téléphone cellulaire, le courrier électronique et les ordinateurs portables relevaient sinon de la science fiction du moins d'un avenir qui apparaissait très sophistiqué et lointain. Ce sont aujourd'hui les instruments qu'utilisent quotidiennement ceux qui travaillent pour l'économie de l'information.
Les structures industrielles et les modalités d'organisation qui nous étaient familières cèdent aujourd'hui la place à des configurations nouvelles. Des quotidiens locaux à faible tirage luttent pour survivre alors que des empires médiatiques relient les continents. Les plus grandes sociétés de télécommunication où figuraient les employeurs les plus fiables du passé développent leurs centres stratégiques tout en réduisant leurs propres effectifs. Dans le même temps, des milliers de petites et moyennes entreprises, voire de microentreprises, produisent une grande partie du contenu et créent la plupart des nouveaux emplois dans cette industrie de l'information. Les entreprises «virtuelles» composées d'employeurs et de travailleurs reliés l'un à l'autre par des moyens de communication informatisés vont se développant sans guère se préoccuper des frontières nationales.
La révolution des technologies de l'information est un des facteurs clés de la mondialisation. Elle contraint un nombre croissant de pays à s'ouvrir à la concurrence internationale et à entrer dans ce qu'on appelle l'ère de l'information. C'est là un des traits caractéristiques d'une économie à l'échelle mondiale. Il convient néanmoins de s'interroger sur ce que cela implique en fait pour les pouvoirs publics, les employeurs et les travailleurs, ainsi que pour leurs organisations lorsque l'information devient la principale ressource économique du monde et que l'économie se restructure en conséquence. De quelle manière pouvons-nous nous préparer aux changements futurs et redéfinir notre rôle en tant qu'acteurs sur la scène économique et sociale? Il est de fait que les nations, entreprises ou travailleurs capables d'acquérir, de transformer et d'utiliser l'information de façon à la fois productive et imaginative seront les premiers bénéficiaires du progrès technologique. Selon les estimations de l'OCDE, plus de la moitié du PIB total des économies riches provient des industries du savoir comme les télécommunications, l'informatique, les logiciels et l'industrie des loisirs. On peut s'attendre à ce que la prospérité, la puissance et l'avantage stratégique viennent récompenser les nations et sociétés qui seront en mesure de maîtriser les forces du changement technologique et de tirer le meilleur profit de l'économie en voie de mondialisation rapide.
Selon certaines estimations, les travailleurs occupés par ces industries du savoir représentent huit sur dix des nouveaux emplois créés dans les économies avancées. Il y a fort à parier que nombre de ces travailleurs éprouveront la plus grande satisfaction lorsque leur nouveau poste fera appel à leur créativité. Mais qu'en sera-t-il des autres? Qu'adviendra-t-il des économies à la traîne? Et quel sera le sort des membres de la société et de la population active qui tarderont à répondre aux nouvelles exigences -- à savoir ceux dont les compétences sont rendues caduques par le progrès technologique ou ceux qui n'ont pas reçu l'instruction ou la formation nécessaires pour tirer parti des avantages que procurera la société de l'information? Même si 80 pour cent des nouveaux emplois se rattachent aux industries du savoir, cela ne signifie nullement qu'ils sont tous par définition stimulants, bien rémunérés et satisfaisants.
Une des tâches qui nous incombe à l'OIT est de définir les rôles et responsabilités respectifs des pouvoirs publics et des organisations d'employeurs et de travailleurs au regard du changement. Cela exige une vue d'ensemble du type de société qui nous attend. Les experts sont les premiers à nous annoncer une société de l'information polarisée entre les «info-riches» et les «info-pauvres». Les premiers symptômes de polarisation sont déjà visibles non seulement entre les nations mais au sein de chacune d'elles. Pour 100 habitants, la Suède dispose de 68 lignes téléphoniques alors que les pays les moins développés n'en ont qu'une ou moins. Comment combler ce gouffre? Il n'est d'entreprise qui ne dispose d'ordinateurs individuels ou de télécopieurs, mais seuls les foyers les mieux lotis disposent de tels équipements. Comment assurer l'accès universel aux instruments de l'économie de l'information? Serons-nous contraints d'accepter une société à deux vitesses où les bons emplois, les revenus rémunérateurs et la prospérité vont de pair avec l'accès à l'information et à la communication, reléguant ceux qui n'y ont pas accès à un rôle secondaire dans le meilleur des cas, et dans le pire, à la marginalisation?
Notre colloque porte sur l'incidence de la numérisation et de la convergence industrielle sur l'emploi et les conditions de travail dans les industries des médias et des loisirs. La convergence a permis aux producteurs de contenu, aux fournisseurs de moyens de communication et aux distributeurs de se rencontrer. Elle a donné naissance à une vaste industrie de l'information: l'imprimerie et l'édition, les nouveaux moyens de communication, l'enregistrement sonore, le cinéma, la radiodiffusion et les télécommunications sont tous représentés dans cette salle. Les industries des médias et des loisirs vivent et travaillent en prise directe avec le changement. Vous êtes certainement nombreux à avoir traversé dans votre vie professionnelle les phases de satisfaction mais aussi les périodes de turbulence et d'instabilité qui caractériseront vraisemblablement l'économie de l'information de demain. Vous avez été témoins de la déstructuration de l'entreprise traditionnelle et du réaménagement du temps de travail. Vous avez assisté à la délocalisation électronique du travail et à la croissance d'un marché du travail mondialisé et compétitif. Vous avez peut-être ressenti l'effet stimulant d'un travail exécuté dans un environnement à fort coefficient de connaissances mais aussi le stress qui résulte de la surcharge d'informations. Vous pouvez également avoir constaté combien l'ajustement pénalise plus lourdement les moins qualifiés et les moins bien rémunérés. J'ose dire, en bref, que vous avez tous pu vous rendre compte aussi bien des avantages économiques que du coût social du changement dans un secteur international d'activités de pointe très exposé.
La révolution technologique qui a rendu la convergence multimédia possible a des ramifications qui s'étendent bien au-delà des industries représentées aujourd'hui dans cette salle. Elle transforme déjà le fonctionnement des systèmes financiers, l'organisation des systèmes de production et de distribution et les relations qu'entretiennent les employeurs, les travailleurs ou leurs organisations, ainsi que les travailleurs indépendants. Votre expérience professionnelle peut déjà vous donner une idée des changements qui affecteront de larges fractions de la société dans les prochaines années.
Ce colloque revêt une importance particulière pour l'OIT en ce que les questions, que nous vous demandons d'aborder les jours prochains, sont des questions sociales d'importance primordiale pour le monde d'aujourd'hui. Il s'agit notamment de l'emploi, de la formation et des relations professionnelles, c'est-à-dire de la façon dont nous travaillons, dont nous apprenons et dont nous nous conduisons les uns à l'égard des autres en tant qu'acteurs sociaux. Il importe d'analyser la façon dont le progrès technique et les forces économiques mondiales en jeu contribuent à modifier la nature même du travail. L'emploi de demain est-il nécessairement condamné à devenir plus précaire? Comment pourra-t-on satisfaire les besoins d'éducation et de formation quand le niveau des qualifications exigées continue de s'élever avec chaque poussée du progrès technologique? Les entreprises virtuelles deviendront-elles la norme? Quel sera l'avenir des relations professionnelles lorsque les partenaires directs seront physiquement séparés par de grandes distances et qu'ils communiqueront et travailleront dans un environnement relié par de moyens électroniques? Quelle sorte de normes de travail universelles convient lorsque le travail prend des formes de plus en plus individualisées? Il est révélateur que mon allocution d'ouverture commence par un aussi grand nombre de questions. Nous essayons de maîtriser un phénomène qui évolue à cadence rapide, et pour l'appréhender nous devons utiliser une pellicule ultrarapide.
L'OIT n'a jamais cessé de promouvoir le respect des droits fondamentaux de l'homme au travail et notamment la liberté syndicale et le droit de négociation collective, l'abolition du travail forcé, du travail des enfants et de la discrimination ainsi que la promotion de l'égalité de chances et de traitement entre hommes et femmes. L'évolution actuelle de la situation ne remet nullement en question ces principes. Ils exigent de nous que nous nous mettions en quête des mécanismes susceptibles de les renforcer et de développer le dialogue social.
Ce n'est que par le dialogue entre les partenaires sociaux et les pouvoirs publics que nous pourrons faire en sorte que la société de l'information soit une société ouverte et démocratique, respectueuse du besoin de justice sociale à laquelle chacun puisse participer. De nouvelles politiques devront sans doute être mises au point en vue de trouver un meilleur équilibre entre la sécurité de l'emploi et la flexibilité du marché du travail, deux nécessités contradictoires. Les frontières traditionnelles entre les professions, les secteurs, voire entre les pays, pourraient bien ne plus être les seules -- sans parler des mieux appropriées -- dans lesquelles les partenaires sociaux puissent trouver des solutions. Le dialogue social devra sans doute s'étendre à de nouveaux domaines bien au-delà des questions cruciales du passé pour englober certains aspects de la mondialisation, de l'innovation dans l'entreprise, de la compétitivité, de la création d'emplois, de l'adaptabilité et de l'acquisition constante de qualifications transférables.
Ce forum est un forum ouvert. Contrairement à de nombreuses réunions qui se tiennent dans cette maison, il ne prévoit aucune solution négociée sous la forme de résolutions, de conclusions ou de recommandations communes. Vous êtes simplement invités à participer à une conversation de grande portée qui vous permette d'exprimer vos espoirs, vos préoccupations, vos critiques, et enfin vos propres conclusions et propositions pour l'avenir. Ce que nous cherchons ici, c'est à provoquer l'échange de vues le plus large possible entre nos mandants tripartites et à obtenir vos conseils sur les défis qu'il appartiendra à l'OIT et à ses Etats Membres de relever pour progresser sur la voie de la justice sociale à l'aube de ce XXIe siècle.
Vers un nouveau partenariat entre les gouvernements,
les employeurs et les travailleurs
Barbara Motzney(18)
C'est sur le document de travail préparé pour ce colloque que se fondent les observations que je ferai aujourd'hui. Il donne à entendre que l'évolution du secteur des loisirs et des produits de l'information -- ce que j'appellerai «le secteur du contenu» -- est le signe annonciateur d'une économie postindustrielle, basée sur l'information. Sans doute faut-il y voir une annonce des temps nouveaux, qui nous aide à comprendre ce que seront la vie quotidienne, le travail, la production et la consommation dans la société de l'information mondiale.
C'est là une idée relativement nouvelle. Pendant des années, la discussion et la recherche sur les plans national et international ont porté sur la valeur, la nature et la politique générale des infrastructures. Ce n'est qu'au cours des dernières années que le véritable pouvoir de transformation des technologies de l'information et des communications -- et non pas seulement leur pouvoir économique, social et culturel -- a été universellement reconnu. Dans le domaine de la recherche et des politiques, les programmes commencent à présent à prendre en compte le contenu. Pourquoi est-il si important ? Nous estimons qu'il y a deux raisons à cela.
Premièrement, les branches qui constituent le secteur du contenu sont, par leur nature même, à forte intensité de savoir et elles sont fondées sur les technologies de l'information et de la communication, les TIC. L'examen de ces branches fournira d'importantes indications sur la manière dont la société de l'information mondiale affectera l'ensemble de l'économie de la planète.
La deuxième raison vient de la vision que nous avons de la société de l'information mondiale. A Bruxelles, en 1995, les ministres du Groupe des 7 ont énoncé huit principes la concernant, principes auxquels ont souscrit ultérieurement le Forum de coopération économique Asie-Pacifique (CEAP) et une quarantaine de pays réunis à l'occasion de la Conférence sur la société de l'information et le développement qui s'est tenue en Afrique du Sud, en mai 1996. Ils ont reconnu la nécessité d'une diversité linguistique et culturelle du contenu. Les pays ont reconnu par là que, pour participer pleinement à la société de l'information en tant que producteur et consommateur, l'individu a besoin de se reconnaître dans les produits et les services qui envahissent l'infrastructure. La croissance d'une industrie locale du contenu dynamique, créative et compétitive apportera beaucoup à l'économie de l'information. La créativité -- d'un peintre, d'un programmeur, d'un acteur -- est essentielle au développement de la production d'images tridimensionnelles et du catalogage numérique des produits culturels, ou encore à la création sur Internet de services bancaires à la demande attrayants et conviviaux. Ces nouveaux produits doivent être produits, créés et mis au point. Comme tous les biens et services, ils doivent être distribués, commercialisés, revendus et achetés. Cependant, cela passera par un nouveau réseau à valeur ajoutée, reliant entre eux les acteurs de nombreux secteurs traditionnels, unis pour fournir de nouveaux produits et services.
Quelle est la situation du secteur du contenu au Canada? Le Canada est un petit marché distendu à proximité immédiate du premier acteur mondial du secteur, dont l'industrie des loisirs domine toutes nos branches d'activité culturelles. Les politiques culturelles canadiennes se fondent sur le principe selon lequel il faut garantir des espaces canadiens aux voix et aux choix canadiens. Le secteur des arts et de la culture, entendu au sens traditionnel, et les nouvelles industries du contenu comme le multimédia, serviront de catalyseur à la diversité culturelle et linguistique du contenu. Ils seront aussi un puissant moteur de l'économie et de l'emploi dans le pays. S'il faut en croire les estimations données pour 1993-94, le secteur des arts et de la culture au Canada qui emploie directement 900 000 personnes auront rapporté 29,5 milliards de dollars. Si, pour mesurer le contenu canadien de la société de l'information, on retient une définition extensive qui englobe les services de la culture et d'information ainsi que certaines branches des télécommunications et du secteur des services informatiques, on arrive à plus de 50 milliards de dollars de recettes, soit 9 pour cent de l'ensemble de l'économie, et à plus de 1,25 million d'emplois directs.
Si l'on considère les principales branches du secteur en 1993-94, on constate que la radiotélédiffusion canadienne a créé presque 55 000 emplois et que sa part dans le PIB canadien s'élève à 3,5 milliards de dollars. La radiotélédiffusion et la télévision câblée canadienne proposent des programmes de radio et de télévision aux ménages. Il y a dix ans, cela signifiait que les organismes de radiotélédiffusion créaient, produisaient ou achetaient des émissions de télévision et de radio, qui étaient retransmises par des réseaux hertziens ou câblés. Aujourd'hui, ils proposent, outre des programmes classiques, des programmes à péage, des programmes à la carte et des programmes thématiques qui sont distribués par voie hertzienne, par câble, par satellite à réception directe, ou par d'autres technologies de communication. Au cours des cinq prochaines années, période qui verra émerger la société de l'information mondiale, les techniques de diffusion et de distribution par câble permettront d'offrir toute une série de programmes numériques, sonores ou télévisuels, des services transactionnels et autres du monde entier auxquels chaque foyer pourra accéder en utilisant la technologie de son choix.
La radiotélédiffusion et la télévision câblée ont un atout stratégique essentiel pour la société de l'information: leur liaison technique avec les ménages. La technologie qui était auparavant au service d'une programmation unidirectionnelle est sur le point d'offrir à chaque foyer toute une série de produits et de services. Les effets de cette évolution commencent à se faire sentir au Canada. Entre 1990 et 1993, le nombre des abonnés à la télévision par câble s'est accru de 9 pour cent, et les recettes générées par les services câblés à la carte, en premier lieu par les nouvelles chaînes thématiques, ont plus que doublé. En 1996, pour la première fois en l'espace de presque dix ans, le total des heures passées à regarder la télévision s'est accru dans le pays.
Cet atout stratégique ne devrait pas durer. Les nouvelles techniques de distribution telles que les systèmes de satellite à réception directe, la téléphonie, la radiodiffusion et la diffusion hors antenne se positionnent toutes pour s'assurer un accès aux ménages, que ce soit à l'intérieur des frontières ou au-delà. La radiotélédiffusion et la télévision câblée doivent s'organiser pour relever ce défi. Celles du Canada ne pourront devenir compétitives dans la société de l'information mondiale que si elles exploitent les potentialités des nouvelles technologies, tirent les conséquences de l'amenuisement des recettes publicitaires par rapport aux abonnements, se tournent vers de nouveaux marchés -- marchés géographiques et marchés créés par les nouvelles technologies et les nouveaux segments de marché.
La complexité et le dynamisme de l'environnement poussent à une professionnalisation et à un relèvement du niveau de qualification des personnels de la radiotélédiffusion. En 1996, des travaux préliminaires ont été entrepris pour étudier la situation de l'emploi dans les industries des TIC. Quoique provisoires, les résultats indiquent qu'entre 1986 et 1991 le nombre des personnes travaillant dans le domaine de la radiotélédiffusion s'est accru de 14,5 pour cent. La composition de cette main-d'œuvre a beaucoup évolué au cours de la même période. Le pourcentage des travailleurs qui n'ont pas poursuivi leurs études au-delà du lycée a chuté de 44 à 38,5 pour cent. Dans le même temps, le nombre des diplômés du premier cycle du supérieur s'est accru de 26 pour cent et celui des diplômés du deuxième cycle du supérieur de presque 25 pour cent. Cette augmentation du nombre des travailleurs ayant poursuivi des études au-delà du lycée s'observe tant à la direction que dans les emplois de bureau. Des tendances semblables se font jour dans le secteur émergeant du multimédia, où le contenu créatif et culturel se manifeste dans des domaines non traditionnels et par l'apparition de nouveaux produits.
Au Canada, ce secteur jeune accuse une croissance plus rapide que l'économie dans son ensemble. Au cours du quinquennat qui s'est terminé en 1993-94, les industries culturelles traditionnelles les plus étroitement liées à la production de CD-ROM, à l'édition et aux agents exclusifs ont enregistré une croissance de leurs recettes de 16 pour cent, et les producteurs de films de 71 pour cent.
Des recherches préliminaires ont révélé que les entreprises multimédias canadiennes sont relativement jeunes, privées et peu rentables. Il s'agit, en général, de consortiums éphémères, créés pour mener à bien un projet donné, multidisciplinaires et engagés dans diverses activités. Ils sont centrés sur les marchés commerciaux, publics et de l'éducation. Les éléments clés de leur réussite sont l'innovation, les études de marché nationales et internationales, l'intérêt de leur produit, la demande de produits canadiens, l'accès aux moyens de financement et les ressources humaines. Il est intéressant de noter que l'orientation multidimensionnelle des projets de ces entreprises, qui rassemblent des créatifs, des techniciens et des administratifs, les rapproche des industries culturelles canadiennes traditionnelles. Cette nouvelle branche du secteur du contenu n'est pas vraiment différente de celles qui l'ont précédée. Là encore, le problème principal est de veiller à ce que les producteurs canadiens aient accès aux nouveaux systèmes de distribution, à l'intérieur des frontières et au-delà, et à ce que les voix canadiennes puissent véritablement se faire entendre au sein de la société de l'information.
Ainsi, que signifient «convergence» et «société de l'information mondiale» pour le travailleur canadien du secteur du contenu? Les industries du contenu ont besoin de travailleurs compétents, éduqués et flexibles qui seront à même de participer efficacement à la réalisation des projets en cours. Les connaissances sont bien sûr essentielles, notamment la connaissance stratégique des TIC et de leurs implications. Quant à la méthode utilisée, elle doit nécessairement allier indépendance et flexibilité. Ceux qui travaillent actuellement dans le secteur du contenu semblent répondre à ces exigences, s'il faut en croire une analyse entreprise l'année dernière dans le cadre de l'enquête de 1993 sur la main-d'oeuvre culturelle canadienne. Il a été ainsi établi que, dans le secteur culturel, les travailleurs sont 22 pour cent plus nombreux que dans l'ensemble de l'économie à avoir poursuivi leurs études au-delà du lycée et 24 pour cent de plus à avoir un diplôme universitaire. L'analyse montre également que 30 pour cent des travailleurs culturels sont indépendants, et que 25 autres pour cent sont partiellement indépendants. Cependant, bien que 65 pour cent des travailleurs culturels interrogés aient déclaré que l'évolution technologique avait affecté leur travail dans le secteur culturel, 30 pour cent d'entre eux n'ont reçu aucune formation leur permettant de faire face à ces changements. Les deux tiers n'ont fait état d'aucun besoin de formation, et le meilleur lieu de formation qui ait été cité est l'université ou l'entreprise. Les principales raisons invoquées pour ne pas suivre de formation sont le coût et le manque de temps. Dans de nombreux cas, les catégories professionnelles les plus portées à vouloir suivre une formation sans le pouvoir étaient celles qui travaillaient le plus souvent à leur compte. Ces résultats, quoique provisoires, mettent en lumière un problème essentiel, en matière d'emploi dans la société de l'information. Il faut, de toute évidence, une solide formation universitaire et un large éventail de compétences techniques et interpersonnelles constamment affinées et mises à jour. Comment le travailleur indépendant peut-il les acquérir sans budget formation ni temps libre, et alors qu'il n'a pas la possibilité de se former sur le tas?
Dans la société de l'information mondiale qui émerge, l'un des défis les plus difficiles à relever pour les décideurs, les employeurs et les travailleurs touche à l'accès. Il n'y a pas de main-d'œuvre compétente sans un triple accès: premièrement, un accès physique et technique aux produits et aux services. Les individus ont-ils un contact quotidien direct avec les instruments de la technologie de l'information et les services sur réseau existants? Deuxièmement, un accès à un coût raisonnable aux réseaux d'information et au contenu local; troisièmement, l'éducation, les compétences et les aptitudes nécessaires pour l'accès du citoyen. L'individu dispose-t-il du savoir-faire nécessaire pour travailler d'une manière constructive sur des données numérisées? Possède-t-il les rudiments du numérique? Sans accès, on ne peut participer à la société de l'information mondiale en tant qu'employé de la machine économique ou consommateur de nouveaux produits et services; on ne peut pas non plus, sans accès, participer en tant que citoyen à cette source de cohésion sociale et de communautés.
Quel doit-être le rôle des pouvoirs publics? Au cours des années quatre-vingt-dix, les contraintes financières et la demande de transparence et de responsabilisation adressée aux pouvoirs publics a amené à repenser en permanence les principales responsabilités de l'Etat. Les fonctionnaires et les hommes politiques s'interrogent: l'Etat doit-il intervenir? Dans l'affirmative, comment? Quelqu'un d'autre -- un autre niveau d'administration, le secteur privé, la société civile -- serait-il plus efficace et plus efficient? Une telle intervention aiderait-elle nos citoyens à relever les défis et à se plier aux exigences d'économie mondialisée en matière d'emploi?
Le rôle de l'Etat est de servir la population. Il doit tenir la balance égale entre les besoins sociaux et économiques des citoyens (préservation du patrimoine culturel, maintien d'une présence nationale dans la société de l'information et créations d'emplois), et les besoins des actionnaires, des employeurs et des travailleurs, lesquels demandent que soient réunies les conditions d'une concurrence loyale et durable. Le débat et les discussions de politique générale tournent autour d'un équilibre à trouver entre deux impératifs apparemment contradictoires: les valeurs civiques et les valeurs du marché et du consommateur. Nous souscrivons aux principes énoncés par le G7. Le gouvernement doit agir en usant de son pouvoir d'entraînement et créer les conditions propices à une réalisation de ces principes. Par ailleurs, la vision ne deviendra réalité que si des efforts sont faits pour assurer l'harmonisation des environnements nationaux dans un cadre multilatéral.
Que représente la société mondiale de l'information pour les gouvernements, les employeurs et les travailleurs? C'est l'avènement d'un nouveau partenariat. Nulle part elle n'est encore pleinement opérationnelle et intégrée. Le passage à la société mondiale de l'information où tous ceux qui le souhaiteront pourront tirer pleinement parti de ses potentialités sociales, culturelles et économiques implique des aménagements structurels et organisationnels importants, ainsi qu'une redéfinition et une redistribution des rôles de tous les acteurs dans la société. La chaîne traditionnelle des valeurs décrivant la production dans la société industrielle, et dans laquelle chaque pas linéaire ajoute de la valeur, est remplacée dans la société de l'information par un réseau de valeur ajoutée complexe, ouvert, et en constante mutation.
Ce réseau de valeur ajoutée dépendra des personnes capables de participer activement en tant que citoyens, consommateurs et employés utilisant les nouvelles technologies, notamment pour produire; il dépendra aussi d'équipes très performantes, multidisciplinaires, composées de bons éléments pouvant faire preuve de flexibilité et d'inventivité pour servir le client ou accomplir une tâche; il dépendra enfin d'organisations novatrices capables de se réinventer sans cesse en souplesse au travers de liens interentreprises étendus. La réalisation de ces objectifs passera dans le domaine de l'emploi par l'instauration d'un cadre qui comprend l'accès à l'information et à la technologie, la reconnaissance et le soutien des emplois non traditionnels liés à la société de l'information, et une collaboration entre les milieux d'affaires, les travailleurs, les syndicats et les pouvoirs publics en vue d'étudier les possibilités de formation et d'apprentissage permanent. Ce cadre exige aussi, tant au niveau national qu'international, une politique et une réglementation qui établissent un juste équilibre entre les valeurs du consommateur et celles du citoyen tout en protégeant les droits fondamentaux. La création de ces réseaux de valeur ajoutée, à même de relever les défis de la société de l'information mondiale, demandera un niveau de coopération et de partenariat sans précédent.
Pour conclure, je poserai un certain nombre de questions qui pourraient nous aider à mieux comprendre l'effet de la convergence sur le secteur du contenu. Le secteur des arts et de la culture qui passe pour l'un des principaux fournisseurs de contenu n'est traditionnellement pas considéré comme faisant partie d'un autre secteur économique ou faisant le lien avec d'autres branches d'activité. Or, il faut s'efforcer de mieux comprendre ce lien. Quel est le lien entre les TIC et l'emploi ou le lien de travail? Les nouveaux emplois du secteur du contenu sont-ils différents des emplois du secteur culturel traditionnel? Qui crée ces emplois et comment? Quelles en sont les principales caractéristiques? Comment progressent-ils? Quelle politique pourrait soutenir cette croissance?
En tant que décideurs, nous devons identifier les nouvelles tendances en matière d'emploi afin d'investir à bon escient dans l'éducation et la formation. Disposons-nous des bonnes informations? Nous posons-nous les bonnes questions et recueillons-nous les bonnes données? N'utilisons-nous pas les modèles de la société industrielle pour décrire la société de l'information? Cela nous donne-t-il la représentation exacte de la réalité dont nous avons besoin pour élaborer une bonne politique ou prendre des décisions économiques judicieuses? Comment les individus, les entreprises, les travailleurs, les communautés et les institutions peuvent-ils œuvrer ensemble pour promouvoir une culture qui valorise les compétences et l'apprentissage permanents?
La société de l'information mondiale est une affaire de liens, de connexion des réseaux, de contenu et de personnes, les technologies utilisées étant diverses et les modalités nouvelles. Ces liens entre secteurs industriels, Etats, entreprises, institutions et personnes tracent la voie de l'avenir.
La société de l'information: l'approche allemande
Jürgen Warnken(19)
La convergence multimédia est un sujet extrêmement important pour l'avenir. Examinant la situation de l'emploi dans les secteurs liés à l'information, l'Institut allemand de la recherche pour le travail et l'emploi a établi que ceux-ci employaient déjà environ la moitié de la population active, et il prévoit qu'ils en emploieront plus de 55 pour cent en l'an 2010. Aux Etats-Unis, les chiffres sont très comparables. Au début de l'année dernière, le gouvernement allemand a entrepris une vaste étude en vue d'établir un rapport sur la voie allemande vers la société de l'information. Nous voulions la décrire, en étudier les caractéristiques et établir ce qu'il fallait faire pour assurer la compétitivité de notre pays dans ce domaine. Sur la base de ces travaux, nous avons mis au point un programme d'action qui intéresse plusieurs secteurs économiques, notamment les secteurs du logiciel et du matériel informatique, les prestataires de services des réseaux et les fournisseurs de contenu. Toutes ces activités commerciales pourraient être regroupées sous le qualificatif «secteur de l'information». Il est probablement impossible de distinguer avec précision ces diverses branches: il existe déjà des entreprises qui fournissent à la fois les réseaux et le contenu; par ailleurs, des alliances stratégiques existent entre des entreprises de divers secteurs, lesquels ne peuvent plus dès lors être envisagés séparément.
Nous nous sommes fixé deux tâches fondamentales: premièrement, la création d'un cadre juridique approprié; et, deuxièmement, la mise au point d'une politique qui favorise l'intégration des découvertes scientifiques et des innovations techniques dans les pratiques commerciales et leur acceptation par les employeurs et les travailleurs concernés. L'objectif de cette politique pourrait se résumer ainsi: «accélérer la diffusion».
Venons-en d'abord au domaine législatif. Un nouveau projet de loi sur les services d'information et de communication est actuellement en discussion en Allemagne. Il devrait s'appliquer à toutes les nouvelles catégories de fournisseurs d'information, tels que les services en ligne. Il ne traite pas de l'emploi parce que le ministère fédéral du Travail estime que le droit du travail actuel suffit pour affronter les problèmes de l'emploi dans le secteur des médias. Il n'est pas besoin de légiférer dans ce domaine. Il est possible qu'il faille dans certains cas revoir la définition de l'«entreprise» pour y inclure les travailleurs à domicile ou les télétravailleurs, par exemple, mais ce genre de modification peut certainement être apportée par les partenaires sociaux à l'occasion de négociations collectives ou au niveau de l'entreprise. La première convention collective entre les Telecom et les PTT allemandes couvre déjà, semble-t-il, ces nouvelles formes d'entreprises.
J'en viens à présent à la deuxième grande tâche que nous nous sommes fixée. Pour réussir dans une économie mondialisée, un pays doit diffuser largement l'information sur les orientations de politique générale, innover en tirant parti au mieux des connaissances techniques et faire accepter par sa population et par les travailleurs -- qu'ils travaillent ou non dans le secteur de l'information -- les nouveautés. Le gouvernement allemand est actif dans plusieurs domaines et je voudrais en donner quelques exemples. Nous nous efforçons d'avoir un dialogue nourri avec tous les groupes, avec la communauté scientifique comme avec les syndicats. En outre, nous avons créé une instance appelée «INFO 2000» afin d'amener les questions relatives à la société de l'information au niveau de l'entreprise. Cent cinquante institutions ont assisté au congrès inaugural d'INFO 2000 et divers groupes de travail traitent actuellement de thèmes spécifiques tels que «Le travail dans la société de l'information» ou «Les questions de recyclage, d'enrichissement des connaissances et d'adaptation aux conditions nouvelles».
Par ailleurs, les organismes publics jouent un rôle très important de catalyseurs ou d'initiateurs; ils lancent des projets pilotes, par exemple en matière de télétravail, ou ils tirent parti des nouvelles technologies de l'information et de la communication pour améliorer le fonctionnement de l'administration publique ou des services publics de santé (télémédecine). Il est de toute évidence important, dans le domaine des nouvelles technologies de la télécommunication, de ne pas s'enfermer dans un cadre national. Notre programme d'action prévoit un renforcement de la coopération avec les organisations européennes et internationales. La Commission européenne a déjà commencé à étudier l'impact des nouvelles technologies sur l'emploi par exemple. Dans son premier rapport sur les activités de recherche futures, elle a affirmé la nécessité de redoubler d'efforts dans ce domaine de la recherche et développement. En outre, on doit se féliciter de ce que, dans son Livre vert intitulé «Vivre et travailler dans la société de l'information», elle place clairement au premier rang de ses préoccupations la personne, l'être humain. Enfin, je me réjouis de ce que l'OIT, en organisant ce colloque, se soit impliquée dans ce domaine. Nous devons nous interroger sur les conséquences de l'évolution des marchés nationaux et mondiaux pour l'emploi, l'organisation du travail et la sécurité sociale.
Je voudrais à présent aborder deux questions en rapport avec la société de l'information, à savoir l'éducation et la formation, et le télétravail.
En ce qui concerne les qualifications, de plus en plus d'emplois exigeront du travailleur à l'avenir qu'il soit capable de résoudre des problèmes complexes et abstraits. Le système de formation professionnelle initiale et complémentaire n'est peut-être plus adapté. Il faut commencer par reformer l'école et élargir considérablement les compétences des élèves et des jeunes étudiants. Dans cette optique, le gouvernement fédéral a, avec le concours de divers organismes de parrainage, pris une initiative visant à encourager les écoliers à découvrir les moyens de communication électroniques tels qu'Internet. Le marché du matériel pédagogique électronique s'élargit et il offre un large éventail de possibilités aux écoliers et aux étudiants. La réussite passe par une bonne connaissance de la technologie de l'information, laquelle doit s'acquérir très tôt si l'on veut qu'elle soit à la base d'un processus d'apprentissage continu.
Nous estimons que le télétravail constitue sans aucun doute l'une des formes de travail de l'avenir, que ce soit en Allemagne ou dans la plupart des autres pays de l'Union européenne. Les télétravailleurs sont aujourd'hui très peu nombreux, encore que leur nombre soit plus élevé qu'on ne pourrait le croire. Ils seraient en Allemagne, selon certaines estimations, entre 10 000 et 150 000. L'ampleur de la fourchette, due essentiellement à des divergences dans la définition, montre que des incertitudes subsistent quant à la qualité de télétravailleur.
Nous avons entrepris de recenser les obstacles qui s'opposent au développement du télétravail et de désarmer les oppositions; nous avons brossé un tableau général de la situation actuelle; nous venons de lancer une campagne d'information et de motivation, dans le cadre de laquelle il sera procédé à des consultations sur les aspects organisationnels et économiques du télétravail, ainsi que sur l'état du droit en la matière. Nous avons consulté des spécialistes car le télétravail peut, sur le plan juridique, s'appréhender différemment selon que le télétravailleur est un travailleur à domicile ou un travailleur indépendant. Nous estimons que le télétravail devrait s'effectuer -- dans la mesure du possible -- dans un cadre bien défini, notamment sur le plan juridique, et, de préférence, dans le cadre d'un contrat de travail ordinaire. Cela contribuerait à le faire accepter par la population. Nous envisageons également le développement d'un télétravail en alternance -- avec retour périodique à des conditions de travail normales --, afin de permettre aux télétravailleurs de maintenir des contacts avec leurs collègues. Le résultat de ces consultations sera discuté avec les partenaires sociaux et donnera lieu à des recommandations. Cela permettrait sans doute d'avoir raison de certains des obstacles et objections auxquels se heurte le télétravail, notamment dans les petites et moyennes entreprises. Dès lors, nous pourrions tirer parti de l'intérêt que la population porte à ce type de travail et en développer les potentialités en termes d'emplois. Il est indispensable pour ce faire d'assurer aux télétravailleurs la protection nécessaire, mais celle-ci doit aller de pair avec la flexibilité exigée par les entreprises. Il serait bon de parvenir sur ce point à un accord international. La campagne de motivation et les consultations auxquelles elle donne lieu constituent l'axe principal de notre action, mais nous avons également pris d'autres initiatives. Ainsi, nous avons tenté de rendre les tarifs des télécommunications dans ce domaine aussi attrayants que possible. En outre, le gouvernement fédéral a entamé avec les autorités régionales des discussions pour déterminer si le développement du télétravail dans les zones rurales pourrait revitaliser l'économie locale.
Enfin, je voudrais ajouter que plusieurs ministères fédéraux tentent de donner l'exemple en lançant en leur sein des expériences de télétravail. Pour conclure, je ne pense pas qu'il suffise aux Etats de légiférer. Ils doivent s'impliquer activement. Ils doivent soutenir les actions de promotion comme les projets pilotes, qui offrent une possibilité de discussions, et les mesures éducatives. Il importe aussi que le dialogue s'engage avec les employeurs et les travailleurs pour que ces résultats soient acceptables pour tous les partenaires sociaux. J'ajouterai que la coopération au niveau international est indispensable. Nous devons également veiller à ce qu'en dépit des changements qui s'annoncent, les nouveaux types d'emplois soient organisés sur la base des normes sociales arrêtées d'un commun accord.
Les problèmes de la main-d'œuvre dans la phase
de transition vers une société de l'information
Chris Warren(20)
Il n'est que de suivre les débats sur les technologies nouvelles dans les grands médias pour être immédiatement frappé par l'élan d'enthousiasme que suscitent ces technologies. Du coup, dans bien des domaines, nous avons droit non pas à un véritable débat, mais à un battage publicitaire. Certes, cet enthousiasme n'est pas sans fondement. En effet, pour ceux d'entre nous qui travaillent dans le secteur des médias et du spectacle, les mutations qui s'inscrivent dans le cadre de la convergence multimédia représentent le plus radical bouleversement de nos méthodes de travail et de la perception que nous avons de nous-mêmes depuis l'avènement, il y a plus d'un siècle, du spectacle populaire et des mass média.
Mais les changements ne sont pas seulement affaire de technologie, de bits et d'octets. A titre d'exemple, je voudrais évoquer certaines coïncidences survenues dans mon propre pays, l'Australie. Ce mois-ci, mon syndicat a signé une nouvelle convention collective avec le groupe de presse Rupert Murdoch, convention qui porte notamment sur l'utilisation électronique des travaux des journalistes, des artistes et des photographes employés par les quotidiens appartenant au groupe en Australie. Ce mois-ci également, nous négocions une convention à l'intention des artistes interprètes et des techniciens travaillant dans les nouveaux studios de cinéma Fox appartenant au groupe de presse Newsgroup, qui sont construits à Sydney et qui produiront sans doute le plus de films au monde après Hollywood et l'Inde. Ce mois-ci encore, nous avons introduit un recours contre News Ltd. au nom des footballeurs professionnels employés par l'entreprise dissidente du groupe qui a été créée afin de permettre à la chaîne de télévision payante Fox de gagner de nouveaux abonnés.
Si j'évoque ces trois faits, ce n'est pas pour vanter les activités de mon syndicat, mais pour mettre en lumière deux points: premièrement, la convergence est désormais la règle et non l'exception dans le secteur de l'information; deuxièmement, cette convergence est commandée bien plus par des impératifs financiers et économiques que par des considérations d'ordre technologique. Comme les auteurs de travaux universitaires sur la technologie se plaisent à le faire remarquer, la découverte de technologies nouvelles n'est pas le fruit du hasard, mais le résultat de travaux de recherche. Dans le secteur du spectacle et des médias, des technologies sont découvertes et mises au point parce qu'elles sont susceptibles de rapporter de l'argent et de procurer un surcroît de pouvoir. Autrement dit, les changements qui affectent les travailleurs du secteur de l'information que nous sommes sont autant, sinon plus, sociaux et économiques que technologiques.
Comment ces changements modifient-ils nos tâches quotidiennes? En premier lieu, les personnes pour lesquelles nous travaillons changent complètement de physionomie. Nous serons sans doute de plus en plus amenés à travailler pour un nombre de plus en plus restreint d'employeurs. Le secteur de l'information est dominé très largement par de grandes entreprises mondiales. A ce stade, aucune tendance ne se dessine clairement quant à la nature de ces entreprises. Certaines sont de grandes entreprises fournisseurs de contenu comme News Ltd.; quelques-unes d'entre elles ont fusionné avec des entreprises spécialisées dans le transport des données, comme Newsgroup avec MCI; d'autres sont spécialisées à la fois dans le logiciel et dans le matériel, comme Sony; d'autres encore ne sont que des conglomérats de type ancien, comme Westinghouse. Certes, les tensions qui existent au sein de ces sociétés transnationales se font sentir également dans d'autres secteurs, mais elles mettent en cause le contrôle que les travailleurs avaient dans les médias et entreprises de spectacle traditionnels dans le domaine du travail et de la création. La lutte pour l'utilisation du matériel que nous créons s'en trouve également exacerbée.
Après nous avoir rémunérés, les grandes entreprises cherchent à tirer de multiples utilisations de notre travail sans supplément de salaire et souvent sans que le créateur premier ait son mot à dire sur la bonne ou la mauvaise utilisation de son produit. Pour les travailleurs employés dans le secteur de l'information, le contrôle et la réglementation de la propriété intellectuelle sont au cœur des revendications. Tel ne devrait pas être le cas vu que, d'ordinaire, les revendications portent en premier lieu sur l'argent -- une juste rémunération pour le travail que nous créons -- et, en second lieu, sur l'intégrité morale de notre activité professionnelle. La plupart des employeurs approuveraient tout au moins verbalement ces principes alors que, dans la pratique, rares sont les employeurs, n'importe où dans le monde, qui sont disposés à négocier sérieusement avec leurs salariés sur ces questions. Or, pour nous travailleurs qui faisons œuvre de création, rien n'est davantage au centre des relations employeur-salariés que l'utilisation qui est faite du travail dont nous sommes les véritables créateurs.
La deuxième question, qui est liée à la première, se rapporte au fait que nos employeurs tendent désormais à opérer davantage dans le secteur privé que dans le secteur public. Dans tous les pays, l'attachement à la notion de service public dans les médias faiblit, ce qui se traduit par une baisse de l'aide de l'Etat aux chaînes publiques de radio et de télévision.
La troisième question concerne l'augmentation du nombre de travailleurs d'appoint dans le secteur de l'information. Qu'ils aient pour nom travailleurs occasionnels, travailleurs indépendants, personnes engagées sur la base de contrats à durée déterminée ou télétravailleurs, nous voyons se multiplier des arrangements très éloignés de la notion traditionnelle d'emploi direct, permanent et relativement sûr. La sécurité de l'ensemble des travailleurs s'en trouve amoindrie et les employeurs peuvent en jouer pour renforcer leur contrôle sur l'information elle-même. Un exemple frappant nous en est donné par les principales maisons d'édition d'Amérique du Nord qui cherchent à tirer parti de l'immense pouvoir de négociation dont elles disposent pour obliger leurs écrivains indépendants à céder tous leurs droits sur leurs ouvrages pour quelque usage que ce soit. Tel est le genre d'exploitation que dissimule cette antienne qu'est devenue la «main-d'œuvre indépendante et flexible».
La répartition du travail en subit également les conséquences à l'échelle mondiale. Les grandes entreprises peuvent en effet tirer parti des nouvelles technologies pour transférer le travail des pays syndicalisés à salaires élevés vers les pays non syndicalisés à bas salaires. C'est ainsi que le traitement de l'information est réalisé aux Philippines, et les films d'animation en République de Corée. Cette délocalisation a eu pour corollaire un changement dans la composition de la main-d'œuvre du secteur de l'information. Un recul sensible des métiers traditionnels a été et continue d'être enregistré dans ce qu'il est convenu d'appeler les systèmes de fourniture des informations, la maintenance des télécommunications et la publication des journaux, pour n'évoquer que les exemples les plus manifestes; ce recul s'est accompagné de créations d'emplois dans le secteur du contenu. Parallèlement, la répartition de la main-d'œuvre entre les sexes a évolué. Les femmes représentent une proportion de plus en plus grande des act