AVANT-PROPOS: 75 ANS DE LA REVUE INTERNATIONALE DU TRAVAIL, UNE RETROSPECTIVE
Une rétrospective peut être un exercice salutaire en rappelant que les idées ont une histoire, que les problèmes se répètent et que le progrès n'est pas un vain mot. Ce sont là quelques-unes des raisons qui nous ont incités à proposer aux lecteurs de la Revue internationale du Travail un florilège d'articles1 parus dans ses colonnes tout au long de ses 75 ans d'existence2. En cette fin du XXe siècle, l'accélération du changement et l'ampleur de la crise sont telles que l'on est peut-être fondé à penser que rares sont les leçons à attendre du passé et que seule l'innovation peut apporter des solutions. Et pourtant, si concevoir une stratégie mondiale pour instaurer la justice sociale dans un monde où les conflits sociaux se multiplient, si étudier les différentes politiques possibles pour lutter contre le chômage de masse, si définir les moyens à mettre en oeuvre pour préserver la cohésion sociale et si prendre en compte l'importance de l'exercice d'un emploi pour le respect de soi sont des impératifs de notre époque, il n'en reste pas moins que ce sont aussi autant de préoccupations dont on constate la récurrence, depuis fort longtemps, au fil des pages de la Revue. Dans cette livraison, nous avons rassemblé - sous une forme pratique - un choix d'articles qui traitent, entre autres, de ces divers thèmes et qui proposent des solutions3. Cet exercice montre également combien le rôle de la Revue s'inscrit dans la durée: elle n'a jamais cessé de propager les idées d'éminents auteurs sur les grandes questions économiques et sociales et de favoriser les débats de fond sur les choix politiques qui s'offrent.
1921
Ce numéro spécial commence, comme avait commencé le premier numéro de la Revue, par un vibrant rappel de la raison d'être d'une organisation internationale du travail, dont l'auteur n'est autre que le premier directeur du BIT, Albert Thomas. Pourquoi créer une organisation internationale du travail? Quel peut en être l'intérêt? On s'interrogeait à l'époque (comme aujourd'hui) sur l'utilité d'un tel organisme international. Son avenir n'était pas assuré. Il est vrai que les visionnaires ont rarement la tâche facile: soit leurs idées sont démenties, et sont vite oubliées, soit elles tardent à se concrétiser et l'on perd souvent de vue les luttes qu'il a fallu mener pour qu'elles s'imposent. D'une manière ou d'une autre, tous les articles reproduits ici rendent compte de ces luttes.Ces premiers combats de l'OIT se déroulèrent dans une situation de remise en cause des fondements même de l'ordre social et politique, et ce dans de nombreux pays. Nulle part on ne pouvait être assuré que le changement serait pacifique et non violent. Aujourd'hui, alors que certains contestent le rôle du système des Nations Unies dans son ensemble et l'intérêt des organisations internationales, à l'exception de celles qui ont une fonction strictement technique, il est sans doute bon de rappeler la dure réalité à laquelle étaient confrontées de nombreuses sociétés à l'époque où l'idée d'un ordre mondial commençait à prendre forme. Lors de sa création, en 1919, l'OIT devenait l'expression institutionnelle d'un engagement à l'échelle mondiale pour la justice sociale. Dès cette création, elle fit l'objet d'attaques, comme le souligne Albert Thomas dans cet article qu'il écrivit pour la Revue moins de deux ans plus tard.
La structure tripartite de l'OIT est une originalité: les représentants des syndicats et des employeurs participent avec les gouvernements à ses organes de direction et, chaque année, à la Conférence internationale du Travail où sont négociées et adoptées les conventions. Bien entendu, l'accord n'était pas parfait sur les rôles respectifs du capital et du travail. Le secrétaire de la Fédération syndicale internationale, J. Oudegeest , a bien vu les possibilités offertes aux travailleurs par la reconnaissance de leurs droits dans le Traité de Versailles et par l'institutionnalisation de ceux-ci à travers l'OIT. Dans l'article que nous reproduisons ici, il souligne l'importance capitale de la consultation et promet que son organisation soutiendra le BIT pour tant que celui-ci servira loyalement le travail. Un autre article, celui de John R. Commons, est consacré aux attentes des travailleurs. Se fondant sur l'étude de quelques expériences particulièrement heureuses d'organisation de la main-d'oeuvre, il conclut que les travailleurs recherchent avant tout la sécurité dans leur emploi et non quelque influence sur la direction des affaires; que les directions d'entreprises ont des responsabilités à l'égard des actionnaires, des travailleurs et de la société. Selon lui, la prévention contre les accidents du travail, la protection de la santé des travailleurs et la création d'assurances contre le chômage, à l'initiative des entreprises, sont autant d'actions qui prouvent que le capitalisme commençait à se corriger de ses défauts.
John D. Rockefeller jr dépeint ce qui aujourd'hui encore pourrait être une conception éclairée du rôle des dirigeants de l'industrie. Selon lui il importe que l'industrie se préoccupe tout autant de développer le bien-être de l'individu que de produire des richesses.; et ajoute que le capital organisé se conduit parfois d'une manière peu louable, contraire aux lois et opposé aux intérêts des travailleurs et de leur communauté [...] Il arrive de même que les organisations ouvrières ne tiennent pas suffisamment compte des droits du patron et du public. Il insiste enfin sur la nécessité de voir les travailleurs s'organiser, propose des dispositifs institutionnels permettant leur représentation, ébauche le contenu d'une charte des droits des travailleurs et énonce une profession de foi qui, selon lui, devrait être celle des partenaires de l'industrie.
A cette époque, l'idée d'un droit international du travail (on parlait alors de droit ouvrier) avait déjà commencé à faire son chemin. Dans l'article d' Ernest Mahaim que nous avons choisi, celui-ci rappelle brièvement quels ont été ces premiers pas, qui ont précédé la création de l'OIT. Il traite ensuite des rapports entre le droit interne et le droit international, entre les principes qui fondent la souveraineté nationale et ceux de la communauté des Etats. Comme il le souligne, si certaines situations relèvent à l'évidence du domaine international, comme la protection des travailleurs étrangers, le droit international du travail qui se construit sous les auspices de l'OIT va bien au-delà par la raison qu'il tend à garantir à l'humanité au travail un minimum de droits. Selon lui, l'universalité de l'OIT - que d'aucuns considèrent comme une faiblesse - est primordiale. Le droit international ouvrier a pour but final de mettre à l'abri de la concurrence internationale un minimum de conquêtes ouvrières qui définissent le statut de l'humanité.
Pris ensemble, ces articles publiés en 1921 donnent cohérence aux raisons qui présidèrent à la création de l'OIT. Y apparaissent la vision, les tensions et les différences de points de vue entre le travail et le capital qui ont à l'époque - comme ils le font aujourd'hui - forgé la politique économique et sociale et défini l'OIT en tant qu'institution. On y trouve aussi les sujets qui reviendront tout au long des pages de la Revue par la suite: la protection et la sécurité des travailleurs, le rôle du droit international du travail, et la recherche de solutions dans la coopération.
1927
Le lecteur sera peut-être surpris de découvrir un article écrit en 1927 traitant explicitement des avantages et des inconvénients de ce que l'on appellerait aujourd'hui la clause sociale4. Tel est bien le sujet de l'article d' Herbert Feis: quels seraient les effets sur la concurrence internationale d'une réglementation des conditions de travail par des normes internationales. S'il reconnaît les avantages de la concurrence internationale pour tous les pays, dans la mesure où elle accroît le revenu national et où elle améliore globalement les conditions de travail et les revenus, il n'en souligne pas moins qu'elle peut avoir des effets destructeurs si les pays tentent d'abaisser leurs prix en dégradant les conditions de travail et si l'adaptation de certaines industries à cette concurrence est lente ou douloureuse pour les travailleurs. L'établissement de règles internationales peut garantir que ces derniers trouveront leur part dans la croissance et empêcher la dégradation des conditions de travail mais, poursuit l'auteur, il peut également induire des pertes économiques en entravant la concurrence, en augmentant les prix à la consommation, et en retardant les progrès des pays les plus pauvres qui n'ont d'autre atout qu'un faible coût du travail. La permanence de cette profonde contradiction explique que le commerce international soit un sujet fréquemment abordé dans les pages de la Revue (voir par exemple l'article de Jan Tinbergen dans ce numéro). H. Feis fournit également de précieuses indications sur la façon dont s'élaborent les compromis entre les représentants des travailleurs et des employeurs, ainsi qu'entre ceux des pays riches et des pays pauvres, lorsqu'ils négocient l'adoption de normes internationales du travail.
1935
En 1935, la plupart des pays riches étaient au pire de la crise économique, victimes de la déflation et du chômage de masse. Pourtant, en Suède le déclin avait été moindre et le redressement plus rapide. Pour quelles raisons? L'intérêt pour cette question était bien entendu considérable à l'époque. Bertil Ohlin, qui avait auparavant rédigé des rapports sur la crise mondiale et sur le chômage en Suède - et qui reçut plus tard le prix Nobel d'économie5 -, analyse les causes du redressement de la Suède dans l'article que nous reproduisons ici. Au fond, la Suède a appliqué le modèle keynésien avant la lettre, et ce, en partie, grâce à l'apport d'Ohlin lui-même à l'analyse de la politique macroéconomique6 . Ce qui a permis de réduire le chômage, de faire croître l'investissement et d'empêcher les revenus de chuter fortement, c'est la combinaison d'un taux de change flexible, d'une politique monétaire conçue pour faire baisser le taux d'intérêt réel et pour favoriser l'investissement, d'une politique budgétaire expansionniste où l'emprunt permettait de financer de forts déficits, de travaux publics productifs et du soutien de l'Etat à l'agriculture7. B. Ohlin poursuit par l'examen des politiques qui seraient appropriées face aux problèmes à venir en matière d'emploi et de chômage, considérant qu'il est de la première importance que l'Etat et les collectivités locales se tiennent prêts à lancer la politique économique appropriée dès que le besoin s'en fait sentir. Il traite également de la politique de la main-d'oeuvre, qu'il s'agisse du différentiel de salaire nécessaire pour garantir l'emploi des travailleurs les moins qualifiés, de la mobilité géographique qui facilite les adaptations et des effets dissuasifs des aides publiques (en fait, il abordait déjà le sujet du risque moral); autant de questions qui font encore aujourd'hui l'objet de débats.
1936
L'article d' Abba P. Lerner que nous avons repris fut le premier à rendre simple et intelligible par tous la théorie de Keynes sur l'emploi8. Les apports personnels de A. P. Lerner furent par ailleurs importants, que ce soit à la théorie des économies socialistes, à celle du commerce international ou à l'économie du bien-être, par exemple sur les prix de référence dans une économie socialiste décentralisée, sur la symétrie entre les droits à l'importation et à l'exportation, sur la tendance à l'égalisation de la rémunération des facteurs, ou encore en proposant la notion de point du plein emploi (qui fut développée par la suite avec celles de taux naturel de chômage ou de taux de chômage non inflationniste). Mais revenons à son exposé des points forts de la théorie de Keynes. Prenant le contre-pied de l'orthodoxie classique qui prévalait alors, il explique pourquoi la réduction des salaires nominaux ne suffirait pas à garantir le plein emploi (défini comme l'absence de chômage involontaire): les coûts baisseraient mais la demande baisserait plus encore, réduisant à néant le gain en emplois, à moins qu'au nouveau point d'équilibre le taux d'intérêt ne soit inférieur à ce qu'il était dans la situation de départ. L'apport principal touche aux déterminants de l'investissement dont dépend le niveau de l'emploi. Il est plus efficace d'agir directement, plutôt qu'indirectement, sur le taux d'intérêt et la consommation. Ceux qui, pour atténuer la crise, préféreraient procéder à une réduction des salaires nominaux plutôt que de recourir à des moyens directs, c'est-à-dire à l'abaissement du taux de l'intérêt et l'encouragement par tout autre moyen à investir ou à consommer, feraient comme le voyageur qui abandonnerait la grande route pour prendre un sentier détourné, sombre, pénible et peu sûr [...] Outre cet enseignement cardinal de la doctrine keynésienne, plusieurs autres de ses concepts fondamentaux sont définis avec clarté tels que la préférence pour la liquidité ou l'efficacité marginale du capital; d'autres sont tout aussi clairement expliqués, comme par exemple l'erreur que constitue la généralisation des bienfaits de l'épargne lorsque l'on passe du point de vue individuel au point de vue collectif. Ce débat sur les causes du chômage, si important lorsqu'il s'agit de lui trouver des remèdes, entre manque de flexibilité ou faiblesse de la demande globale, n'a, semble-t-il, rien perdu de son actualité.
1939
La Suède ne s'est pas seulement distinguée pour son avance en matière de politique économique au début des années trente, mais aussi par sa politique familiale. Alva Myrdal - qui reçu par la suite le prix Nobel de la paix - a participé de près à l'élaboration de la politique démographique de la Suède. Nous reprenons ici un article où elle explique quelles étaient les préoccupations de son pays et quels types de mesures ont été proposées et appliquées. A cette époque (et il en est de même aujourd'hui dans plusieurs pays d'Europe) on s'inquiétait du déclin et du vieillissement de la population. Il n'est pas aisé de concevoir une politique familiale efficace dans une société démocratique. Dans ses grandes lignes celle qui fut adoptée constituait une synthèse constructive de [...] néo-malthusianisme en ce sens qu'il sanctionne une limitation rationnelle des naissances et [...] des conceptions positives du groupe conservateur, du moins dans la mesure où elles tendent à empêcher le déclin progressif de la population. Etant donné qu'il est financièrement coûteux d'élever des enfants, une des clés de la politique a été de transférer une partie de cette charge des familles sur la collectivité. A propos des moyens permettant de répartir le coût de l'aide aux familles, l'auteur aborde toute une série de questions sociales plus larges, comme les avantages respectifs des prestations en nature ou en espèces, les aides au logement, l'éducation, l'emploi des femmes mariées ou les inégalités entre les milieux urbain et rural. Il est intéressant de relever le lien explicite qu'elle fait entre l'incitation à agrandir les familles et la garantie que les femmes mariées puissent avoir un travail rémunérateur; ce souci est à la base des mesures pratiques adoptées pour concilier les rôles auxquels aspirent les femmes, professionnels et maternels.
1945
Quel type de politique économique mener pour assurer le plein emploi? Tel est le sujet de l'article de Michal Kalecki reproduit ici. Son analyse est fondée sur une présentation comptable très simple du revenu national et sur la notion de production nationale nette. Ces outils lui permettent d'évaluer quel type de politique budgétaire serait appropriée, au Royaume-Uni et aux Etats-Unis respectivement, pour atteindre le plein emploi dans la période d'après-guerre. En 1945, M. Kalecki avait déjà acquis une solide réputation grâce à ses travaux sur les cycles économiques, réputation qui s'est encore affirmée par la suite du fait de ses apports à la théorie de la croissance et à l'analyse du fonctionnement des économies capitaliste et socialiste. En ce qui concerne l'emploi, il a consacré d'autres articles, qui datent de la même période que celui que nous présentons ici, aux moyens d'atteindre et de préserver le plein emploi, sous leur aspect politique autant qu'économique9.
1953
Après la seconde guerre mondiale, le nombre des Etats-nations a fortement augmenté à mesure que les anciennes colonies conquéraient leur indépendance. L'on élabora alors des politiques de développement économique et une nouvelle discipline vit le jour: l'économie du développement. Le taux de croissance de la population était l'un des éléments que l'on observait de près - comme on le fait d'ailleurs aujourd'hui. Bien des experts et des hommes politiques soutenaient qu'il était nécessaire de contrôler la fécondité pour que le développement soit possible, partant du postulat qu'il existait un rapport direct et simple entre la diminution de la fécondité et l'augmentation du niveau de vie. En 1974, plusieurs auteurs ont abordé dans la Revue (par exemple Harvey Leibenstein, Naval H. Tata et P. P. Narayanan) les questions de planification familiale et de politique démographique, y compris à propos du rôle que les syndicats et les organisations d'employeurs pouvaient jouer dans la mise en oeuvre de ces politiques10. Les questions relatives à la population et à l'évolution démographique en général doivent bien entendu être prises en compte dans l'analyse du marché du travail, il est donc logique qu'elles aient régulièrement figuré à l'ordre du jour des recherches du BIT. La contribution au débat que nous reproduisons ici - celle de Colin Clark en 1953 - apporte un point de vue nouveau, car l'auteur avance que la nature de la relation entre accroissement de la population et amélioration du niveau de vie n'est pas si simple. C. Clark avait des centres d'intérêt fort variés. Il fut un précurseur dans l'estimation du PNB (Produit National Brut), il s'est ensuite tourné vers l'analyse des déterminants de la croissance économique et il se préoccupait des questions d'inégalité entre pays riches et pauvres au moment où il a écrit cet article pour la Revue.
1955
Après la grande dépression et les ravages de la seconde guerre mondiale, le redressement était alors pratiquement accompli. Non seulement le besoin d'un certain nombre de prestations sociales se faisait sentir mais, en outre, un certain nombre de pays en avaient désormais les moyens, et l'amorce de l'aide au développement des pays les moins avancés devenait tangible. Dans l'article reproduit ici, Paul Chu s'interroge: Existe-t-il quelques raisons de croire que notre époque sera marquée dans l'histoire comme celle où, pour la première fois, d'importantes collectivités ont osé faire de l'idéal du bien-être pour tous un objectif réel et non plus une utopie? Avec le recul, nous savons que la réponse est en partie positive. La grande avancée des prestations sociales (associées au fort gain de productivité de l'agriculture et au progrès de l'action sanitaire) a provoqué un allongement substantiel de l'espérance de vie et bien d'autres indicateurs encore confirment l'amplitude des progrès réalisés, même si les fléaux que sont la pauvreté, voire le dénuement, persistent encore aujourd'hui. Mais revenons à l'époque de la transition. P. Chu explique en quoi les employeurs et les syndicats, ainsi que d'autres organisations bénévoles, peuvent pourvoir aux prestations sociales; il souligne également l'apparition de ce qu'il est désormais convenu d'appeler l'Etat-providence. Il soutient l'idée, toujours présente dans les débats contemporains, que dans l'entreprise comme dans l'économie nationale, il n'est pas de développement économique sans investissements sociaux.
1960
Tous les pays semblent alors engagés sur la voie de l'industrialisation, de cette société universelle vers laquelle s'acheminent tous les peuples, pour reprendre les termes de l'article de Clark Kerr, Frederick Harbison, John Dunlop et Charles Myers qui figure ici. Ils y résument quelques-unes des idées fondamentales et des conclusions d'une ambitieuse étude inter-universitaire sur l'industrialisation des sociétés à leurs différents stades de développement. Après avoir revu la question des conflits du travail, ils ont fixé leur attention sur l'apparition d'un enchevêtrement des règlements qui relient les hommes les uns aux autres par de nouveaux liens de subordination et créent, dans la hiérarchie des vastes entreprises privées ou publiques, un réseau de droits, d'obligations et de fonctions pour les travailleurs, les techniciens et le personnel de direction. Ils dégagent un certain nombre de caractéristiques communes: un niveau technique élevé qui repose sur la recherche et requiert des investissements, une ouverture de l'éventail des qualifications qui nécessite un système d'enseignement adapté, une organisation à grande échelle dans le public et le privé, et l'établissement d'un consensus impliquant la responsabilité individuelle tant des travailleurs que des dirigeants. L'ampleur de leur enquête - comme son retentissement - furent sans précédent11. Il n'est donc guère surprenant que leurs prévisions se soient vérifiées, du moins sur les points les plus importants. Parmi celles-ci, on relèvera la vision d'une société industrielle pluraliste où l'opposition entre l'uniformité et la diversité subsistera, une société à la fois centralisée et décentralisée... [dont] l'Etat ne sera pas absent. Selon eux, cet industrialisme pluraliste aurait un double aspect: partout dans le monde le travailleur dans l'industrie, en acceptant un conformisme accru dans sa vie professionnelle, connaîtra probablement une plus grande liberté dans sa vie privée.
1969
L'OIT fête son 50e anniversaire, moment propice à la réflexion et au bilan. Il semblait admis en 1919 que l'activité normative serait le premier moyen d'action de l'OIT, même si Albert Thomas avait déjà à l'époque une conception plus large de son rôle. Entre-temps, l'Organisation avait adopté la Déclaration de Philadelphie et vu son mandat élargi à l'examen des politiques économiques et financières12; quant au nombre des Etats Membres, il s'était multiplié. Il n'en reste pas moins que l'élaboration de normes internationales du travail restait au cur des fonctions de l'OIT. A l'occasion de ce 50e anniversaire, Nicolas Valticos avait écrit un article - que nous avons également choisi de reproduire - où il exposait avec la plus grande clarté quelle était la nature de cette activité normative et où il démontrait combien elle restait pertinente. Il y présentait l'objet des normes internationales du travail, la façon dont elles étaient adoptées et les moyens de leur donner effet. Comme il le souligne, l'idée d'une législation internationale du travail est antérieure à la création de l'OIT et remonte aux débuts de l'ère industrielle. S'il est une raison qui a été en réalité le moteur le plus puissant de la réglementation internationale du travail [, il] s'agit du vieil et éternel besoin de justice. A côté de cette raison, il en était une autre: garantir la paix qui n'est pas une notion purement négative d'absence de guerre mais doit répondre à une conception positive comportant des conditions stables, justes et harmonieuses tant à l'intérieur des pays qu'entre les pays. Il souligne enfin une troisième raison qui est d'éviter que la concurrence ne s'exerce au détriment des travailleurs. Au-delà, les normes ont servi à mettre en évidence que la politique économique est un moyen de réaliser des objectifs sociaux, à constituer une garantie contre les régressions et à inspirer les gouvernements dans l'orientation de leur politique sociale. Ce point fait sur l'activité normative de l'OIT n'a aujourd'hui rien perdu de sa validité.
1970
J. Tinbergen, lauréat du prix Nobel d'économie en 1969, a participé, à la fin de cette année-là, à une réunion organisée pour conseiller le BIT sur les priorités que devait se fixer, en matière de recherche, le Programme mondial de l'emploi qui venait d'être créé13. Dans sa communication, il traita des rapports entre la politique commerciale internationale et la création d'emplois. Les politiques restrictives - en particulier dans l'agriculture et les textiles - ainsi que la structure des droits d'importation, défavorable aux produits à forte valeur ajoutée, vont à l'encontre d'échanges fondés sur les avantages comparatifs, comme le veut la théorie d'Heckscher-Ohlin. Dans son article, l'auteur explique que le classement des industries en fonction de la densité relative des facteurs permettrait d'orienter de façon optimale la division internationale du travail. Le point fort de sa plaidoirie est que: le plus grand obstacle aux choix des industries les mieux indiqués pour les pays en voie de développement est actuellement constitué par les politiques commerciales restrictives des pays développés, même s'il se montre également critique à l'égard des barrières élevées par les pays moins développés. La force de ses arguments a contribué aux progrès qui ont été réalisés depuis dans l'abaissement des barrières commerciales, elle rappelle également quel gain pourrait être tiré en matière d'emploi d'un régime du commerce international moins déséquilibré.
1971
Bien des préoccupations actuelles trouvent un écho dans l'article de Michael Todaro sur les migrations en Afrique que nous avons choisi, comme, par exemple, l'urbanisation rapide malgré le chômage de masse qui sévit dans les villes ou les déterminants de la migration. On sera également frappé par l'avertissement qu'il lance sur les problèmes urbains alors même que la taille des plus grandes villes d'Afrique n'était à l'époque qu'une fraction de ce qu'elle est aujourd'hui. De même, les choix politiques envisagés restent en débat: qu'il s'agisse, à court terme, d'éliminer les distorsions dans le coût des facteurs (lorsqu'elles existent), de créer des emplois par voie d'accords ou d'imposer des restrictions à la migration; à moyen terme, d'appliquer une politique générale des revenus, de choisir des techniques permettant d'accroître la production ou de réaliser des grands travaux d'infrastructure; à long terme, enfin, de limiter la croissance démographique et de réduire la dépendance technologique. Cette analyse met en évidence les éléments capitaux d'une politique de développement économique et d'amélioration du niveau de vie.
1975
Depuis sa création, la question de l'emploi est au centre de l'activité de l'OIT. Dernièrement encore, l'engagement en faveur du plein emploi, productif et librement choisi, a été renouvelé avec des arguments très persuasifs quant à la possibilité d'y parvenir14. Un des auteurs les plus créatifs, à la rencontre de l'économie et de la philosophie, Amartya Sen, s'est attaqué à la question de l'emploi dans un ouvrage de référence qu'il a écrit pour le BIT en 1975 et dont est tiré l'article repris dans ce numéro. Distinguant trois aspects de l'emploi, le revenu, la production, et la considération, il a livré un apport durable à la compréhension du rôle de l'emploi dans la vie moderne. L'auteur a développé cette distinction dans certains de ses travaux les plus récents de philosophie morale15, en termes de valeur intrinsèque ou instrumentale, contribution fondamentale qui a permis d'éclairer bien des choix politiques et des critères de jugement. Dans l'article reproduit ici, il applique cette distinction à l'examen des diverses politiques possibles dans les pays en développement, en élaborant un modèle sur le choix de la technologie en tant qu'instrument de la politique de l'emploi sous des conditions d'ignorance partielle.
1996
Ce numéro spécial se conclut16 avec les réflexions de Nicolas Valticos, non seulement sur les 75 ans de la Revue internationale du Travail et le rôle qu'elle a joué (et sur les 77 ans de l'OIT), mais également sur l'orientation qui sera donnée aux questions traitées par le passé. Ainsi cette nouvelle contribution à la Revue est un pont jeté vers l'avenir. Elle nous rappelle que, pour progresser sur la voie de la justice sociale, il faut avoir une notion claire des objectifs poursuivis, rester vigilants et être attentif à l'évolution des besoins et des contraintes.Dans ce numéro, nous avons présenté les articles dans leur ordre chronologique plutôt que de façon thématique. Les sujets récurrents apparaissent cependant à l'évidence, qu'il s'agisse du rôle capital des normes internationales du travail pour promouvoir le respect des droits fondamentaux de l'homme et des droits des travailleurs ou de l'importance première de la politique économique et financière dans la recherche du plein emploi productif et librement choisi ainsi que dans la lutte contre le chômage. Rassemblés, ces articles montrent quelle est la fonction de la Revue internationale du Travail: faire connaître les résultats des derniers développements de la pensée ou de la recherche ainsi que les politiques novatrices dans le domaine économique ou social, stimuler et alimenter les débats, aider à l'élaboration des politiques.
1 Les articles sont reproduits ici tels qu'ils ont été publiés à l'origine, quelques-uns dans leur intégralité, la plupart sous une forme abrégée. Les coupures, nécessaires pour permettre la reprise d'un plus grand nombre d'articles, sont signalées de la manière suivante: [...]. Les commentaires ou les explications de la rédaction figurent également entre crochets. Retour au texte
2 La Revue internationale du Travail et l'International Labour Review ont commencé à paraître en 1921, conformément à la Partie XIII (article 396) du Traité de Paix, signé à Versailles le 28 juin 1919, dont une disposition prévoit que le BIT rédigera et publiera en français, en anglais, et dans telle autre langue que le Conseil d'administration jugera convenable, un bulletin périodique consacré à l'étude des questions concernant l'industrie et le travail et présentant un intérêt international. La parution de la Revista Internacional del Trabajo a débuté en 1930. Depuis 1994, conformément à la politique éditoriale, le contenu de la version espagnole est le même que celui des versions française et anglaise. Ainsi, certains des articles publiés dans ce numéro le sont pour la première fois en espagnol; il s'agit de ceux d'Albert Thomas, J. Oudegeest, John R. Commons, Ernest Mahaim, John D. Rockefeller jr, Herbert Feis, Bertil Ohlin et Alva Myrdal. Retour au texte
3 Le lecteur peut également se reporter au volume 134 (1994), no 4 de la Revue internationale du Travail, publié à l'occasion du 75e anniversaire de l'OIT, dont l'avant-propos reprenait de larges extraits d'articles publiés au cours des années passées. Le choix en avait été dicté par les thèmes abordés dans les articles qui suivaient: l'emploi, le droit du travail, la sécurité sociale et les relations professionnelles. Retour au texte
4 Un des plus récents exposés des éléments de ce débat figure dans le texte de l'allocution du Directeur général du BIT que la Revue a publié dans la section Perspectives du volume 135 (1996), no 2. Retour au texte
5 Décerné pour sa contribution à la théorie du commerce international et en particulier pour l'énoncé du théorème dit d'Heckscher-Ohlin. Retour au texte
6 B. Ohlin et M. Kalecki ont tous deux revendiqué l'antériorité des résultats auxquels Keynes est parvenu. Retour au texte
7 L'apport tout particulier des chercheurs du BIT à la politique économique dans les années vingt et au début des années trente fait l'objet de l'article de A. M. Endres et Grant Fleming: La politique économique internationale dans l'entre-deux-guerres: l'apport des économistes du BIT, Revue internationale du Travail, vol. 135 (1996), no 2. Retour au texte
8 Voir Tibor Scitovsky, auteur de l'article bibliographique sur Abba Ptachya Lerner dans The New Palgrave: A Dictionary of Economics, publié sous la direction de John Eatwell, Murray Milgate et Peter Newman (Londres, Macmillan Press), 1987, vol. 3, p 168. Retour au texte
9 Voir, par exemple, Political aspects of full employment, The political quarterly (Londres), vol. 14, oct.-déc. 1943, où l'auteur présente brièvement la plupart des grands arguments du travail et du capital, d'un point de vue progressiste toutefois. Retour au texte
10 Voir l'avant-propos de la Revue internationale du Travail, vol. 134 (1994), no 4, pp. 484-487. Retour au texte
11 L'étude donna lieu à des recherches dans trente-cinq pays et à la publication, à l'époque, de q uatorze ouvrages et de vingt-trois articles. Trente-cinq ans plus tard, une autre étude d'ampleur sur le sujet y faisait toujours référence; voir Richard Locke, Thomas Kochan et Michael Piore: Repenser l'étude comparée des relations professionnelles: les enseignements d'une recherche internationale, Revue internationale du Travail, vol. 134 (1995), no 2. Retour au texte
12 A propos de l'historique de la Déclaration de Philadelphie et de son contenu, le lecteur pourra consulter Eddy Lee: La Déclaration de Philadelphie: rétrospective et prospective, Revue internationale du Travail, vol. 133 (1994), no 4. Retour au texte
13 Sir W. Arthur Lewis a résumé les points de vue des experts présents à la réunion sur ces priorités en matière de recherche dans Résumé du débat: les causes du chômage dans les pays peu développés et quelques sujets pour la recherche, Revue internationale du Travail, vol. 101 (1979), no 5 (mai), pp. 601-609. Retour au texte
14 Voir BIT, L'emploi dans le monde, 1996-97: les politiques nationales à l'heure de la mondialisation (Genève), qui comprend également les Conclusions concernant la poursuite du plein emploi dans une économie mondialisée: Responsabilités des gouvernements, des employeurs et des syndicats adoptées par la Conférence internationale du Travail à sa 83e session en juin 1996. Retour au texte
15 Voir, par exemple, Inequality reexamined (Cambridge, Harvard University Press), 1992. Retour au texte
16 La Revue internationale du Travail a bien entendu publié de nombreux autres articles d'importance à ses débuts et depuis 1975. Ceux qui sont parus au cours des vingt dernières années sont plus facilement disponibles que les anciens: à cet égard, le lecteur pourra se reporter à la note qui figure après le sommaire. L'intégralité des textes publiés en anglais par la Review de 1921 à 1931 (vol. 1-24), a fait l'objet d'une réimpression par Schmidt Periodicals GmbH (Bad Feilnbach, Allemagne) qui dispose également d'un accord pour la réimpression des textes jusqu'en 1976 (vol. 25-114). Retour au texte