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REVUE
INTERNATIONALE
DU TRAVAIL
VOLUME 138, NUMERO 3 1999/3

AVANT-PROPOS


FEMMES, GENRE ET TRAVAIL (première partie)

Nul doute que le monde du travail a connu de formidables mutations - au sens fort du terme - au cours du XXe siècle. La multiplication de la population mondiale et le doublement de l'espérance de vie ont induit une croissance sans précédent de la main-d'œuvre; la part matérielle du produit national s'est considérablement réduite, libérant une grande majorité de travailleurs, surtout des hommes, d'un travail physique pénible et dangereux; la généralisation des institutions démocratiques a donné la parole au peuple, y compris sur les lieux de travail; enfin, les femmes ont fait leur rentrée en force sur le marché reconnu du travail. Il conviendrait même d'évoquer ici le principe de l'autodétermination qui, bien qu'il fut énoncé à la fin de la première guerre mondiale - à l'époque même de la création de l'OIT -, continue non seulement de présider à la création et à l'affirmation de l'Etat-nation, mais d'influer parallèlement aussi sur le monde du travail.

Ces dernières années, la Revue internationale du Travail a traité certaines de ces grandes évolutions dans des numéros spéciaux: compétitivité, équité, compétences; politiques de l'emploi et mondialisation; regards croisés sur le travail et son devenir; droits du travail, droits de l'homme; et, à l'occasion du 75e anniversaire de la Revue, une grande rétrospective. La Revue se devait par conséquent, avant le passage au troisième millénaire, d'analyser l'une des questions majeures qui ont marqué ce siècle avec deux numéros spéciaux intitulés «Femmes, genre* et travail». Certes, la Revue a publié plusieurs articles sur des thèmes particuliers comme la ségrégation professionnelle ou les écarts salariaux entre les sexes, mais elle n'a jamais traité systématiquement cette question, aussi ce numéro spécial vient-il à point combler une lacune ancienne.

* A l'origine, le concept exprimé par le mot anglais gender a désigné les différences non biologiques, c'est-à-dire formées par la culture et la société, entre les hommes et les femmes. Ce mot est aujourd'hui utilisé dans diverses acceptions relatives aux rapports hommes-femmes. L'emploi dans ce numéro du mot «genre» correspond à la définition stricte du concept.

Le moment est effectivement venu de faire le point sur les évolutions en la matière alors que le niveau de l'emploi des femmes se rapproche de celui des hommes et que l'on dispose d'une quantité de données ventilées par sexe pour fonder la recherche. Il est également nécessaire d'approfondir certaines des questions fondamentales relatives aux rôles respectifs des hommes et des femmes et à la nature de la famille, de réfléchir sur l'utilisation de la loi pour promouvoir l'égalité entre les sexes et de dresser le bilan des progrès ou des régressions constatés. A l'exploration de ce vaste domaine, la Revue consacrera deux numéros successifs, les deux derniers avant l'an 2000. Le premier (1999/3) portera essentiellement sur l'analyse des questions de fond et les débats que celles-ci suscitent, le second (1999/4) sur les moyens empiriques de départager les positions en présence et de mettre en évidence les tendances qui se dégagent, l'aspect juridique étant traité dans les deux numéros.

Les capacités humaines

Il faut d'abord traiter de l'objectif poursuivi. On dispose de nombreux indicateurs spécifiques, souvent concurrents, pour évaluer les progrès ou la dégradation de l'égalité entre les sexes (par exemple le versement d'un salaire égal pour un travail égal) ou les actes néfastes à proscrire (comme la discrimination ou le harcèlement sexuel). Toutefois, il est beaucoup plus difficile de trouver une formulation utile du concept de l'égalité entre les sexes considérée comme une fin à laquelle la société aspire. C'est à cette difficulté que s'attaque ici Martha Nussbaum, professeur de droit et d'éthique dans un département de philosophie.

Dans son article, «Femmes et égalité: l'approche fondée sur les capacités», M. Nussbaum part de la notion de dignité humaine et de celle, sous-jacente, de valeur égale, que l'on soit riche ou pauvre, rural ou citadin, femme ou homme. La liberté et les opportunités que cette égalité de valeur implique sont largement bafouées sur le critère du sexe et nombreux sont les systèmes de valeurs qui dénient la liberté de choix et l'accès aux ressources nécessaires à l'exercice de cette liberté. L'auteur propose donc de définir une norme transculturelle qui s'applique et convienne à tous. Compte tenu des limites que présentent les autres méthodes, telles que celles qui sont fondées uniquement sur l'allocation des ressources ou les préférences, il existe d'excellentes raisons pour adopter, suivant en cela Amartya Sen, l'approche fondée sur les capacités. La force de cette méthode tient à l'importance que l'on y accorde au fait de donner à toute personne la possibilité d'exercer la pleine mesure de ses capacités humaines. Chacun est porteur de valeur.

Il est possible de dresser la liste des éléments nécessaires à «un mode de fonctionnement véritablement humain». M. Nussbaum propose qu'elle comprenne la vie, la santé et l'intégrité physique, les sens, l'imagination et les pensées, les émotions, la raison pratique, l'affiliation, le jeu ... Selon elle, «l'intuition fondamentale à la base de l'approche fondée sur la capacité, dans le domaine politique, est que les potentialités humaines s'assortissent de l'exigence de les développer». Sans quoi, nous aurions une «impression de gaspillage et de tragédie». Mais il est essentiel de se rappeler que «la capacité et non pas le mode de fonctionnement est l'objectif politique approprié». Les libertés, plaide-t-elle, ne sont pas seulement des instruments, elles ont aussi une valeur intrinsèque. L'approche fondée sur les capacités est proche de celle des droits de l'homme, mais l'on peut considérer qu'elle a l'intérêt d'offrir plus de clarté dans les définitions, les préoccupations qui les motivent et les objectifs recherchés; un autre intérêt est que leur formulation ne découle pas d'une tradition culturelle particulière. Comme l'explique M. Nussbaum, nous avons besoin de la pleine expression à la fois des droits de l'homme et des capacités humaines. S'agissant des femmes, «l'inégalité dans la répartition des capacités est un problème de justice».

L'action positive

Il est bien entendu difficile de définir la justice et les moyens acceptables de l'atteindre. Un de ces moyens est l'action positive qui «s'inscrit dans le prolongement de l'égalité de chances et de traitement (non discrimination)», comme l'explique Jane Hodges-Aeberhard. Si les politiques d'action positive continuent de susciter des débats dans certains pays, les gouvernements démocratiquement élus continuent également d'adopter des lois qui la renforcent en tant que moyen de combattre les discriminations fondées sur la race ou le sexe, dans l'emploi. Dans son article intitulé «L'action positive dans l'emploi: la jurisprudence récente face à une notion complexe», l'auteur montre que des faits similaires ont pu donner lieu à des jugements différents.

Son bilan des décisions de justice récemment rendues dans plusieurs pays, surtout aux Etats-Unis, en Afrique du Sud et en Europe, montre combien l'application de la loi peut manquer de la cohérence et de l'efficacité que l'on pourrait attendre d'elle compte tenu de son importance dans la lutte contre la discrimination. Il s'ensuit une confusion préoccupante de la jurisprudence, tant pour les victimes de la discrimination que pour les dirigeants politiques responsables de son élimination. J. Hodges-Aeberhard, spécialiste du BIT en matière de normes internationales et de droit du travail, estime qu'il est temps de relancer l'action normative en la matière afin de clarifier les choses.

Les statistiques du travail

Souvent, l'on ne se rend pas bien compte de l'influence déterminante des statistiques sur l'allocation des ressources, la formulation des politiques ou l'élaboration des lois. Certains phénomènes - mais aussi certains individus - sont ignorés parce qu'ils ne sont pas comptabilisés ou mesurés. La collecte de données sur les caractéristiques des groupes ou des individus sont des conditions nécessaires à l'élaboration de politiques de soutien. Lors de la préparation des recensements nationaux (qui ont lieu environ tous les dix ans), des débats s'ouvrent sur les catégories utilisées et leur dénomination1 - justement en raison de leur incidence sur l'élaboration de la politique nationale qui suivra - mais ensuite l'intérêt pour ces questions décroît et l'on oublie ceux qui n'ont pas été pris en compte. Comme la collecte de bonnes données coûte cher, tout ce qui ne relève pas des grandes priorités est souvent mesuré avec un certain laxisme. Les femmes et leur travail sont souvent négligés - et certainement sous-estimés - malgré des décennies d'efforts de la part de ceux qui s'inquiètent de cette distorsion des résultats statistiques. Dans son article «Statistiques du travail: rendre également compte de la situation des femmes et des hommes», Adriana Mata Greenwood, statisticienne au BIT, explique que «pour être utiles, les statistiques du travail doivent donner une image aussi fidèle que possible de la réalité». Toutefois, comme les catégories statistiques sont définies en fonction de ce que l'on considère comme les situations d'emploi ou de chômage «typiques», où les hommes sont majoritaires, tandis que les femmes se trouvent dans les «autres» situations, le travail des femmes est pernicieusement négligé. Comme elle le souligne, «la contribution des femmes à l'économie est restée systématiquement sous-estimée et faussée, ce qui entretient une vision déformée de l'économie [...] et donc le cercle vicieux de l'inégalité entre hommes et femmes».

1 Cette question, ainsi que la tendance à modifier les définitions en fonction des priorités politiques, a fait l'objet d'un article de Caroline Shaw Bell intitulé «Données relatives à la race, à l'ethnie et au sexe: mises en garde à l'intention de l'usager», dans la Revue internationale du Travail, vol. 135 (1996), no 5, pp. 585-606.

Ce déséquilibre dans les statistiques trouve sa source dans la perception courante de ce qu'est le travail. Certains mythes contribuent à la sous-évaluation d'activités et masquent une perte réelle, perte supportée par la société tout entière lorsque seul le marché dit ce qui a de la valeur2. L'auteur propose qu'un certain nombre de domaines soient mieux décrits par les statistiques du travail afin de révéler la nature réelle du travail productif dans l'économie. Parmi ceux-ci figurent le travail intermittent et les autres formes de sous-emploi, le travail dans le secteur informel, les activités non marchandes ainsi que le travail non rémunéré en général. On peut y ajouter la répartition et la maîtrise des ressources tirées du travail. Alors que la recherche nous montre toujours plus combien les différences entre les hommes et les femmes dépassent largement celles qui relèvent de la biologie, il devient plus qu'impératif de mesurer précisément leurs activités respectives afin de favoriser les politiques qui tiennent compte de ces apports respectifs et d'éviter celles qui entretiennent les discriminations. A. Mata Greenwood propose, avec clarté et dans un esprit constructif, des changements en matière de statistiques du travail, qui méritent d'être soutenus. Etant donné le rôle fondamental que joue le BIT dans l'élaboration de directives sur les définitions des catégories pour la collecte et la présentation des statistiques nationales dans le monde3, ce travail pourrait être d'un très grand intérêt.

2 Cette question a fait l'objet d'un numéro spécial de la Revue internationale du Travail «Regards croisés sur le travail et son devenir» (vol. 135 (1996), no 6); voir en particulier les articles de Dominique Méda, «Une mise en perspective de la valeur travail», et de Raymond Le Guidec, «Disparition et résurgence du travail à titre gratuit».

3 Le rôle que joue le BIT en la matière est exposé dans une «perspective» de Patrick Bollé, «Du nouveau pour les statistiques du travail», Revue internationale du Travail, vol. 138 (1999), no 1, pp. 71-89.

Le travail non rémunéré

S'agissant de la sous-évaluation, l'un des problèmes saillants est celui du travail non rémunéré dont l'essentiel, et ce n'est pas fortuit, est effectué par les femmes. Les tentatives faites pour améliorer sa mesure, donc sa valeur, remontent à des décennies, mais bien peu des résultats obtenus ont été pris en compte dans les statistiques du travail ou dans le calcul du produit national. Cette situation est imputable à des résistances intentionnelles, mais aussi à l'indifférence et à l'ignorance. Lourdes Benería, professeur d'urbanisme et d'aménagement régional, qui a également été fonctionnaire au BIT, montre dans son article «Le travail non rémunéré: le débat n'est pas clos» quels progrès ont été réalisés et quels arguments plaident en la faveur de la mesure de ce travail.

Qu'il s'agisse de l'économie de subsistance, du travail dans le secteur informel et du travail domestique, ainsi que du bénévolat, toutes ces activités sont fortement sous-estimées. D'aucuns avancent que la compilation de statistiques plus précises représenterait un gaspillage, d'autres que l'on a affaire à des travaux qualitativement différents, d'autres encore que la tentative de mesurer ce travail est une impasse théorique. Tout vient de la façon dont on définit en général le «travail». Comme le souligne L. Benería, à la base de ces discussions se pose la question de savoir ce qu'est la valeur et ce qui a de la valeur pour la société. Son article ne peut que stimuler ceux qui croient qu'il est possible d'évaluer plus équitablement le travail des femmes - et celui des hommes.

Responsabilités familiales et sociales

L'une des formes principales du travail non rémunéré se situe dans l'exercice des responsabilités familiales et sociales. Ce travail a une conséquence directe et essentielle sur le bien-être et va donc bien au-delà de la valeur spécifique d'autres formes de travail de production, de reproduction ou bénévole. Si cette valeur devait être pleinement mesurée et faire l'objet d'une rétribution, cela coûterait certainement très cher. Lee Badgett et Nancy Folbre se sont penchées sur les relations entre ce type de travail, les normes sociales et leurs incidences économiques dans l'article intitulé «Responsabilités familiales et sociales: les normes du comportement masculin et féminin et leurs incidences économiques». Ces activités font l'objet de prestations gratuites mais aussi marchandes. On peut certes avancer que les services sociaux ou de soins passent par le marché tandis que leurs prestations dans le cadre familial, par exemple, sont par définition bénévoles. Mais cette analyse implique que l'on accepte la prééminence de ces deux sphères d'activités et que l'on néglige les normes sociales relatives aux rôles des deux sexes dans l'attribution de ces activités, attribution qui va pour l'essentiel aux femmes. Selon M. V. L. Badgett et N. Folbre, les traditions marxistes et webériennes assimileraient ces activités au travail non aliéné, exécuté dans la famille ou la communauté, donc en dehors de la sphère marchande. Dans le système capitaliste, ces activités ont lieu dans les deux sphères et, dans les deux, elles reviennent pour l'essentiel aux femmes. Les normes sociales selon lesquelles on attribue une plus grande responsabilité aux femmes pour l'exercice de ce travail social, qu'il soit rémunéré ou non, sont, selon les auteurs, loin d'être anodines; on ne peut non plus expliquer cette responsabilité, comme le font les économistes néoclassiques, simplement par l'altruisme. Ni le déterminisme biologique ni la culture ne donnent de réponse plus acceptable. «La théorie féministe fait ressortir les éléments contraignants des normes sociales de masculinité et de féminité, et décrit les normes comme des éléments clés des structures coercitives liées aux rôles assignés à l'un ou à l'autre sexe.» Selon les auteurs, «les hommes en tant que groupe ont beaucoup à gagner à soutenir l'inclination des femmes à s'occuper des autres», ce qui explique cet altruisme imposé par la société; il est donc grand temps de contester ces stéréotypes professionnels4, même si cette entreprise est loin d'être facile. Les auteurs considèrent que la résistance tient aux coûts: «les hommes sont réticents à assumer les responsabilités de l'exercice qui fera baisser leur revenu marchand, tout comme ils répugnent à occuper des emplois de caractère social moins rémunérés que la plupart des emplois masculins». Il n'empêche que les normes de masculinité et de féminité sont aujourd'hui contestées et qu'un autre contrat social est possible. Cet article devrait susciter un débat salutaire.

4 A ce propos, les auteurs citent opportunément Richard Anker, Gender and jobs: Sex segregation of occupations in the world, BIT, Genève, 1998.

Livres

Cette livraison de la Revue internationale du Travail s'achève avec une rubrique «Livres» qui, comme à l'accoutumée, contient des notices bibliographiques, une présentation de livres récents ainsi que des nouvelles publications du BIT. Toutefois, les ouvrages présentés, quelle que soit leur origine, se rapportent tous au thème de ce numéro spécial - «Femmes, genre et travail». On y relèvera une étude des conséquences des crises financières et économiques sur les femmes publiée par la Confédération internationale des syndicats libres (CISL) et présentée lors de la Conférence mondiale des femmes; une analyse de référence sur l'inégalité des rémunérations entre femmes et hommes, fondée sur des données extrêmement complètes dont il est fait bon usage; une analyse de la ségrégation professionnelle en fonction du sexe; une présentation de la vie professionnelle et des publications d'Ester Boserup; une anthologie sur les inégalités raciales, sexuelles et économiques; une étude sur le travail des femmes dans les économies d'Asie; une anthologie sur les spécificités sexuelles et l'emploi en Inde; ainsi qu'un rapport sur la situation des hommes et des femmes dans le secteur informel provenant de la Confédération mondiale du travail (CMT). S'y ajoutent des commentaires et des notes sur les économies en transition, en particulier la Hongrie et l'Albanie; le rôle des institutions du marché du travail dans la création d'emplois; la productivité dans l'agriculture; la négociation de la flexibilité. Les conseillers scientifiques et indépendants de la Revue se sont joints à la rédaction et proposent ici leurs remarques particulièrement pertinentes sur les publications récentes.


Mise à jour par MCN. Approuvée par MFL. Dernière modification: 20 décembre 1999.