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Le Bureau de Correspondance de Paris (1), avec Mario Roques comme Directeur, commençait en même temps qu'Albert Thomas devenait Directeur du BIT. Celui-ci avait en effet prévu qu'il lui faudrait un correspondant dans les grandes capitales.
Albert Thomas part à Londres, siège provisoire du BIT. Six mois plus tard, le Bureau s'installera définitivement à Genève (2). Nous restons provisoirement rue de l'Université, pour peu de temps, puis nous allons sur la rive droite de la Seine, 13 rue de Laborde (3), Le secrétariat est renforcé, la bibliothèque mieux installée. Mario Roques s'occupe personnellement de la constituer. On y trouve naturellement les publications du BIT, documentation unique particulièrement appréciée par les services officiels, les professeurs, les étudiants, les journalistes; également les livres et périodiques récents sur les questions économiques et sociales; mais de plus, notre Directeur l'enrichit d'ouvrages rares sur l'histoire du travail qu'il découvre dans les librairies d'occasions ou dans les boîtes des bouquinistes sur les quais de la Seine. Elle est de plus en plus fréquentée.
Parler de l'activité du Bureau de Paris sous la direction de Mario Roques est difficile car elle est multiple comme on le verra par quelques exemples. En tant que professeur à l'Université de Paris, Mario Roques a accès à tous les milieux; le fait qu'il ait été chef-adjoint du Cabinet d'Albert Thomas pendant la guerre a encore étendu ses relations et accru son autorité.
Les contacts avec le Gouvernement en général et le Ministère du Travail en particulier sont permanents. Si un fonctionnaire de Genève ne vient pas spécialement, il faut représenter le Bureau aux conseils et commissions nationaux ou internationaux qui se réunissent à Paris. Il arrive que des commissions du BIT tiennent une session à Paris, il faut en assurer l'organisation matérielle. Le BIT est une création récente, d'où la nécessité‚ de conférences pour le faire connaître et exposer ses problèmes.
Albert Thomas vient souvent. Plus soucieux que jamais d'efficacité‚ il voit les membres du Gouvernement et reçoit beaucoup. Il a aussi de longues conversations avec son ami Mario Roques qu'il met au courant de ses projets et de ses difficultés. En 1923, après les premières années de mise en route, il lui demande de revoir à Genève toute l'organisation du Bureau; des améliorations dans les méthodes de travail seront apportées.
A la demande du Gouvernement, Mario Roques est appelé à diriger les émissions parlées de la Radiodiffusion française (qui n'était pas encore l'ORTF). Dans les programmes il fait réserver quelques minutes par jour aux questions sociales. L'émission quotidienne est préparée tantôt par Genève, tantôt par Paris, mais les communications sur le BIT sont bien austères; on fait appel à des collaborateurs extérieurs; plusieurs d'entre eux, qui étaient alors élèves de collègues de Mario Roques à la Sorbonne, sont maintenant connus: Claude Lévi-Strauss, l'ethnologue, Gaston Bouthoul, le créateur de la polémologie, Francis Raoul, devenu préfet, Pierre Paraf, aux notes si vivantes, plus tard secrétaire général de la Ligue contre le racisme.
- (1) - A la 2e Session du Conseil d'administration, 26-28 janvier 1920, il a été décidé d'établir le Bureau de correspondance à Paris. Les contrats de Mario Roques et d'Aimée-Elise Rommel sont datés du 1er février 1920.
- (2) - A la 4e Session du Conseil d'administration, le 8 juin 1920, la décision a été‚ prise d'établir le siège du Bureau à Genève et le 7 juillet 1920 le personnel a aménagé‚ dans le bâtiment connu sous le nom de La Châtelaine, occupé maintenant par le siège de la Croix
- (3) - Le 13 octobre 1920.
Dès la création par la France du Conseil national économique (première étape de l'actuel Conseil économique et social), le Bureau de Paris y collabore. Mario Roques y présente entre autres un très important rapport sur les grands travaux publics nationaux au moment de la crise de chômage 1929-30. Les idées du rapport seront reprises par Genève à l'échelle internationale, dans le texte sur la lutte contre le chômage que le BIT présentera en 1931 à la Commission d'étude pour l'Union européenne.
Le 15 avril 1932, nous quittons la rue de Laborde pour le 205 Boulevard St-Germain. Les caisses de documents ne sont pas encore toutes vidées lorsqu' Albert Thomas annonce sa venue pour le 7 mai. Nous préparons son bureau. Il arrive très fatigué‚ ayant fourni de gros efforts à Genève les dernières semaines; ses médecins ont insisté vivement pour qu'il se repose (4), mais il ne le peut pas encore. Il travaille l'après-midi du 7 ( après avoir déjeuné‚ avec son vieil ami Charles Dulot, son successeur à l'Information Sociale, qui eut avec lui une discussion animée sur les élections françaises) et nous quitte vers 19 heures. Nous avons su qu'à pied il avait traversé la Seine, avait croisé‚ un fils d'Arthur Fontaine place de la Madeleine, se dirigeant vers la gare St-Lazare, s'est arrêté au bar de Chez Ruc, tout proche de la gare. Là il s'est écroulé. La police alertée (5), l'a fait transporter à l'hôpital Beaujon et a prévenu par téléphone, au Conseil national du Patronat français, Pierre Waline qui a lui-même téléphoné à Mario Roques. J'apprends la nouvelle par la radio chez moi le lendemain matin, et je vais immédiatement au bureau. M. Roques s'y trouve. C'est la consternation et une immense tristesse. La mère d'Albert Thomas, son épouse et ses enfants doivent arriver de Genève. Il faut organiser les obsèques officielles au cimetière de Champigny-s/Marne. Elles auront lieu le 11 mai. Toute l'Europe, et l'univers entier peut-on dire, étaient représentés derrière le cercueil de cet homme qui avait voué toutes ses forces à l'amélioration du sort des travailleurs. D'importantes délégations de gouvernements, spécialement du Gouvernement français, du Conseil et du Secrétariat général de la Société des Nations s'étaient jointes aux membres du Conseil d'Administration et aux fonctionnaires du Bureau international du Travail venus en grand nombre. D'innombrables personnalités du monde politique, du monde scientifique, du monde industriel étaient là, parmi l'imposant concours des militants syndicalistes, socialistes, coopérateurs, et de toute la population de Champigny. De nombreux discours furent prononcés.
L'Organisation internationale du Travail, le monde sans doute, venaient de faire une grande perte. La France aussi probablement, car Albert Thomas semble avoir souhaité reprendre assez vite sa place dans la politique intérieure de son pays (6). Certains avaient regretté qu'il n'ait pas été aux leviers de commande pendant les longues discussions de la Conférence de la Paix où sa lucidité‚ et son autorité‚ auraient peut-être évité des erreurs. Des amis et des collaborateurs qualifiés l'ont dit et écrit. Rouage infime dans une grande vie, je revois les grands yeux bleus intelligents, l'expression de beauté du visage, toujours réfléchi et toujours en éveil; je peux évoquer la facilité et la simplicité des relations, l'intérêt puissant du travail et l'enrichissement constant qui en résultait. Pensant au "patron" et aux amis qui l'entouraient, je suis reconnaissante à la vie de m'avoir mise pendant de nombreuses années en contact d'hommes d'une telle qualité intellectuelle et morale.
- (4) - C'est peut-être alors que furent constatés chez lui des symptômes de diabète et d'urémie" (l'Information Sociale, Paris 19.5.1932).
- (5) - Le propriétaire et personnel du café ne le reconnurent pas. Le seul papier d'identité que la police trouva sur lui fut sa carte de membre du parti socialiste.
Eward Phelan: Albert Thomas et la création du BIT. Paris 1936, p. 322.
- (6) - D'autres voyaient en lui un successeur compétent de Sir Eric Drummond en tant que Secrétaire général de la Société des Nations
Mario Roques quitte le Bureau de Paris le 31 décembre 1936. Il est remplacé par Fernand Maurette, normalien et ami d'Albert Thomas dont il était le collaborateur à Genève comme chef de division. Pour nous, simple changement de personne. L'ambiance du Bureau est la même, les méthodes de travail sont semblables. Malheureusement notre nouveau directeur meurt brusquement en août 1937 à Genève où il était allé pour la Conférence annuelle (7).
La vie internationale est de plus en plus difficile, les cotisations rentrent mal aux Organisations internationales. Le Directeur adjoint d'Albert Thomas, M. H.B. Butler, devenu Directeur, décide de ne pas remplacer immédiatement Fernand Maurette à la direction du Bureau de Paris; il me charge d'assurer la marche quotidienne avec mon collègue Jean Poirel, sous le contrôle et avec les directives du Sous-directeur français à Genève, M. Adrien Tixier (8).
Puis c'est la déclaration de guerre en septembre 1939, Jean Poirel est mobilisé‚ on réduit au minimum le personnel du Bureau, nous restons quatre: une secrétaire Madeleine Péné, une dactylographe Madeleine Decz née Duriez, le garçon de bureau Charles Néel, qui est aussi le mari de la concierge, et moi. Comme l'avance allemande continue, je crains les bombardements. Par mesure de prudence, je fais mettre l'essentiel de la bibliothèque dans des caisses solides, soigneusement garnies de papier hydrofuge, et les fais descendre dans nos caves.
M. Tixier se tient constamment en rapport par téléphone avec moi et avec M. Alexandre Parodi, Directeur général du Travail au Ministère du Travail et de la main-d'oeuvre et délégué du Gouvernement français au Conseil d'Administration du BIT. Les 12 et 13 juin 1940, les fonctionnaires des ministères doivent quitter Paris (9). A la demande de M. Tixier, M. Parodi me fait remettre quatre ordres de mission; je ferme l'appartement, donne les clés à la concierge, et nous partons avec les fonctionnaires du ministère du Travail, en camion militaire. Après un bombardement à Rambouillet, nous arrivons en Indre-et-Loire; quelques jours après, il nous faut aller plus loin encore, en train cette fois. Bombardement à la gare de Bordeaux, et nous arrivons à Biarritz. J'ai emporté la comptabilité et les carnets de comptes qui me permettront, si possible, de retirer auprès de la poste ou des établissements bancaires de quoi assurer notre vie matérielle à tous quatre.
L'armistice est signé [22 juin]. A Biarritz nous sommes en zone occupée. Les fonctionnaires français doivent regagner leurs administrations à Paris dès que la Loire pourra être franchie. Nous suivons.
Le 12 juillet 1940 je peux retourner Boulevard St-Germain (10), L'appartement a échappé aux réquisitions de l'armée allemande, il est intact.
- (7) - Il a été hospitalisé à Genève à la Clinique Générale, où il est décédé le 1er août 1937.
- (8) - C'est intéressant que Mme Rommel ne mentionne pas ici le nom du candidat français, Marius Viple.
- (9) - Mlle Rommel et Mlle Péné sont parties pour Biarritz le mercredi 12 juin et Mme Decz et M. Néel pour Abilly le jour suivant. L'évacuation du personnel du ministère du Travail et de la main d'œuvre avait déjà commencé le dimanche précédent.
- (10) - Comme Mlle Rommel a dit: « Paris, devenu semblable à une ville de province le dimanche se repeuple peu à peu avec un couvre-feu de 16 h à 05 h »
Je passe quelques coups de téléphone à Paris pour faire savoir que nous avons réintégré les locaux, et nous nous réinstallons. Deux collections de publications du BIT sont toujours sur les rayons de la bibliothèque; on vient les consulter, nous faisons même quelques ventes. Des collègues français, précédemment à Genève, m'écrivent de la zone occupée. Une partie du personnel du siège à Genève a, comme prévu, été transférée au Canada, à Montréal; il ne reste à Genève qu'un petit groupe sous la direction de Henri Gallois, qui assurera l'administration et l'entretien.
Le chef de la Section de Statistiques, l'Anglais James William Nixon, a quitté Genève trop tard pour Paris et l'Angleterre, il n'a pu sortir de Paris le 14 juin, a été arrêté à son hôtel (11), avec quelques compatriotes, ils sont internés à Fresnes.
Le 12 décembre j'ai la visite de deux officiers allemands (12). Le plus âgé me demande des nouvelles de quelques fonctionnaires français de Genève, entre autres Camille Pone, Jean Morellet, Louis Dupont. Je le reçois debout et lui réponds que, comme il ne peut l'ignorer, je n'ai aucune relation avec le Bureau central et ne sais rien de mes collègues. Il m'informe que notre appartement sera réquisitionné, le loyer sera payé par la Préfecture de la Seine; l'ambassade d'Allemagne y installera un service de traduction dirigé par le jeune officier qui l'accompagne. Il ne voit aucun inconvénient à ce que nous restions là tous les quatre, je n'ai même pas à changer de bureau. Avant de regagner l'entrée, assez sèchement je lui demande son nom puisqu'il semble connaître si bien la maison; il bredouille un mot qui commence par "Reich"; dès qu'il est parti, je prends la liste du personnel et découvre qu'il s'agit de Reichhold, traducteur à la Section de traduction du BIT à Genève, section dont fait partie également M. Dupont comme chef de service. (13),
Nos occupants viennent dès le lendemain. L'officier chef du service s'installe dans la pièce réservée au Directeur ou aux fonctionnaires de Genève en mission à Paris; le traducteur-chef, le Dr Widloecher, est mon voisin, dans le bureau de notre Directeur; deux autres traducteurs sont dans une pièce de secrétariat, une secrétaire-dactylographe est au standard téléphonique.
Le Dr Widloecher me demande d'ouvrir le coffre-fort, il ne contient que des talons de vieux chéquiers. Furieux, l'Allemand n'insiste pas.
Tous s'ingénient à rendre notre présence inutile. Quand on se présente pour travailler à la bibliothèque ou pour acheter des publications, ils font répondre que le BIT n'existe plus. J'entends le Dr Widloecher faire la même réponse au téléphone, c'est à dire qu'on ne me passe plus les communications pour le BIT.
Il est évident que cette situation ne peut s'éterniser. Après une conversation hors bureau avec notre ancien directeur Mario Roques, je vais au Ministère du Travail voir Mlle Henry, chef de bureau à la Direction du Travail, pour essayer d'obtenir que mes collègues soient engagés par le Ministère. Ma provision budgétaire n'est pas épuisée, mais l'avenir m'inquiète.
- (11) - Le 1er août 1940 au Family Hotel rue Cambon.
- (12) - Le 10 décembre selon d'autres sources. En tout cas c'est la date de la signature de la réquisition.
- (13) - En effet, Louis Dupont n'était pas dans la même unité que Walter Reichhold, mais occupait le poste de traducteur- réviseur dans le Service législatif.
Au début de 1941, visite de Dr. Otto Bach, Allemand que je connais; il était notre collègue au Bureau de correspondance de Berlin et nous l'avions vu plusieurs fois à Paris. Il fait le tour de l'appartement et je l'accompagne. Avec étonnement, il ne voit plus sur les rayons que deux collections des publications du BIT et les quelques cartons contenant des notes et dossiers. Je lui explique que, par crainte des bombardements, l'essentiel de la bibliothèque a été expédié à Genève à la déclaration de guerre. Mécontent, il s'en va. Bach dirigeait l'Institut allemand à Paris. Les 14 et 21 février 1941, il fait deux conférences sur "l'échec et la mort du BIT". En même temps une campagne commence dans la presse d'occupation. Voir Le Matin du 15 février: "Genève et la justice sociale"; L'Oeuvre du 16 février: "Le BIT a fermé ses portes"; Le Petit Parisien du 17 février: "Le BIT n'est plus"; Paris-Soir du 19 février: "Le BIT a fermé ses portes"; Le Matin du 22 février: "l'échec de l'Organisation internationale du Travail de Genève"; L'Oeuvre du 1er mars: "Le BIT est mort".
Le 28 février 1941, ce que j'attendais arrive. Le Dr Widloecher me fait savoir que le personnel du BIT doit quitter les lieux. Toutefois, le Service souhaite garder une dactylographe, Mlle Péné, dont il aurait l'emploi; son salaire lui serait payé par la Préfecture de la Seine.
Il y a en effet beaucoup de travail et les occupants font appel à des collaborateurs extérieurs; nous avons pu voir discrètement que ceux-ci sont d'une qualité‚ au-dessous du médiocre, leurs traductions sont rédigées dans un français indigne même d'un élève de certificat d'études primaires.
Je descends téléphoner à Mario Roques d'une cabine publique pour avoir son avis. Il conseille d'accepter si Mlle Péné est d'accord; il lui semble intéressant de garder quelqu'un sur place. Je retourne au bureau, dicte immédiatement les quelques lettres administratives qui s'imposent pour que les dépenses de fonctionnement soient bien réglées par la réquisition et, à 18 heures, je peux faire savoir au Dr Widloecher qu'à l'exception de Mlle Péné‚ les fonctionnaires du BIT ne reviendront plus. Il se confond en protestations; il ne s'agissait pas d'un ordre immédiatement exécutoire, etc.
Je préfère cette situation franche, mais que vont devenir Mme Decz et M. Néel quand ma provision budgétaire sera épuisée? Nouvelle démarche auprès de Mlle Henry, qui finira par faire engager Mme Decz aux Assurances sociales. Mme Léonetti, inspectrice du travail, qui a fait partie de la délégation française à plusieurs conférences internationales du travail et qui est alors au Cabinet du Ministre du Travail, fera entrer M. Néel comme garçon de bureau à son service. Ouf! Il ne reste plus que moi.
Mlle Péné, M. Néel et moi nous nous réunissons un soir par semaine dans un endroit discret à proximité du Boulevard St-Germain. Mlle Péné et M. Néel m'expliquent que les Allemands gagnent leur bureau par le grand escalier; ils n'ont jamais demandé la clé de l'escalier de service. Comme on se présente encore pour consulter ou acheter des publications du BIT, Mlle Péné pourrait en faire de petits paquets qu'elle mettrait dans un endroit convenu, M. Néel monterait les prendre après le départ des occupants le soir ou la nuit, et me les amènerait.
J'accepte: Peu à peu mon petit studio se garnit des publications les plus demandées. Il y en a partout. Pour les consulter ou les acheter, je reçois des étudiants (un professeur de la Faculté‚ de Droit a exigé que la Revue internationale du Travail soit dans la salle réservée aux candidats à l'agrégation), des fonctionnaires (j'ai donné‚ mon adresse personnelle à Mlle Henry), des camarades rédacteurs de publications clandestines qui viennent chercher pour leurs lecteurs des informations très attendues sur les pays d'au-delà des frontières (Louis Saille, secrétaire de la C.G.T., Maurice
Harmel, rédacteur au Peuple, journal de la C.G.T., qui dirige Libération clandestin), des médecins de l'Institut d'Hygiène industrielle qui s'intéressent particulièrement à l'Encyclopédie d'Hygiène du Travail, etc.
Des chiffres de vente:
- 1941............... 13 060,90 frs
- 1942............... 48 696,45 frs
- 1943............... 104 226,95 frs
A noter qu'en 1943, le Bureau de Paris (à mon domicile) n'a coûté‚ que 62 000 frs alors que le produit de ses ventes a dépassé‚ 100 000 frs.
Au milieu de 1941, j'ai l'heureuse surprise d'être convoquée par une banque américaine de l'avenue des Champs-Elysées. Genève, c'est à dire Henri Gallois, m'adresse de l'argent. Il avait dû chercher obstinément à rétablir le contact et y parvenait.
Par les petites cartes imprimées d'avance, seules autorisées pour la zone non occupée et l'étranger, je tente de l'atteindre à mon tour pour lui faire connaître en style télégraphique mes besoins en publications. Un jour, nouvelle surprise, je reçois une convocation du Service des Douanes de la gare de Lyon. Je me présente. Deux paquets m'attendent, venant de Genève. On me dit qu'ils indiquent contenir des ouvrages imprimés et doivent par conséquent être soumis à la censure allemande; dans quelques jours ils me seront livrés si le visa est accordé; s'il est refusé, je serai avisée.
Les paquets me seront livrés, et il en arrivera bien d'autres, qui ne seront même pas soumis à la censure allemande.
Mes inquiétudes d'argent sont complètement dissipées.
Je mets notre collègue Nixon au courant de nos vicissitudes dans ses divers camps d'internement: Fresnes, Drancy, St-Denis. Deux de ses amis et moi nous nous sommes entendus pour que l'un ou l'autre aille lui rendre visite chaque quinzaine, au seul jour autorisé en lui apportant quelque nourriture fraîche que nous nous procurons au marché noir (les internés reçoivent des colis de conserves de la Croix Rouge). Les nouvelles de la guerre, même celles de la B.B.C., le camp les connaît au moins aussi bien que nous.
Je crois devoir ajouter que, de ces relations d'occupation, trois au moins ont disparu du fait de la guerre: Maurice Harmel est mort en déportation, de même que le Dr Hausser, médecin de l'Institut d'Hygiène industrielle; Mlle Henry, déportée, est revenue à la libération pour mourir quelques jours après son retour.
Le 25 août 1944 Paris est libéré. Je retourne au bureau début septembre, traversant à pied la moitié‚ de Paris, il n'y a pas de moyens de transport. Les locaux sont de nouveaux disponibles.
Le Deutsche Arbeit Front [le Front national allemand du Travail] a fait enlever fin mai la dernière collection des publications du BIT et les cartons de documents; les rayons sont complètement vides; des chaises sont défoncées, une porte est trouée de balles, un carreau est cassé. Même si l'on ajoute qu'au cours de l'exode, de la papeterie a été perdue ainsi que presque tous les bagages personnels des quatre fonctionnaires repliés, on peut conclure que le Bureau s'en tire à bon compte; les vies sont sauves, les ouvrages de la bibliothèque cachés dans les caves de l'immeuble n'ont pas été touchés, les publications du BIT sont intactes, les crédits budgétaires n'ont été ni égarés ni volés.
Je retrouve à Paris ce que le Deutsche Arbeit Front avait emporté, il n'avait pas eu le temps de le faire transporter à Berlin; tout est en désordre, mais en bon état au Comité de l'Amérique latine où je n'ai qu à le faire prendre dès que possible. Le téléphone a été coupé, je peux le faire rétablir avec le même numéro. On peut donc renouer des relations.
M. Adrien Tixier, ancien sous-directeur du BIT [Ministre de l'Intérieur qui avec Alexandre Parodi, Ministre du Travail et de la Sécurité Sociale, était membre du gouvernement de la Libération de Général de Gaulle], me téléphone Boulevard St-Germain et me propose de faire parvenir à Montréal, par la valise diplomatique du ministère des Affaires Etrangères, le compte-rendu que j'établirai de la vie du Bureau de Paris depuis 1940(14). C'est ainsi que, par lettre du 25 octobre 1944, le Directeur général, M. Phelan, est mis au courant.
[En 1945, la première Conférence Internationale du Travail après la guerre a eu lieu à Paris sous la présidence d'Alexandre Parodi.] Il ne restait plus qu'à reconstituer le Bureau. Mes trois collègues ont été réintégrés, du personnel nouveau a été engagé; de toutes jeunes filles intelligentes, enthousiastes et pleines de bonne volonté; elles sortaient des facultés et il a fallu leur apprendre ce qu'est le BIT et comment on y travaille. Elles se sont intéressées aux questions sociales; avec elles, une activité normale a repris peu à peu et le Bureau a retrouvé à Paris une place appréciée (15).
Aimée-Louise Morel
- (14) - Original dans le dossier
P. 14/3. II dans les archives du BIT. Le 16 novembre 1944, Phelan a envoyé‚à Mlle Rommel un télégramme pour la féliciter de son dévouement pendant l'occupation.
- (15) - Mme Morel (comme Mlle Rommel s'appelait après son mariage avec Julien Auguste Morel le 21 décembre 1944) a continué comme responsable du Bureau jusqu'à la nomination par David Morse, le 1er septembre 1949, de Mme Augustine Jouhaux aux fonctions de Directeur du Bureau de correspondance de Paris. Elle prit sa retraite en juillet 1963, à l'âge de 65 ans, et mourut le 15 mars 1979.
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