
Département du développement des entreprises et des coopératives

Document de recherche S-INF-1-12
SECTEUR INFORMEL: FONCTIONS MACRO-ECONOMIQUES ET POLITIQUES
GOUVERNEMENTALES: LE CAS DU BURKINA-FASO
Bertrand Gaufryau et Carlos Maldonado
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Table des matières
SECTION I Contexte macro-économique
SECTION II Fonctions macro-economiques et sociales du secteur informel
A. Tendances du marché du travail
1. Population : croissance, structure, mouvements
2. Population active et emploi
B. Secteur informel urbain : analyse multidimensionnelle
1. Création d'emplois
2. Contribution du secteur à la production nationale
3. Contribution du secteur à la distribution de revenus
4. Contribution du secteur à la satisfaction des besoins de la population
SECTION III Politique de l'etat envers le secteur informel
A. Cadre institutionnel et légal: contraintes et réformes
1. Textes statutaires
2. Prescriptions légales: législation sociale et fiscale
3. L'accès au crédit
4. L'investissement
5. L'accès aux marchés publics et d'exportation
B. Place du secteur informel dans les plans de développement
C. Politiques sectorielles: une multiplicité d'interventions et d'intervenants
D. Les artisans, partenaires du dialogue politique
1. La nécessité du développement participatif
2. Degré d'organisation et d'autopromotion du secteur artisanale
3. Le potentiel d'autopromotion du secteur artisanale
SECTION V. Conclusion
PRÉFACE
Ce document de travail fait partie d'une série de publications sur le secteur informel dans huit pays de l'Afrique francophone (Bénin, Burkina-Faso, Congo, Côte d'Ivoire, Gabon, Niger, Rwanda et Sénégal). L'étude du secteur informel au Burkina Faso est présentée dans ce document.
Le Bureau international du Travail a entrepris au cours des vingt dernières années diverses
activités de coopération technique et de conseils aux gouvernements en faveur du secteur
informel. Ces activités ont souvent intégré dans leur conception les résultats de recherches
menées par le BIT et autres organisations concernées par ce secteur. De même, ces recherches
ont bénéficié de l'expérience acquise lors de la mise en oeuvre de projets de coopération
technique. Or, le secteur informel évolue constamment par rapport à la conjoncture
économique, aux restructurations et politiques adoptées par les gouvernements (programmes
d'ajustement structurel souvent imposés de l'extérieur, adoption de nouvelles politiques
fiscales ou monétaires, changement du cadre réglementaire, etc.), à la libéralisation des
échanges internationaux et, plus récemment, à la globalisation de l'économie mondiale et à la
rapide évolution des technologies. Par conséquent, il est nécessaire, de temps à autre, de faire
le point sur les effets de ces changements sur le secteur informel dans le double but, d'une
part, de mieux comprendre son potentiel, ses problèmes et contraintes et, d'autre part, de
mieux concevoir les mesures politiques et programmes en sa faveur. Tels sont les buts de cette
série d'études.
La conception et contenu de chaque étude sont similaires. Seule la disponibilité de données
statistiques et autres informations les différencie l'une de l'autre. La première partie de chaque
étude analyse l'évolution du contexte macro-économique au cours de ces vingt dernières
années afin de mieux appréhender, dans une deuxième partie, le rôle et contributions du
secteur informel dans cette évolution (contributions à l'emploi, au PIB, aux revenus, à la
satisfaction des besoins essentiels, etc.). Mieux comprendre ce rôle et l'étendue des
contributions du secteur à l'économie nationale devrait induire les décideurs politiques à
mettre au point les mesures et programmes nécessaires à la croissance du secteur et,
éventuellement, à son intégration graduelle dans le secteur formel.
La troisième partie de l'étude passe en revue les politiques globales et sectorielles au cours des
dernières années et analyse leurs effets sur le secteur informel: problèmes et contraintes
découlant de celles-ci, effets sur la compétitivité du secteur et sur sa croissance, etc. Ce n'était
probablement pas l'intention des décideurs politiques de créer, en toute connaissance de
cause, un environnement défavorable aux entreprises du secteur. Ceci serait plutôt le résultat
d'un manque de consultations avec les représentants du secteur qui auraient pu attirer
l'attention des décideurs politiques sur les effets pervers de certaines politiques. D'où
l'importance de cette partie de l'étude pour l'élaboration de mesures et programmes futurs
pouvant avoir une incidence sur le secteur.
La quatrième partie touche plus précisément aux mesures d'ordre fiscale, monétaire et
réglementaire ainsi que celles définissant le cadre institutionnel. Ces mesures expliquent en
grande partie le fait que peu d'entreprises du secteur ont tenté de s'intégrer au secteur formel,
à quelque niveau que ce soit (le coût d'une telle intégration semble être bien plus supérieur
que les bénéfices qui en découleraient). Elles ont eu aussi des conséquences souvent négatives
sur les entreprises du secteur, en particulier le coût élevé des intrants importés suite à la
dévaluation du franc CFA et l'impossibilité, dans certains pays, pour les entrepreneurs
d'importer eux-mêmes ces intrants à meilleur prix. La multiplicité des institutions chargées de
la promotion des petites et micro entreprises n'a pas non plus facilité une approche cohérente
vis-à-vis de ce secteur.
En conclusion, l'étude fait un certain nombre de propositions touchant à l'ensemble des
facteurs pouvant avoir des incidences sur le secteur: politiques fiscales et monétaires,
amélioration du cadre réglementaire et institutionnel, élimination de certaines contraintes non
justifiées, ainsi que de propositions concernant directement les associations et groupements du
secteur informel. Il est clair que le secteur informel sera encore présent dans les pays en voie
de développement bien au-delà de ce siècle. Il faudra en tenir compte plutôt que d'agir comme
si s'était un phénomène transitoire. Il est clair aussi que ce secteur pose un nombre important
de problèmes résultant de son caractère informel. Il contribue peu au budget de l'Etat car il
échappe aux charges fiscales, bien que dans un grand nombre de cas les opérateurs du secteur
soient obligés de contribuer au budget municipal. Il n'applique pas ou peu les normes
internationales du travail: salaire minimum, mauvaises conditions de travail, pas de
contribution à la sécurité sociale, travail des enfants, etc. Il est mal vu par les organisations
d'employeurs (compétition déloyale car les entreprises du secteur échappent souvent à la
fiscalité) et par celles des travailleurs (les ouvriers du secteur ne peuvent se permettre
d'adhérer à un syndicat).
Ainsi, le secteur informel constitue un dilemme aussi bien pour les gouvernements que pour
des organisations internationales telles que l'OIT: d'une part, il constitue un acteur
économique important dont il ne serait pas souhaitable de freiner la croissance et, d'autre part,
il n'observe pas les règles et normes internationales du travail pour lesquelles des générations
de travailleurs se sont battus. Une réponse à ce dilemme n'est pas simple. Pour sa part, l'OIT
propose une approche pragmatique tendant à induire les opérateurs du secteur informel
d'appliquer de manière progressive certaines des normes internationales du travail auxquelles
nul ne devrait s'y soustraire (par exemple, le travail des enfants). Des premiers pas
encourageants ont été faits dans ce sens à travers des campagnes de sensibilisation parmi les
entreprises du secteur ainsi qu'à travers des projets de coopération technique. Beaucoup reste
cependant à faire.
Cette étude a été préparée avec l'aide de F. Bonnet, consultante du BIT, qui a été chargée de l'actualisation des données macro-économiques et de la mise en page. Elle en est ici vivement remerciée.
SECTION I
Contexte macro-économique
Pays sahélien enclavé, le Burkina-Faso appartient à la catégorie des pays à faible revenu. Il ne dispose quasiment d'aucune ressources naturelles (un peu de bauxite, d'or, de manganèse et de phosphates), les conditions climatiques dures et la pauvreté des sols ne favorisent guère le développement de l'agriculture (1/3 de la superficie totale est cultivable). Le recensement de population de 1995 faisait état d'environ 10,3 millions d'habitants. A l'horizon 2000, sous l'hypothèse d'un taux d'accroissement annuel moyen de 2,3 pour cent, la population administrative (population résidente et émigrée) devrait atteindre 12 millions(1). La cohorte d'âge de la population potentiellement active, soit 15-64 ans verrait sa part s'accroître de 51,7 pour cent à 58,7 pour cent.
Les contraintes du développement au Burkina se reflètent dans le niveau de production par habitant extrêmement faible: 300 dollars en 1994. Le taux de croissance annuel moyen entre 1980 et 1990 était de 3,7 pour cent et de 2,5 pour cent entre 1990-94. Sur la période 1985-1994, le PNB par tête a connu un taux de croissance annuel moyen de -0,1 pour cent. L'analyse de la structure de la production indique une croissance moyenne de la production agricole de 4,6 pour cent sur la période 1990-1994.
La contribution de l'agriculture au PIB s'est réduite entre 1965 et 1994, passant de 37 pour cent à 34 pour cent du PIB. On note une stabilité pour les services (39 pour cent) et l'industrie (24 à 27 pour cent) pour la même période. Le PIB pour 1994, au prix constants du marché (millions de dollars EU en 1985), a été évalué à 1967 millions de dollars comparativement à 1092 millions de dollars en 1970, soit un taux de croissance annuel moyen de 4,3 pour cent sur la période 1970-1994. La structure des exportations en 1994 reflète la domination des produits primaires (88 pour cent); les machines et matériels de transport et autres biens manufacturés représentant respectivement 1 et 10 pour cent. La structure des importations traduit à son tour les points suivants: importance des produits alimentaires dont la part a malgré tout diminué entre 1965 et 1989, passant de 25 à 16 pour cent; progression sensible des machines et matériels de transports (19 à 46 pour cent); et récession des autres biens manufacturés (40 à 36 pour cent) et des combustibles. Si en 1965 les importations d'énergie ne représentaient que 11 pour cent des exportations de marchandises, ce chiffre passait spectaculairement à 50 pour cent en 1983 pour retomber à 2 pour cent en 1989. Ces variations erratiques reflètent avant tout des situations de crise internationale de l'énergie.
L'accroissement des besoins des populations du Burkina-Faso et l'aggravation du problème de la dette sont les deux faces d'une même situation difficile. Le service de la dette absorbe une part croissante des ressources du pays, ce qui réduit à la fois sa crédibilité internationale et par là même les flux financiers pourtant indispensables. L'encours de la dette extérieure à long terme est passé de 21 millions de dollars en 1970 à 1249 millions en 1994. Entre 1985 et 1990, le taux de croissance annuel moyen a été de 10,5 pour cent et de 13,6 pour cent entre 1990 et 1994(2).
La dette extérieure, en 1980, équivalait à 19,5 pour cent du PNB et 61,1 pour cent en 1994. L'indicateur le plus explicite est la part des exportations de biens et services consacrée au service de la dette: de 7,1 pour cent en 1970, il est passé à 6,2 pour cent en 1980 et 9,4 en 1989. Les projections en ce domaine font état d'un service de la dette qui représenterait un peu plus du cinquième de la valeur des exportations aux alentours de 1991. L'aide publique, accordée essentiellement sous forme de subventions (à 80 pour cent) a évolué entre 1970 et 1993 de 22 à 470 millions de dollars.
En dépit d'un caractère extrêmement rural, le Burkina-Faso repose sur une croissance urbaine
rapide depuis son indépendance en 1960. Le taux de croissance urbain entre 1990-1994 évolue
autour de 11,5 pour cent par an et représente environ quatre fois le taux de croissance de
l'ensemble de la population burkinabée qui lui est de 2,9 pour cent. Les tendances récentes
dans l'accroissement de la population ont été complétées, renforcées par le retour de
nombreux burkinabé vivant dans les pays voisins. La part de la population urbaine
représentait 9 pour cent de la population totale en 1980 et 25 pour cent en 1994.
Le programme d'ajustement structurel
L'économie relativement fragile du Burkina a subi de plein fouet le contre-coût de la crise financière des pays de l'Afrique de l'Ouest, et notamment de son principal partenaire, la Côte d'Ivoire: le ralentissement des échanges commerciaux et des rapatriements de ses travailleurs émigrés ampute le pays d'une large source de revenus, essentielle à son fonctionnement. Là-dessus est venu se greffer la croissance du service de la dette. Parallèlement à la dégradation des comptes extérieurs, les déséquilibres du budget et des finances publiques se sont aggravés avec l'accumulation d'arriérés importants et des dépenses budgétaires non maîtrisées.
Aussi, le Burkina a élaboré dès octobre 1989 un programme de réformes et a jugé opportun de le transmettre à la Banque mondiale et au FMI en vue de la préparation d'un Programme d'Ajustement Structurel (PAS). Entré en vigueur dès 1990, il a prévu pour la période de 1991-93 les objectifs quantitatifs suivants:
- atteinte d'un taux de croissance du PIB réel de 4 pour cent en moyenne par an;
- limitation du taux d'inflation à 4 pour cent;
- élimination de tous les arriérés;
- maintien du déficit du compte courant extérieur à 14 pour cent du PIB.
Par ailleurs, trois programmes sectoriels ont été définis et marquent l'originalité de ce PAS: les secteurs retenus sont l'agriculture, les transports, et les entreprises publiques. De plus, deux domaines sociaux ont été reconnus prioritaires: il s'agit de la santé et de l'éducation.
Si ce programme peut être aussi ambitieux sur le plan économique sans omettre un volet social d'accompagnement, c'est que le Burkina n'a pas attendu d'être dans une situation "chaotique et difficilement maîtrisable": d'une part, il a mené depuis quelques années une politique d'auto-ajustement qui lui a permis d'éviter une crise financière; d'autre part, il a anticipé, sans attendre une dégradation prononcée de sa situation, pour demander le soutien aux institutions de Bretton-Woods.
Parmi les moyens préconisés pour atteindre les objectifs fixés par le PAS, certains nous intéressent au premier chef car ils ont des répercussions directes ou indirectes sur l'économie informelle. Il s'agit notamment de la création d'un environnement économique favorable et de l'expansion du secteur privé. Cela passe par la restructuration du système bancaire, la liberté du choix des agents commerciaux, la raréfaction du contrôle des prix pour les produits locaux, la réforme sur le coût de l'énergie, l'amélioration du réseau des transports et des télécommunications, la réforme du Code du Travail et des Investissements. Tous ces points sont actuellement soit à l'étude, soit à un niveau plus avancé d'application.
C'est dans le cadre du PAS que s'intègre la dévaluation du franc CFA de janvier 1994. Depuis la modification de parité, les efforts des autorités burkinabé sont à nouveau reconnu par la communauté internationale. Toutes les réformes en cours ont été poursuivies. L'inflation semble maîtrisée, atteignant 29 pour cent au cours du premier semestre 1994. De plus, un contrôle rigoureux de la masse salariale, accompagné d'une diminution du train de vie de l'Etat et d'un vaste programme de privatisation ont été mis en oeuvre avec bonheur. D'autres indicateurs sont encourageants. Le commerce extérieur montre des signes évidents de reprise de même que la filière coton et les transactions concernant le bétail.
C'est dans ce contexte plutôt encourageant que les problèmes d'emploi, de logement, la
satisfaction des besoins collectifs et individuels vont devoir faire l'objet d'une attention accrue
de la part des autorités gouvernementales. C'est aussi plus spécifiquement du défi que
constitue le secteur informel envisagé dans toutes ses dimensions dont il convient de prendre
la mesure.
SECTION II
Fonctions macro-économiques et sociales du secteur informel
Le but de cette section est de mieux cerner le poids du secteur informel au sein de l'économie du Burkina Faso et de mieux appréhender le milieu social dans lequel les artisans évoluent. Pour ce faire, on procédera en trois temps:
- l'analyse des tendances du marché du travail qui situe notamment l'importance du secteur informel dans la population active;
- l'analyse multidimensionnelle du secteur informel urbain qui évalue sa contribution à la création d'emplois, à la production nationale, à la distribution de revenus et à la satisfaction des besoins de la population;
- le mode de gestion et la dynamique socio-économique de l'artisanat informel qui met l'accent
sur les contraintes économiques et sociales auxquelles sont confrontés les artisans.
A. Tendances du marché du travail
1. Population: croissance, structure, mouvements
La population du Burkina Faso est de l'ordre de 10,3 millions d'habitants en 1995, soit un taux d'accroissement annuel moyen de 2,9 pour cent. En terme de localisation spatiale, la population urbaine s'accroît à un taux de 11,5 pour cent par an entre 1990-1994, se traduisant par un taux d'urbanisation de 25 pour cent en 1994. Du fait de l'exode rural (1,4 pour cent en 1990 contre 0,5 pour cent dans les pays sub-sahariens) et bien que le taux d'urbanisation soit relativement faible par rapport à la moyenne pour l'ensemble de l'Afrique sub-saharienne (25 pour cent contre 28 pour cent), la population urbaine est en augmentation rapide.
En 1990, Ouagadougou, la capitale du pays avec 681.000 habitants, représentait 42,4 pour cent de la population urbaine. Le taux de croissance annuel moyen a été de 9,7 pour cent entre 1975 et 1985. Bobo-Dioulasso (230.000 habitants) comptait pour 25 pour cent de la population urbaine, avec un taux de croissance annuel moyen de 7 pour cent. Entre 1985 et 2000, la taille de ces deux centres urbains devrait être multipliée par 3 (dans l'hypothèse de taux de croissance constants). Le reste de la population urbaine est réparti entre des villes de taille beaucoup plus modeste, la plupart étant des centres locaux semi-urbains. Trois autres villes, Koudougou, Ouahigouya et Banfora, comptaient environ 125.000 habitants en 1985.
Une conséquence importante de l'actuelle croissance urbaine est que sa population devrait compter quelque 80.000 à 90.000 habitants supplémentaires chaque année, soit au moins 8.000 ménages nouveaux par an, avec les problèmes d'emplois, de logement et de services publics que cela suppose.
La structure par sexe de la population burkinabé indique une situation de déséquilibre au profit
du sexe féminin, 48 pour cent de la population étant de sexe masculin. Cette tendance s'est
accentuée de manière sensible au cours des années 80. La structure par âge témoigne, elle, de
la jeunesse de cette population. En effet, le groupe de moins de 14 ans représente 45 pour cent
de la population totale, celui des 15 à 64 ans, 52 pour cent. Ainsi, on pourrait résumer de
manière assez simple la situation démographique du Burkina-Faso: population jeune et
féminisée, en situation de croissance rapide, très mobile à travers les phénomènes migratoires
d'émigration, d'exode rural et intra-ruraux. Ces mouvements sont à l'origine d'un processus
d'urbanisation accéléré même si le taux d'urbanisation demeure encore faible.
2. Population active et emploi
Les données sur la population active sont basées à la fois sur la structure par âge et le taux d'activité de la population potentiellement active, c'est-à-dire appartenant à la classe d'âge 15-64 ans. En 1990, le taux net d'activité en milieu rural était de 41,3 pour cent, le taux d'accroissement annuel moyen de la population rurale active passent de 1,1 pour cent entre 1975 et 1980 à 0,7 pour cent entre 1985 et 1990. En milieu urbain le fléchissement du taux net d'activité de la population urbaine de 38,4 pour cent en 1975 à 36,1 pour cent en 1990 coexiste avec un taux d'accroissement annuel moyen de la population active de 5,7 pour cent entre 1975 et 1980 à 6,9 pour cent entre 1985 et 1990.
Globalement, la population active est passée de 2.849.000 en 1985 à près de 3.140.000 en 1994. Pour que la situation du marché de l'emploi ne s'aggrave pas, l'économie burkinabé aurait dû générer sur cette période 229.000 emplois(3) supplémentaires, dont 139.000 (soit 60,7 pour cent) en milieu urbain. Cela veut dire 46.000 emplois par an de manière globale, dont 28.000 en milieu urbain et 18.000 en milieu rural.
Au Burkina Faso, plus de 90 pour cent de la population active est employée dans l'agriculture (92 pour cent en 1994). Le taux brut d'activité (population active/population totale) est d'environ 50 pour cent, les femmes représentant 46 pour cent de la population active
Enfin, l'étude du poids relatif du secteur informel par rapport au secteur moderne complète l'analyse du tableau de l'emploi. Plusieurs auteurs ont couvert, à des périodes différentes, des zones géographiques distinctes. Comme il ressort du tableau 1, plus de 70 pour cent des actifs non-agricoles appartiennent au secteur informel. Le secteur moderne absorbe donc 30 pour cent des effectifs, dont plus de la moitié dans le secteur public et para-public, le reste dans le secteur moderne des entreprises. Ainsi, à l'exception des branches alimentaires (de production) et construction où l'emploi informel représente respectivement 49 et 64 pour cent de l'emploi total, dans toutes les autres branches productives, 90 pour cent des emplois appartiennent au secteur informel. Cela laisse au secteur moderne des taux très faibles. Les activités informelles exercées de manière "principale" concernaient 221.803 personnes réparties ainsi: 53,4 pour cent en milieu urbain; 46,6 pour cent en milieu rural. Regroupées en sous-secteurs d'activités, comme on peut le voir dans le tableau 2, les données globales consacrent la domination du secteur tertiaire (commerce et service) avec 70,6 pour cent, 25,9 pour cent revenant aux activités de production et 3,5 pour cent au bâtiment.
Les activités informelles exercées à titre secondaire, rarement prises en compte en tant que telles dans les recensements, fournissent une information plus précise. Elles modifient de manière significative la structure du secteur en terme d'emploi.
L'emploi informel exercé à titre secondaire représente 75 pour cent de l'ensemble. La quasi-totalité (98 pour cent) des activités de production sont exercées à titre secondaire (87,6 pour cent), en milieu rural pour la plupart (94,7 pour cent) et par des femmes (81 pour cent). Les activités de commerce sont elles aussi majoritairement réalisées par des femmes (67,3 pour cent) et de manière secondaire (68,5 pour cent). Ceci contraste sérieusement avec les activités de service, surtout exercées à titre principal (75,1 pour cent), en milieu urbain (60,2 pour cent) et par des hommes (88,3 pour cent).
Cette localisation spatiale de l'informel appelle deux remarques: la première est que
l'importance de l'informel rural et de l'activité à titre secondaire (ces deux aspects étant
fortement liés) ne doit pas masquer les mouvements migratoires rural-urbain qui traduisent une
forte pression sur ce dernier milieu. La seconde est que les activités informelles "modernes"
dont l'existence est liée aux besoins nés du contact spécifique et intense avec la société
technicienne se trouvent concentrées en milieu urbain.
B. Secteur informel urbain: analyse multidimensionnelle
En plus d'une évaluation quantitative du poids du secteur informel dans l'économie burkinabé à travers sa contribution à l'emploi, à la production nationale, à la production de revenus et à la satisfaction des besoins de la population, cette section vise à donner une vision qualitative essentielle à la compréhension du milieu dans lequel évolue l'artisan, et dont découlent plusieurs formes de comportement. Ces données qualitatives sont issues d'enquêtes et de monographies récentes.
Il s'agit notamment de la "Connaissance de l'artisan burkinabé et de son milieu(4)", enquête réalisée par la Direction de l'Artisanat (DA) et le GTZ auprès de 600 artisans répartis en zone rurale et urbaine dans 11 régions différentes. Ont été comptabilisés comme artisans les travailleurs informels des filières suivantes: transformation alimentaire, bâtiment, textile, travail des métaux, forge, cuirs et peaux, mécanique. Certaines activités ne sont pas représentées dans l'enquête qui a une dimension essentiellement qualitative à laquelle on s'en tiendra.
La seconde enquête a été réalisée par GEMINI(5) en 1991 également, à l'initiative de l'USAID et de la CCIA (Chambre de Commerce, d'Industrie et d'Artisanat). Il s'agit, à travers une analyse approfondie de six filières (filature et tissage, peaux et cuirs, confection, cosmétiques, construction et matériel agricole) d'identifier les contraintes auxquelles est confrontée la croissance des micro et petites entreprises ainsi que les opportunités. De même, cette enquête laisse de côté de nombreux métiers informels.
Le milieu dans lequel évolue l'artisan, l'environnement communautaire auquel il est soumis quotidiennement jouent un rôle considérable, aussi bien durant sa phase d'apprentissage que d'exercice autonome de son activité. Le comportement de l'artisan est façonné par les traditions dont il hérite et les contraintes sociales qui s'imposent à lui, aussi bien lors de sa formation par voie d'apprentissage que lors de son activité. En effet, durant son apprentissage, en plus d'être initié aux différentes techniques du métier, le futur artisan est soumis à des rapports sociaux, familiaux et patriarcaux. Le lieu de travail est aussi lieu de socialisation, où la relation de maître à apprenti s'inscrit dans le prolongement de l'autorité parentale. C'est là que l'apprenti hérite des valeurs et des comportements du milieu professionnel qu'il côtoie. Il se forge une identité professionnelle qui détermine jusqu'à son mode de vie. Aussi, l'apprentissage confère au jeune artisan une somme de comportements sociaux déterminants pour sa propre conduite et sa réussite économique future.
Parallèlement, après avoir acquis son autonomie professionnelle, l'artisan assume des charges
familiales et communautaires qui pèsent lourdement sur son activité économique. D'une
manière générale, l'artisan burkinabé adulte a une dizaine de personnes à sa charge, parfois
plus. Il se doit d'entretenir la communauté familiale dont il est membre. C'est elle qui guide ses
choix économiques et l'empêche de rentrer dans une logique de maximisation de la rentabilité
économique et financière de son activité. Son statut social le contraint en particulier à
employer une main-d'oeuvre familiale de façon prioritaire, à ne pas séparer les revenus de
l'entreprise des revenus familiaux, etc. Toutes ces contraintes éloignent l'artisan des
comportements économiques classiques de l'entrepreneur, mais il faut absolument en tenir
compte pour comprendre, puis promouvoir les activités artisanales informelles.
1. Création d'emplois
L'emploi dans le secteur informel peut ou devrait être déterminé facilement à travers l'analyse des recensements de population, sources de données privilégiées. Malgré les limites inhérentes à ce type de documents, la population féminine y étant fort mal saisie et la situation dans la profession n'ayant pas été prise en compte, les progrès du recensement de 1985 en font un document de référence.
Entre ces deux dates, une première enquête a été menée par l'ONPE (Office National de Promotion de l'Emploi) sur le secteur informel, faisant ressortir l'existence de 30.500 artisans. Mais c'est en 1987 que l'ONPE a mené une nouvelle enquête sur le secteur informel, dans les cinq principales villes du Burkina-Faso: Ouagadougou, Bobo-Doulasso, Koudougou, Ouahigouya, Banfora. Celle-ci a permis de dénombrer 83.109 acteurs informels. C'est donc à partir de ce recensement-enquête que nous tenterons de caractériser quantitativement l'emploi dans le secteur informel urbain burkinabé.
Tout d'abord, il convient d'expliciter les conditions de réalisation de ce travail. L'enquête(6) dont les buts étaient de permettre une bonne connaissance du secteur, de sensibiliser les acteurs sur leurs droits et devoirs, d'encadrer les actifs du secteur, de valoriser ses emplois, s'est déroulée du 19 janvier au 24 février 1987 (bien que se poursuivant tout au long de l'année). La procédure de collecte de l'information contraignante (car il fallait aller se présenter au bureau de recensement avec une pièce d'identité, deux photos d'identité ainsi que deux timbres fiscaux) s'est traduite au niveau des résultats par une divergence entre le nombre d' acteurs recensés et ceux qui effectivement réalisent une activité informelle.
L'enquête a permis de saisir 83.109 agents du secteur informel. Or, selon les déclarations des
divers participants, essentiellement des employeurs, on aurait dû dénombrer environ 116.000
personnes travaillant dans le secteur informel. Ainsi, près de 33.000 agents de la population
informelle ne se seraient pas fait enregistrer au moment du recensement, la procédure quelque
peu contraignante y étant pour beaucoup. L'enquête a donc en réalité saisi 71,4 pour cent de la
population informelle des cinq villes.
a. Structure du secteur selon le type d'activité
Selon les résultats du recensement, 70.105 unités économiques ont été dénombrées. Les
activités de commerce sont les plus nombreuses et représentent presque les trois quarts des
unités économiques recensées (73,6 pour cent). Comme activités notables, on trouve
l'artisanat de production (11,4 pour cent) et l'artisanat de service (7,5 pour cent). Les autres
groupes d'activités sont plutôt marginaux comme l'artisanat d'art (1 pour cent), la construction
et le transport (2 pour cent chacun). Si on fait un regroupement classique par secteur
d'activité, on obtient les résultats figurant au tableau 3 ci-après.
b. Structure du secteur en terme d'emploi
Ici, la notion d'emploi peut recouvrir plusieurs dimensions selon le type de variables prises en
compte. Ainsi, on peut analyser la structure: par sexe, par âge, selon l'instruction et la
formation professionnelle, selon les caractéristiques socio-professionnelles comme la place au
sein du processus de production. La première image à définir est celle de la répartition de
l'emploi selon les secteurs d'activités.
i) L'emploi informel selon le type d'activité
La structuration du secteur informel en terme d'activités recouvre celle réalisée en terme de
structure de l'emploi. En effet, les activités de commerce, à elles seules, concentrent 69,7 pour
cent de l'emploi informel, les activités de services en représentent 12,2 pour cent, ce qui
traduit une domination de l'emploi dans le secteur tertiaire (81,9 pour cent). Seules les
activités de production disposent d'une part conséquente (13,7 pour cent), alors que la
construction et les autres activités informelles, (respectivement 2,9 et 2,5 pour cent) n'ont
qu'un impact relativement marginal par rapport aux autres sous-secteurs. Selon une analyse
par ville, à partir des données du tableau 4, on retrouve certaines tendances indiquées au
niveau global, alors que d'autres sont inversées. Le nombre d'employés par activité traduit sa
capacité créatrice d'emplois. Les cinq premiers métiers créateurs d'emplois sont: mécaniciens-réparateurs de petits engins: 3.000 salariés permanents; maçons-tâcherons: 2.800 salariés
permanents; tôliers ferrailleurs: 1.500 salariés permanents; menuisiers: 1.100 salariés
permanents; électriciens: 1.100 salariés permanents.
ii) L'emploi informel selon le sexe
Le rôle et le statut des femmes dans les MPE sont étroitement déterminés par les traditions et la culture burkinabé. Ce n'est qu'à partir de 1983, avec l'arrivée de Thomas Sankara au pouvoir que de nombreuses entraves juridiques furent abolies: aujourd'hui, au Burkina Faso, les femmes ont le droit de voyager, peuvent se passer du besoin légal d'approbation des transactions commerciales par leur mari ou un membre de leur famille de sexe masculin, ont le droit à la terre, etc. Mais les moeurs bien enracinées continuent de confiner les femmes aux champs et au foyer. Les hommes acceptent difficilement leur promotion sociale et leur accès à des activités hors du foyer familial. Les pratiques continuent de marginaliser les femmes comme par exemple l'obligation tacite de la signature du mari pour l'octroi d'un prêt bancaire, même si la caution est satisfaisante. Par ailleurs, les discriminations apparaissent très tôt, dès l'accès à l'école primaire, et le taux d'alphabétisation chez les femmes (estimé à 94 pour cent en 1985) est nettement plus élevé que chez les hommes (79 pour cent)(7). Elle se poursuit par la mise en apprentissage préférentielle des garçons plutôt que des filles qui restent rattachées aux tâches domestiques. Mais le foyer familial représente aussi une source de connaissances et savoir-faire pouvant même s'élargir au domaine marchand.
Pourtant, des changements semblent se profiler: l'évolution sociale, l'urbanisation et la pression économique accrue conduisent de plus en plus de femmes vers les micro-entreprises informelles. Mais au bout de quels efforts? En plus des contraintes sociales discriminatoires qu'elles rencontrent, elles doivent faire face aux mêmes types de difficultés qui se dressent devant les hommes, mais avec une intensité plus forte, notamment en ce qui concerne le passage de la micro-entreprise informelle à une entreprise plus structurée.
D'après l'enquête de l'ONPE, sur les 83.109 actifs informels recensés, 42.719 sont de sexe masculin, 40.390 de sexe féminin, soit 51,4 et 48,6 pour cent comme indiqué dans le tableau 5.
Globalement, la présence masculine domine au niveau de la production (68,8 pour cent contre 31,2 pour cent de femmes), des activités de service (86,5 pour cent contre 13,5 pour cent), dans la construction (98,5 pour cent contre 1,5 pour cent), et au sein des activités diverses (76 pour cent contre 34 pour cent).
Les actifs informels de sexe féminin se concentrent dans les activités de commerce. Ainsi, ils représentent ici 60,2 pour cent de l'emploi informel contre 39,8 pour cent pour les actifs masculins. Les activités de marché, d'approvisionnement en nourriture par exemple, sont à cet égard caractéristiques. Le travail de Bosch(8) sur les femmes du marché de Bobo-Dioulasso est significatif: le commerce de détail est une activité de quasi-monopole des femmes; les hommes dominent en général le commerce de gros, mais de certains produits seulement comme les grains de néré.
Les femmes ne jouent qu'un rôle limité dans de nombreuses filières et la majorité d'entre elles ne peut travailler qu'à mi-temps, vu le poids des responsabilités familiales qui leur incombent, en plus du travail agricole pour celles qui vivent en zone rurale. On les retrouve presqu'exclusivement dans des activités où leur domination est traditionnelle, comme les industries textiles et agro-alimentaires(9) (fileuses, brasseuses de dolo), mais très peu dans les métiers récents comme ceux de la mécanique, du bâtiment ou du travail des métaux.
Comment ces tendances s'expriment-elles au niveau des secteurs d'activité? Dans les villes
comme Ouahigouya ou Banfora, où la population active informelle est très majoritairement
masculine, on note une "masculinisation" du commerce, sans que pour autant la part des
activités commerciales soit moins importante d'un point du vue global. A ce niveau
Ouagadougou et Bobo-Dioulasso sont très différentes des autres villes. Une hypothèse
explicative peut être que les villes secondaires ont une fonction de relais vis-à-vis des centres
urbains importants comme Ouagadougou ou Bobo. Ainsi, la part dans les activités
commerciales de marché, et surtout des activités de gros semble y prendre une importance
plus grande aux mains des hommes.
En somme, les femmes se distinguent surtout dans le petit commerce où elles constituent 42
pour cent de la population informelle totale, et 86,3 pour cent des effectifs féminins. Ces
activités souvent dites "parasitaires ou occasionnelles", ne sont pas uniquement des manières
d'occuper le temps, mais peuvent être des activités économiquement rentables en terme de
distribution de revenus, ce que nous verrons ultérieurement.
iii) L'emploi informel selon l'âge
La population informelle recensée se retrouve dans toutes les classes d'âge retenues comme le montre le tableau 7. La plus représentée est celle des 21-30 ans, avec 32,7 pour cent des actifs. Ensuite vient la classe d'âge des 31-40 ans avec 27,8 pour cent : les deux tranches d'âge réunies représentent 60,5 pour cent des effectifs recensée du secteur informel. Une des caractéristiques du secteur informel est la jeunesse de sa population. Si on ajoute les moins de 20 ans qui représentent 8,8 pour cent, on arrive à près de 70 pour cent. Les moins de 20 ans pourraient, en toute hypothèse, représenter des jeunes en formation en vue d'intégrer un état d'auto-emploi ou encore aides-familiaux, au sein du groupe familial élargi.
On peut tirer deux conclusions simples de ce tableau: les femmes exercent des activités
informelles massivement dans le commerce et sont âgées dans ce secteur d'activité. Leur part
s'accroît dès la classe d'âge 31-40 ans, en regard des hommes. En ce qui concerne ces derniers,
que ce soit dans le commerce où les activité dans lesquelles ils se trouvent concentrés de
manière significative, ils sont issus de classes d'âge plus jeune.
iv) Emploi informel, instruction et formation
L'instruction et la formation sont deux variables-clé de l'emploi informel permettant d'apprécier le degré de développement du capital humain. Ceci permet en outre de mettre en évidence le secteur informel comme système de formation sur le tas.
Globalement, et ceci peut paraître paradoxal, tous les niveaux d'instruction se retrouvent au sein de la population informelle exerçant un emploi dans ce secteur. La catégorie des illettrés est massivement représentée (80 pour cent), devant le niveau primaire (16 pour cent), secondaire (3,8 pour cent) mais aussi supérieur (0,1 pour cent) dont la présence même marginale peut surprendre. Alors que le groupe des illettrés est paritairement réparti entre hommes et femmes, ces dernières sont moins bien représentées dans les autres niveaux d'éducation : 40,3 pour cent au niveau primaire et 31 pour cent seulement au niveau secondaire. Le taux de scolarisation des artisans est néanmoins plus élevé que la moyenne nationale qui se situe entre 16 pour cent et 20 pour cent. Ceci est important car le fait d'avoir été scolarisé est un atout considérable pour l'accès à une formation post-scolaire.
En ce qui concerne la formation, les résultats sont les suivants. Deux groupes sont dominants : les sans-formation représentent 57 pour cent de la population informelle et 38,6 pour cent ont eu une formation sur le tas. On trouve à travers le premier groupe la confirmation d'une des caractéristiques souvent citées qu'est la facilité d'entrée dans le secteur informel. C'est essentiellement le cas pour les activités saisonnières et commerciales. En effet, il ressort de la structure de l'emploi informel que ce sont les activités de commerce qui regroupent la part la plus appréciable des sans-formation, soit 68,4 pour cent.
Hormis les "autres activités" et le secteur des services qui disposent d'une part importante de main-d'oeuvre sans formation avec respectivement 50 et 38 pour cent, elle ne représente qu'environ un cinquième dans les secteurs de la production et des services. Les sans-formation enfin sont plutôt de sexe féminin (55,8 pour cent contre 44,2 pour cent de sexe masculin). Parmi le groupe de la main-d'oeuvre ayant eu l'occasion d'obtenir une formation, on note deux sous-groupes distincts: ceux ayant été bénéficiaires d'une formation sur le tas (qui représentent 90 pour cent des formés) soit 38,7 pour cent et ceux, moins nombreux, ayant eu l'occasion d'acquérir une formation technique (10 pour cent des formés), soit 4,4 pour cent seulement de l'ensemble de la main-d'oeuvre informelle (voir tableau 8).
Là encore, les bénéficiaires de formation sur le tas sont essentiellement des hommes (60 contre 40 pour cent de femmes). Ce sont essentiellement les secteurs de production et du bâtiment, avec environ 67 pour cent de main-d'oeuvre formée à l'occasion d'une activité ou d'un chantier, qui sont fortement pourvus en ce domaine. A un moindre degré, on trouve le secteur des services (52,1 pour cent) et les autres activités (43,3 pour cent). Enfin, seuls 29,5 pour cent de la main-d'oeuvre des activités de commerce ont bénéficié d'un tel type de formation.
La formation sur le tas s'effectue dans la majorité des cas par le biais de l'apprentissage. L'enquête de la Direction de l'Artisanat spécifie que c'est la famille qui conduit ou initie l'apprentissage du futur artisan: l'atelier du premier apprentissage est familial ou se situe dans le réseau des relations familiales pour 2/3 d'entre eux, et près des 3/4 l'ont débuté avant 20 ans. Généralement, l'apprenti n'a qu'un seul maître sauf lorsque l'apprentissage n'est pas effectué dans le cadre d'un réseau de relations de proximité ou que l'artisan manifeste des volontés de perfectionnement.
L'étude comparative de la D.A. des taux de scolarisation de la main-d'oeuvre et des artisans montre notamment que dans les filières mécanique, bâtiment et travail des métaux, ce taux est supérieur à 50 pour cent chez les artisans. En revanche, c'est dans les filières "forge", puis "textile" qu'il est le plus élevé en ce qui concerne la main-d'oeuvre. Par ailleurs, d'après le Plan Directeur de la CIPPA, les trois métiers ayant les taux d'alphabétisation les plus élevés sont les électriciens (65,6 pour cent ont été à l'école), les garagistes (53,2 pour cent) et les plombiers (47,6 pour cent). La main-d'oeuvre informelle ayant bénéficié d'une formation technique est fort peu nombreuse. Très faiblement représentée au sein des activités commerciales (2,1 pour cent) et des autres activités (6,7 pour cent), elle représente environ un actif informel sur 10 dans les secteurs de la production et des services et jusqu'à 12,9 pour cent dans le bâtiment.
Les quelques centres de formation technique existants dispensent un enseignement à la fois technique et général. Ils sont perçus comme des passerelles pour quitter les métiers manuels de l'artisanat et se reconvertir vers des métiers plus "nobles" tels que infirmiers, policiers, gendarmes etc. Ceci explique la faiblesse du nombre d'artisans techniquement chevronnés et éprouvés. Il serait donc judicieux de redéfinir la mission de ces centres. En ce qui concerne le perfectionnement, il semble que la déperdition y soit moindre car il s'adresse à des professionnels déjà installés. Ces organismes sont très peu nombreux. Le plus performant est le CNPAR (Centre National de Perfectionnement des Artisans Ruraux) qui touche les forgerons, les métiers de la mécanique et du bâtiment.
Plus que la scolarisation ou la formation technique, c'est donc la famille qui trace le profil professionnel du futur artisan par le biais de l'apprentissage.
L'analyse du type de formation de la main-d'oeuvre par secteur d'activité a permis d'affiner
l'idée de départ selon laquelle la facilité d'entrée est une caractéristique majeure de l'économie
informelle. Ceci est essentiellement vérifié pour les activités de commerce. Ainsi, la formation
sur le tas est le moyen le plus courant utilisé pour la main-d'oeuvre, plus précisément dans la
production et le bâtiment. Enfin, on a pu noter la faiblesse de la formation technique, mais
aussi la discrimination au détriment des femmes. Leur présence massive dans le secteur du
commerce est tout à fait significative à cette égard.
v) Emploi informel selon la situation dans la profession
La fiche de recensement a retenu cinq catégories relatives a la situation des travailleurs au sein du processus de production. Il s'agit des employeurs, des travailleurs indépendants, des aides-familiaux, des apprentis ainsi que des employés. Les données globales, figurant au tableau 9, indiquent les résultats suivants: le groupe dominant est celui des travailleurs indépendants qui occupe 81 pour cent de la population informelle. Selon les secteurs d'activité, il est plus ou moins représenté : c'est dans le commerce où il est le plus important (86,9 pour cent) alors qu'il est plus réduit parmi les activités de service (59,4 pour cent). Au sein de cette catégorie 46 pour cent sont des activités de sexe masculin, 54 pour cent étant de sexe féminin.
Avec 3771 actifs informels, la catégorie des employeurs ne représentent que 4,6 pour cent de l'ensemble de la population informelle étudiée. C'est dans la construction, où en rapport avec les autres secteurs d'activité ils sont les plus nombreux (6,6 pour cent), étant seulement (3,7 pour cent) dans les activités commerciales. La répartition par sexe est la suivante : 70,6 pour cent sont des hommes, alors que 29,4 pour cent seulement sont des femmes.
Ces deux catégories: indépendants et employeurs occupent une position dominante parmi les statuts occupationnels rencontrés. Cela est révélateur de l'esprit de risque et d'initiative qui prévaut dans le secteur, car il s'agit de catégories de promoteurs qui ont lancé leur propre affaire. Quel est donc leur itinéraire professionnel?
L'enquête de la Direction de l'Artisanat déjà citée fournit les résultats intéressants. La majorité des artisans ont eu une expérience professionnelle préalablement à leur métier, qui se situe dans les 3/4 des cas dans la ville ou le village d'origine. Il s'agit pour l'essentiel d'une activité agricole et notamment en agriculture vivrière. En second lieu viennent les activités artisanales; elles conditionnent dans la plupart des cas la nature de l'activité actuelle. C'est le cas, par exemple, de la teinturière qui était fileuse. Enfin, l'artisan a pu effectuer des petits boulots du secteur informel avant de s'installer à son compte. Le principal motif du changement d'activité est le niveau de rémunération. La majeure partie d'entre eux exerce une deuxième, voire une troisième activité. Il s'agit en premier lieu d'une activité agricole. Vient ensuite l'exercice d'une seconde activité artisanale, souvent dans la même filière, qui prolonge ou est complémentaire à l'activité principale. C'est l'exemple de la femme à la fois tisseuse et teinturière.
Le rapport conclue que "l'itinéraire professionnel des artisans suit généralement une trajectoire cohérente depuis l'apprentissage jusqu'à l'accès à l'autonomie professionnelle. Les expériences passées et les activités secondaires ne sont pas suffisamment "structurantes" pour avoir une incidence significative sur l'identité professionnelle des artisans pour qui le métier appris jeune est la seule ou la principale source de revenus".
Après avoir souvent débuté comme travailleur indépendant, le chef d'unité informelle à qui s'identifie l'entreprise, fait appel à une main-d'oeuvre d'abord peu coûteuse comme les aides-familiaux, les apprentis, pour ensuite engager éventuellement des salariés. Ces catégories (aides-familiaux, apprentis et employés) sont recrutées principalement au sein du groupe familial ou sur le marché du travail à travers des rapports contractuels rarement formalisés auprès des autorités compétentes.
Parmi les trois catégories de main-d'oeuvre utilisée, le groupe le plus important est celui des employés (41 pour cent soit 5,9 pour cent de l'emploi informel), venant devant les aides familiaux (34 pour cent soit 4,8 pour cent) et les apprentis (25 pour cent soit 3,6 pour cent). Quelles sont les caractéristiques de cette main-d'oeuvre, d'après la même enquête?
La répartition par filières indique que c'est dans la mécanique que l'on trouve les effectifs de main-d'oeuvre les plus élevés. La filière textile vient en second plan, notamment grâce aux tailleurs qui emploient plus de la moitié des apprentis et la quasi-totalité des ouvriers manoeuvres de la filière. C'est également là que l'on trouve la majorité des artisans travaillant en association avec d'autres: les teinturiers par exemple qui s'associent avec ceux qui réalisent les motifs. La filière bâtiment est également à haute intensité de main-d'oeuvre. Elle connaît de fortes amplitudes saisonnières liées à l'importance du chantier à réaliser: maçons, électriciens, peintres sont souvent embauchés à la journée.
En revanche, certaines filières demeurent très peu ouvertes et le recrutement y est essentiellement familial: c'est le cas des filières cuirs et peaux et travail des métaux. La filière forge, encore très castée, n'accueille quasiment aucune main-d'oeuvre. Il en est de même pour les activités de transformation alimentaire qui n'exigent pas une réelle division des tâches.
L'analyse des bases sociales de la main-d'oeuvre enseigne qu'elle est essentiellement familiale. Le second critère d'embauche sera l'appartenance ethnique. On constate par ailleurs que moins le métier est de souche traditionnelle et ancré dans le monde rural, plus l'origine de la main-d'oeuvre s'éloigne du cadre familial. Ceci se vérifie dans toutes les filières.
L'âge moyen de la main-d'oeuvre de l'échantillon interrogé est de vingt-deux ans et demi, la dispersion étant faible selon les filières. En revanche, sa stabilité varie fortement. D'une moyenne générale de 3 ans et demi, elle dépasse les cinq ans dans les filières forge et cuirs et peaux, notamment en raison du fort pourcentage des aides-familiaux. Elle chute considérablement dans la transformation alimentaire, même si cette filière regroupe en elle-même une grande diversité de cas.
Mais l'une des spécificités du secteur informel est sans aucun doute l'emploi de la main-d'oeuvre familiale, si précieuse car peu coûteuse. Les aides familiaux exercent à la fois des fonctions économiques en participant à l'activité informelle, parfois en tant qu'apprenti, quand celle-ci l'exige et des fonctions sociales de médiation au sein de l'unité économique. Ce sont les activités de commerce dans lesquelles on les rencontre le plus souvent (5,2 pour cent), puis dans les autres activités et les services (environ 4,5 pour cent). Enfin, et ceci forme le dernier groupe de main-d'oeuvre utilisée, les apprentis jouent un rôle particulier. Le secteur informel a une fonction de formation (surtout depuis que les phénomènes de la déscolarisation et l'impossibilité d'emploi dans le secteur moderne s'accroissent), face à l'inadaptation du système formel dont l'orientation est à rectifier. Ce mode de formation est peu coûteux, mais aussi contradictoire du fait que la libération d'apprentis aboutit à l'auto-emploi et à l'exacerbation de la concurrence entre les unités informelles existantes. Il l'est de manière beaucoup plus massive au sein des secteurs des services et de la production (respectivement 11,5 et 9,7 pour cent).
Globalement donc, aides-familiaux et apprentis, main-d'oeuvre peu coûteuse et utile au sein du
processus de production représentent près de 60 pour cent de celle utilisée soit 8,4 pour cent
de l'emploi informel, particulièrement dans les activités de service (16 pour cent) et de
production (13,3 pour cent).
vi) L'emploi selon l'ancienneté des établissements
Le trait majeur définissant l'emploi informel et les unités économiques est son caractère précaire. Globalement les résultats sont les suivants: 87,7 pour cent des actifs informels indiquent qu'ils ont débuté leur activité il y a un an ou moins. Ceci semble surprenant en terme d'ampleur du phénomène. Une hypothèse explicative semble pouvoir être avancée, étant entendu que cet état de "précarité" est commun à l'ensemble des secteurs d'activités. Un élément subjectif a participé au gonflement important des données pour cette période: la convocation des autorités à fournir des informations pour l'enquête. Il s'agit de réponses basées sur la crainte de se voir soumis à supporter certaines obligations fiscales, étant donné les déclarations des autorités relevant de la fiscalisation (ou tentative) du secteur informel. De ce fait, à un temps plus court d'exercice de l'activité, correspondrait dans les esprits des déclarants, une moindre charge impositive rétroactive.
En revanche, si l'idée de précarité semble assez forte, celle d'une certaine stabilité n'est pas
absente. En effet, 11,3 pour cent des enquêtés ont indiqué exercer un emploi informel depuis 5
ans au moins. C'est essentiellement le cas dans les activités de construction (22,3 pour cent),
de production (15,4 pour cent). Les activités exercées depuis 2, 3 ou 4 ans sont à classer de
manière marginale quel que soit le secteur d'activité.
2. Contribution du secteur à la production nationale
Les données relatives à la contribution du secteur informel au PIB sont peu nombreuses. Les premières sont celles contenues dans le Plan Quinquennal de développement populaire 1986-1990(10).
L'apport du secteur informel est loin d'être négligeable: il représente 23 pour cent du PIB en 1985, contribuant à la même hauteur que le secteur moderne et se place nettement devant l'administration publique (15 pour cent), mais derrière l'agriculture et l'élevage, secteur premier de l'économie burkinabé, avec 39 pour cent. En 1990, il est évalué à 24 pour cent du PIB (voir tableau 10).
De plus, le poids s'est maintenu ou a progressé dans toutes les branches depuis 1985 sauf en
ce qui concerne l'activité textile dont la valeur ajoutée n'a retrouvé à partir de 1988 que son
niveau de 1985 (près de 70 pour cent), et la branche des BTP qui a vu sa part chuter de 64
pour cent en 1985 à 42,2 pour cent en 1990. De manière plus globale, l'économie informelle
concoure à plus de la moitié de la valeur ajoutée des secteurs secondaires et tertiaires. Au
Burkina-Faso, l'économie informelle occupe donc une place capitale dans la contribution à la
création de richesses nationales.
Tableau 10: Evolution de la contribution du secteur informel à la valeur ajoutée par
branche d'activité entre 1985 et 1990 au Burkina-Faso (valeurs relatives)
| Branches d'activités | 1985 | 1986 | 1987 | 1988 | 1989 | 1990 |
|
Extraction Agro-alimentaire Textile Minéraux non métalliques Ouvrages bois et métaux BTP Hôtels, restaurants Transports, Communications Services |
68,5 69,0 65,9
100,0
81,9 64,0 48,0
16,7 88,7 |
59,8 71,6 88,3
100,0
73,0 53,7 45,2
15,8 90,3 |
53,4 73,8 95,6
100,0
72,9 52,9 46,2
18,2 90,1 |
56,5 74,7 69,5
100,0
71,7 60,5 45,8
18,0 89,5 |
94,9 77,5 69,7
100,0
77,0 43,9 45,2
18,0 88,8 |
77,9 75,9 69,0
100,0
77,7 42,2 46,8
18,8 89,2 |
|
Source: BIT: Eléments de réflexion pour une promotion de micro et petites entreprises au Burkina-Faso, Genève, 1992 | ||||||
3. Contribution du secteur à la distribution de revenus
Au plan national, l'artisanat informel a dégagé en 1990 un bénéfice brut (avant impôts et amortissements, qui d'ailleurs restent limités) de l'ordre de 178 milliards de F.CFA(11). Il a distribué environ 14 milliards de F.CFA de rémunération.
Le tableau 11 nous enseigne que depuis 1985, la part du secteur informel dans l'excédent brut d'exploitation s'est maintenue ou a progressé dans toutes les branches retenues ici, sauf dans les BTP où elle a chuté à partir de 1989 pour se situer à 51 pour cent. Cette part se monte à plus des 3/4 dans les branches textile, minéraux non métalliques, services, ouvrages en bois et en métaux, agro-alimentaire. Avec respectivement 63.038 et 45.423 millions de F.CFA d'excédent brut d'exploitation en 1990, ce sont les branches de services et d'agro-alimentaire qui contribuent le plus en valeur absolue à la distribution de revenu nationale.
Au niveau des métiers, malgré l'hétérogénéité de revenu inhérente à chaque activité, on constate une forte dépendance entre le métier exercé et le niveau de revenus. C'est dans les métiers traditionnels comme la forge, la teinture, le tissage ou la cordonnerie que l'on trouve les revenus les plus bas. De même, les métiers féminins dégagent en général beaucoup moins de revenus (fileuses, sécheuses, presseuses de karité, fabricante de savon et de mil germé etc.). En revanche, c'est dans les métiers plus récents comme les tailleurs-brodeurs, les tailleurs prêt-à-porter et les soudeurs que se concentrent les tranches de revenus les plus élevées.
Au niveau des individus du secteur informel, il semble important de préciser l'une des caractéristiques essentielles qui est la fluctuation des revenus. En effet, sans parler des fluctuations de l'offre dues par exemple aux difficultés d'approvisionnement, ni même de la concurrence des entreprises du secteur moderne, publiques ou privées, on constate qu'elles sont liées aux variations de la demande et des disponibilités monétaires de l'environnement immédiat. En zone rurale, la circulation monétaire et les échanges diminuent fortement durant l'hivernage, ce qui contribue à baisser nettement l'activité artisanale. En zone urbaine, le secteur informel est tributaire des liquidités immédiates des clients salariés. Les mécaniciens, par exemple, évoquent l'intensification de l'activité en fin de mois, de même les fondeurs et les ferblantiers. De plus, les contraintes climatiques touchent fortement les activités de bâtiment, de tissage ou de teinture. Aussi, le montant des revenus déclaré par l'enquêté au cours du dernier mois, sous réserve de sa véracité, ne sera pas toujours significatif de ses revenus moyens.
Les données relatives à cette variable sont souvent partielles et peu représentatives dans la mesure où elles ne font aucunement référence à la notion essentielle de pouvoir d'achat. Deux orientations sont possibles à ce niveau. Les revenus obtenus de l'emploi informel peuvent être comparés au SMIG, si tant est que ce dernier ait une certaine relation avec la notion de pouvoir d'achat réel, ou (et il semble que ce soit la meilleure solution) à un panier de consommation "minimum". Disposant des deux types d'information, il sera ici possible de réaliser une analyse particulièrement poussée. Enfin, un dernier indicateur peut être utilisé: il s'agit de comparer les revenus issus des activités informelles au revenu moyen par habitant.
Ainsi donc, le panier de consommation alimentaire minimum(12) est valorisé au prix du marché. Ce panier est réalisé en référence aux données de la FAO, de l'OMS mais surtout en fonction des habitudes alimentaires des burkinabé. Un adulte nécessite l'absorption de 2300 calories par jour, 80 pour cent étant des céréales, 20 pour cent d'autres produits comme la viande, le lait, etc...
Au prix du marché 1988, le panier de consommation alimentaire minimum par adulte et par an correspondait à un budget minimum de 50.000 F.CFA. D'autres éléments sont nécessaires à la réalisation d'une analyse en terme de pouvoir d'achat.
La taille moyenne d'un ménage, en milieu urbain est de cinq personnes ou quatre équivalents adultes. La part des dépenses alimentaires dans le budget d'un ménage est estimée à 75 pour cent(13), les 25 pour cent restants étant consacrés aux dépenses de loyer, habillement, santé, éducation ou transport. Un ménage urbain compte en moyenne 1,8 actifs, dont le revenu minimum moyen par mois est de 10.000 F.CFA. Le SMIG évalué, en 1988, à 131 F.CFA/heure représentait 22.653 F.CFA par mois. Ainsi, le SMIG se trouve à un niveau suffisamment élevé pour permettre à une famille urbaine de disposer d'un panier de consommation alimentaire minimum.
En effet, le revenu d'une famille urbaine ne disposant que d'un actif rémunéré au SMIG est de 272.248 F.CFA/an, alors que le minimum alimentaire d'une famille de cinq personnes (4 adultes en équivalent) nécessite 200.000 F.CFA. Ceci signifie malgré tout que les autres dépenses (habillement, logement...) sont plus ou moins sacrifiées.
Qu'en est-il du secteur informel ? On sait que le revenu moyen(14) des travailleurs est dans 70 pour cent des cas supérieur au SMIG et dans 30 pour cent inférieur à ce dernier. De plus, les apprentis perçoivent en moyenne entre un tiers et un sixième du revenu moyen des travailleurs informels. Sachant que le revenu mensuel moyen (apprentis et travailleurs) est de 14.500 F.CFA, on peut en déduire que le revenu des apprentis est d'environ 5000 F.CFA par mois et 24.000 F.CFA celui d'un travailleur. Enfin, pour les patrons, le revenu mensuel moyen est évalué à 75.100 F.CFA (voir tableau 12).
Tableau 11: Evolution de la contribution du secteur informel à la distribution de revenus
par branche d'activité entre 1985 et 1990
| Branches d'activité | 1985 | 1986 | 1987 | 1988 | 1989 | 1990 |
| Extraction
EBE/SI EBE/branche Rémunération salariés
Agro-alimentaire EBE/SI EBE/branche Rémunération salariés
Textile EBE/SI EBE/branche Rémunération salariés
Minéraux non métalliques EBE/SI EBE/branche Rémunération salariés
Ouvrage bois et métaux EBE/SI EBE/branche Rémunération salariés
BTP EBE/SI EBE/branche Rémunération salariés
Hôtels, restaurants EBE/SI EBE/branche Rémunération salariés
Transports, |
1.106 31,4 7.188
28.890 83,2 1.720
16.672 72,3 1.020
3.389 100 6.707
6.707 94,3 1.109
18.814 88,0 1.897
5.386 66,6 -
5.036 |
wp="br2">1.099 20,6 7.158
34.904 84,3 2.510
16.649 74.1 800
3.483 100 7.144
7.144 82,9 1.032
19.626 71,8 2.005
5.266 58.1 -
5.238 |
1.032 16,1 6.935
40.416 85,9 3.510
18.321 99,0 714
3.539 100 7.301
7.301 83,9 1.054
20.465 73,7 2.119
5.278 59,8 -
5.447 |
873 17,1 6.777
39.684 87,7 3.087
18.467 101,0 859
3.618 100 7.861
7.861 83,1 1.077
21.352 798,9 2.243
5.838 62,4 -
5.665 |
981 - 6.392
43.300 89,0 3.916
16.774 91,0 722
3.697 100 8.071
8.071 92,7 1.101
22.258 51,3 2.370
5.918 61,6 -
5.892 |
785 72,2 5.288
45.423 88,1 3.920
17.397 104,0 714
3.778 100 8.250
8.250 90,0 1.125
23.233 51,3 2.513
6.102 63,3 -
6.127 |
| EBE/SI= excédent brut d'exploitation (EBE) du secteur informel (millions de F.CFA);
EBE/branche =pourcentage par rapport à l'EBE de la branche; Rémunération salariés = évolution de la rémunération des salariés (millions de F.CFA). | ||||||
Ainsi, si on peut dire que les revenus distribués par les activités informelles sont globalement plus élevés que le revenu moyen par habitant, et acceptable en regard du panier de consommation minimum défini, il n'en demeure pas moins vrai que ceci cache des disparités très importantes, le secteur informel recouvrent des poches de pauvreté manifestes. Par ailleurs, l'idée courante, attribuant un rôle de simple complémentarité au revenu obtenu par les femmes en contrepartie de l'exercice d'une activité informelle (commerce essentiellement), est loin d'être justifiée. On ne peut conclure que celui-ci est marginal.
Au niveau de l'affectation des revenus, on constate que pour la majorité des individus, ils sont
destinés à l'entretien de la famille, la logique dominante de l'activité étant encore profondément
marquée par l'autosubsistance. Néanmoins, certains d'entre eux parviendront à isoler une
capacité d'épargne qui peut être relativement conséquente. La Direction de l'Artisanat a essayé
de déterminer le profil socio-économique des épargnants par filière. Il en ressort les
conclusions suivantes: les artisans qui épargnent sont essentiellement ceux qui n'ont pas de
fonctions familiales trop lourdes, les jeunes et les célibataires. Ou, quand ce n'est pas le cas, ce
sont ceux qui dégagent de leur activité des revenus conséquents comme les tailleurs prêt-à-porter et les tôliers, mais aussi les soudeurs, les maroquiniers et les maçons. Au dessus d'un
certain seuil de revenus, qui peut être évalué à un rapport revenus/personnes à charge
supérieur à 6.500 F.CFA par mois, les artisans parviennent à épargner. Mais il n'est pas sûr
que cette épargne soit dégagée des contraintes liées aux responsabilités sociales. Dans ce cas,
il s'agira d'un épargne de précaution. En revanche, pour les artisans urbains ayant un revenu
élevé et peu de fonctions familiales à assumer, l'épargne peut se convertir en capital de travail.
4. Contribution du secteur à la satisfaction des besoins de la population
Le secteur informel selon la part des emplois qu'il génère, les revenus qu'il distribue et la production qu'il fournit, joue un rôle essentiel dans l'économie burkinabé. Mais on peut dire autant de la satisfaction de ses besoins de la population, compte tenu du niveau de revenu et du pouvoir d'achat de celle-ci.
L'inadaptation de l'offre des entreprises modernes, la situation de crise économique ponctuée de mesures d'ajustement structurel ayant un effet dépressif sur l'emploi et les revenus, concourent à faire jouer une rôle primordial au secteur informel dans l'économie nationale dans l'offre de biens et services de consommation courante. Compte tenu de l'ensemble de ces éléments, l'analyse des divers types de demande s'exerçant auprès des activités informelles éclaircit ce point.
Le Plan Quinquennal de développement populaire 1986-1990 reconnaît pleinement cette fonction: "les activités de l'artisanat jouent un rôle de premier ordre pour satisfaire au moindre coût les besoins utilitaires des masses laborieuses....".
Toutefois, les études menées citent souvent le fait que rares sont les unités artisanales enquêtées qui ont reçu des commandes de l'Etat et d'autres administrations. De plus, cette modalité comporte souvent un problème pour les unités artisanales qui ne sont payées que 6 à 9 mois après la livraison des commandes. Ceci peut avoir pour conséquence le ralentissement de l'activité pour certaines unités (par exemple dans le bâtiment et la construction) ou même des fermetures (comme dans la menuiserie métallique).
Le second type de demande est issu des particuliers. Cette clientèle est composée de ménages à revenu modeste et moyen dont les fonctionnaires, disposant d'un pouvoir d'achat moyen plus élevé que celui de la ville. Les dépenses de ces revenus, par exemple des femmes commerçantes sur le marché de Bobo-Dioulasso, se font dans le secteur informel souvent de manière complémentaire du revenu du chef de famille mais pas exclusivement. Plus de 75 pour cent des dépenses sont consacrées à la nourriture, achetée sur le marché. De même, les autres dépenses comme les vêtements, les aménagements de logement, etc., sont engagées directement auprès de petits producteurs.
L'économie burkinabé a souffert d'un ralentissement dans les affaires depuis 1982. Ceci coïncide avec le fait suivant: en moyenne, le pouvoir d'achat(15) des catégories moyennes a diminué de 5 pour cent par an entre 1972 et 1982. Par ailleurs, on note une corrélation significative entre le niveau de l'activité au sein du secteur informel et le pouvoir d'achat des fonctionnaires et salariés du secteur moderne.
Ce qui est vrai dans les grandes villes du pays (Ouagadougou, Bobo-Dioulasso), où se concentre l'emploi moderne, est moins ressenti dans les villes secondaires du Burkina-Faso. Cette différenciation spatiale peut, sans aucun doute, au niveau des villes secondaires faire intervenir les revenus du milieu rural et agricole. Ces derniers jouent un rôle d'amortisseur à la crise.
Deux chiffres sont à cet égard significatifs. L'écart des revenus entre villes et campagnes est de 4 à 5 en faveur du milieu urbain, écart réduit par les transferts monétaires en provenance de l'émigration, ce qui a pour effet global d'accroître le revenu des ménages ruraux de 25 pour cent(16).
En tout état de cause, les ménages ruraux utilisant une grande partie de leurs revenus dans les centres urbains proches de leur lieu d'habitation constituent une source de demande appréciable pour les activités informelles introduisant ainsi un facteur dynamique important. Cependant, deux des caractéristiques essentielles du secteur informel, et notamment dans le domaine artisanal, sont le manque d'innovation et le maintien des produits sur un marché de faible solvabilité. L'artisan répercute le plus souvent le savoir-faire et les techniques qui lui ont été enseignés, sans ajouter sa propre pierre à l'édifice. De plus, les produits offerts demeurent stéréotypés, peu novateurs et ne s'adressent pas aux couches sociales les plus nanties. Très peu de produits représentent une valeur signe ou sont symbole de différenciation et de promotion sociale. Il s'agit surtout de produits d'importation (telle qu'une moto de marque japonaise) ou provenant du secteur formel, mais pas de l'artisanat local.
Aussi, à une dynamique des besoins, fait face une dynamique de production de biens et services, soit une dynamique de l'offre. Si les petits métiers sont aussi différents et originaux, c'est bien parce qu'une demande réelle se manifeste. Dans le cas du Burkina-Faso et plus particulièrement dans l'enquête sur les activités informelles au sein des cinq villes, la nomenclature des activités est tout à fait édifiante. La multiplicité des activités le dispute à l'originalité. Dans le secteur de la production, la bijouterie, maroquinerie par exemple, permettent aux femmes, dont le revenu est minime (quand il s'agit de pourboire, d'un petit cadeau) d'obtenir des objets qu'elles ne pourraient acquérir en dehors du secteur informel, du fait de leur prix. C'est le même principe qui régit par exemple dans les activités de commerce ou de service (réparateurs de montres, de radios), le cas des balayeurs, convoyeurs, le ramassage de sable et gravillons, ou celui des vendeurs d'eau glacée et sucrée qui font le bonheur des écoliers et lycéens à la sortie de leurs établissements. Il est aussi évident aussi que l'ensemble des activités informelles, selon des critères exogènes et endogènes, répondant à une dynamique différenciée des besoins, sont intégrées de manière spécifique dans l'économie.
L'analyse multidimensionnelle effectuée ici montre donc clairement le poids croissant du
secteur informel dans l'économie du Burkina dans les domaines suivants: emploi, production
nationale, distribution des revenus et satisfaction des besoins de la population. On voit alors
mal ce secteur rester en marge des politiques gouvernementales.
SECTION III
Politique de l'Etat envers le secteur informel
On évoquera dans cette section les aspects de la politique de l'Etat envers le secteur informel: politique nationale, politiques sectorielles, politique participative, en ayant pris soin auparavant de spécifier le caractère contraignant et inadapté de l'environnement légal et institutionnel dans lequel évoluent les acteurs économiques informels.
On remarque, en effet, que jusqu'en 1986 au Burkina Faso, la place du secteur informel dans
les plans de développement a été inexistante. Une politique nationale envers l'artisanat faisait
défaut. Sur le plan sectoriel, en revanche, les centres d'intervention étaient multiples et les
actions des nombreux intervenants se chevauchaient. Dans ce contexte, le Burkina-Faso
semble être un des premiers pays d'Afrique francophone à avoir pris conscience, surtout à
partir de 1988, de l'inefficacité de cette situation pour l'artisanat et l'économie nationale. Ceci
s'est traduit par la mise en oeuvre d'un Plan Directeur pour la promotion de l'artisanat et une
ouverture progressive -mais lente- à la notion d'approche participative pour susciter
l'émergence d'associations et de groupements divers au sein du secteur informel.
A. Cadre institutionnel et légal: contraintes et réformes
Les unités économiques informelles, en plus des différents problèmes d'ordre social et
économique qu'elles rencontrent, sont confrontées à un ensemble de contraintes dues au cadre
institutionnel, légal et réglementaire dans lequel elles évoluent: textes statutaires, prescriptions
légales, accès au crédit, investissements, accès aux marchés publics et d'exportation. La raison
principale en est que, jusqu'à récemment, leurs spécificités n'ont pas été distinguées dans le
cadre de la promotion du secteur privé.
1. Textes statutaires
Les textes portant classification des secteurs d'activités artisanales ou réglementation de la profession d'artisan sont limitatifs et peu adaptés au milieu artisanal. L'arrêté No. 05550 du 10 mai 1988 fixe la liste des activités artisanales. Les activités non citées par cet arrêté sont exclues arbitrairement de l'artisanat. Ce texte fut cependant étendu en 1990(17).
De même a été établie la réglementation de la profession d'artisans(18). Les articles 5, 6 et 7 qui définissent les conditions de formation pour être considéré comme ouvrier (certificats ou diplômes d'enseignement technique) semblent traduire une méconnaissance du secteur informel, qui a d'ailleurs été reconnue par la suite. L'article 11 indique une approche tout aussi opposée à la réalité du secteur informel: établissement d'une carte d'identification professionnelle et inscription au registre des métiers sont obligatoires "pour bénéficier des garanties, avantages et autres mesures incitatives qui pourront être accordées par des dispositions ultérieures".
Cela revient à priver de statut économique et à exclure la plus grande partie des personnes ayant un emploi dans le secteur informel, en regard, par exemple, des éléments sur la formation technique et professionnelle. Ceci se manifeste à travers l'ensemble des éléments législatifs et réglementaires visant à encadrer l'artisanat. C'est dans la même optique qu'est rédigé l' arrêté interministériel (No. 000928) du 18 janvier 1989 fixant les conditions des diplômes ou d'expérience professionnelle exigeables pour l'attribution des titres de qualification et le décret (87-1275) du 10 octobre 1987 relatif au statut d'entreprise artisanale et au titre de qualification artisanale.
L'immatriculation au registre des Chambres de Métiers et les conditions de diplômes sont
réellement contraignantes et inadaptées au fonctionnement du secteur informel. Il convient de
s'arrêter ici sur le domaine de l'organisation des artisans selon le cadre en vigueur. Ainsi,
l'ordonnance No.83-021 portant statut des organisations à caractère coopératif et pré-coopératif de 1983 est à cet égard très significative. La réglementation sur le nombre de
personnes pour constituer les sociétés coopératives (au moins 7 personnes, article 10), les
multiples formalités administratives pour leur constitution (qui visent un enregistrement, c'est à
dire une fiscalisation et donc leur formalisation) constituent un frein puissant à l'organisation
du secteur informel en éventuels groupements coopératifs.
2. Prescriptions légales: législation sociale et fiscale
On retrouve cette législation rigide et inadaptée dans les domaines sociaux et fiscaux. La législation du travail ne fait pas de l'artisanat un cas à part en ce qui concerne le revenu de rémunération minimum, la durée hebdomadaire de travail, les prestations sociales à verser, etc. Elle va à l'encontre de la souplesse et des ressources que peuvent dégager des activités informelles. Dans la filière de la construction, on note une directive de la Direction de l'Architecture qui exige le maintien d'un nombre fixe d'employés permanents dans l'entreprise pour que celle-ci soit agréée. Cela n'est-il pas contradictoire avec la nature même de l'activité et la souplesse exigée par les nombreuses fluctuations du marché?
Dans le domaine fiscal, la Direction des impôts qui dépend du Ministère des finances a pour tâches la fixation et la collecte des impôts. A cet égard, les unités du secteur informel paient en général une patente et des taxes communales, comme le billet. A Ouagadougou, la Direction des impôts estimait, en 1986, son taux de recouvrement à 70 pour cent(19). La patente, fixée en fonction de la nature et de l'importance des activités de l'entreprise et d'un droit proportionnel sur la valeur locative du lieu d'exercice, varie considérablement.
Pour les activités de construction et du bâtiment, la patente variait entre 40.000 et 45.000 F.CFA pour les activités bien établies, 20.000 à 25.000 F.CFA pour celles ayant un emplacement fixe. Pour les unités "en transition" vers le secteur moderne celle-ci variait entre 50.000 et 100.000 F.CFA, par exemple au niveau de la menuiserie métallique ou des garages.
Les autres catégories d'activités paient la taxe des abattoirs et des marchés, les taxes municipales et communales. L'ensemble de ces prélèvements représente un effort financier considérable. En dehors des diverses taxes communales effectivement prélevées, les unités économiques sont théoriquement soumises au régime de droit commun, ce qui devrait les contraindre à régler les impôts suivants(20)lenteur administrative incompatible avec la rapidité d'octroi de liquidités exigée par le secteur informel, tout un ensemble de procédures et de documents à fournir rend la souscription quasiment impossible aux MPE. On note par exemple: l'inscription au Registre du Commerce, l'acquittement de l'impôt, la tenue de la comptabilité, l'établissement de dossiers techniquement bien conçus, la réalisation d'une étude de marché, la possession d'un patrimoine solide et d'un autofinancement de départ, etc. Toutes ces contraintes font que le crédit n'est pas disponible pour les unités du secteur informel, en dehors des circuits de substitution, circuits informels de financement.
Ainsi, tout projet de promotion du secteur informel doit être basé sur l'établissement d'une
politique et d'une procédure simples et accessibles d'octroi de crédits aux unités informelles,
d'autant que toutes les interventions de l'Etat en la matière se font en faveur des moyennes et
grandes entreprises, au détriment des entreprises artisanales.
4. L'investissement
Dans ce domaine, le Code des Investissements est l'instrument d'action du gouvernement fixant les conditions de l'installation des entreprises au Burkina-Faso. Révisé en 1978 pour favoriser les investisseurs étrangers, modifié à nouveau en 1984, les entreprises du secteur informel en sont exclues. Ce Code s'applique essentiellement aux moyennes et grandes entreprises.
Le "petit code" complémentaire, s'il octroie certaines mesures préférentielles du grand Code,
(pour des entreprises dont l'investissement va de 5.000 à 25.000 F.CFA) mais répondant à des
critères d'emploi (nombre et qualité, volonté de rationaliser la gestion de l'entreprise) ne
concerne pas directement les unités du secteur informel, car dans la majorité des cas les
exonérations n'ont pas d'incidence. Les conditions supplémentaires (emploi et tenue de
comptabilité entre autres) excluent de fait la quasi totalité du secteur informel. Même si elles y
avaient accès, on constate qu'il n'est prévu dans le Code des Investissements aucun avantage
aux entreprises qui modernisent leurs équipements ou élargissent leur domaine d'activité.
5. Accès aux marchés publics et d'exportation
L'Etat joue un rôle considérable dans la détermination de la demande de marchés et oriente ainsi la dynamique de la plupart des activités de production. De par les priorités sectorielles qu'il détermine et les programmes de développement qu'il met en place, le gouvernement influence la taille des marchés en perturbant leur évolution normale. Il en résulte une poussée artificielle qui, lorsqu'elle cesse, touche de plein fouet les entreprises. Cela s'illustre notamment dans le domaine de la construction, où plusieurs vagues de dépenses publiques ont marqué les années 1980. L'obligation d'ajouter un étage aux édifices se trouvant dans la zone commerciale de Ouagadougou, par exemple, s'est traduite par un boom dans les activités immobilières. Mais la fin de ce programme mène à une contraction de l'industrie.
Or, dans la plupart des cas, les unités économiques informelles n'ont même pas accès aux marchés publics, qui sont réservés aux moyennes et grandes entreprises. Une étude du BIT(21) identifie quatre raisons essentielles à cela: i) la rigidité dans l'application des textes réglementaires qui exige un niveau élevée d'instruction générale et demande beaucoup de temps pour remplir une panoplie de documents; ii) une centralisation excessive des instances d'approbation des marchés; iii) le nombre trop élevé d'impondérables au moment de l'exécution; iv) le problème lié aux coûts d'opportunité, d'enregistrement du contrat et des retards du paiement.
Autrement dit, si la législation sur l'attribution des appels d'offre n'évolue pas, elle continuera à marginaliser tout le secteur informel voire les entreprises plus structurées et dynamiques, mais de petite taille. Il en est de même en ce qui concerne les marchés à l'exportation.
D'une manière globale, le cadre institutionnel, légal, réglementaire ne répond pas aux besoins
et aux attentes du secteur informel: il ne reconnaît pas en ce domaine sa nature, sa structure ou
son fonctionnement. L'artisanat reste aujourd'hui livré à lui-même, privé de mécanismes
institutionnels pertinents susceptibles d'intervenir et de le soutenir à différents niveaux. Cela
tient notamment à la longue absence de politique nationale dans ce domaine.
B. Place du secteur informel dans les plans de développement
En 1988 s'est réunie une Commission interministérielle sur la politique de promotion de l'artisanat (CIPPA). Un simple constat a été fait : il n'existe pas de politique nationale de promotion de l'artisanat. La mise en oeuvre d'une telle politique suppose que le champ d'action soit correctement délimité. Or, jusque la fin des années 1980, il n'existe même pas de définition de l'artisanat pour les autorités burkinabé encore moins du secteur informel.
Les plans de développement de l'économie burkinabé n'ont pas pris en compte, de manière spécifique le secteur informel. Le terme fut utilisé la première fois dans l'avant-projet du IIIè Plan 1977-1981. Une distinction fut faite entre industrie et artisanat, sans utilisation de critères pour délimiter leurs champs respectifs. De même, les distinctions entre PME, artisanat ou activité informelle n'ont pas été réalisées.
Cependant, on peut aussi invoquer comme raison l'absence de volonté politique dans le domaine de promotion de l'artisanat. En effet, dans le IIè Plan, il n'a pas été établi de politique globale d'industrialisation visant l'artisanat, bien qu'entre temps se soit multipliée la création de nombreux organismes dans le but de le promouvoir au même titre que les petites entreprises. La philosophie du IIIè Plan est identique, mais aucun des objectifs n'a été atteint. Le recensement des unités artisanales n'avait pas été réalisé (il a fallu attendre 1985). La volonté de création de zones artisanales n'a reposé sur aucune étude préalable, le problème de l'accès au crédit n'a jamais été l'objet d'une quelconque attention.
La mise en oeuvre du Programme populaire de développement (1984) définit un ensemble de programmes d'investissements sectoriels à l'échelle nationale et régionale, dont la réalisation doit permettre, à terme, la satisfaction des besoins essentiels de la population. Ce programme, renforcé d'un programme complémentaire d'appui, s'élève à 160,7 millions de F.CFA(22). Là encore, comme dans l'ensemble des plans de développement précédents, aucun financement spécifique n'est prévu pour la promotion de l'artisanat ou de la petite entreprise.
Le premier Plan Quinquennal de développement populaire 1986-1990 marque un changement fondamental. On y trouve une orientation réellement renforcée des objectifs de la Révolution démocratique et populaire. Le plan vise à approfondir la nature participative du développement, afin que "les masses populaires soient en condition de prendre en charge leurs propres aspirations". Si les grandes orientations du Conseil National de la Révolution et la stratégie de développement à long terme existent, celles du Plan Quinquennal vise explicitement la promotion de l'emploi particulièrement dans le monde rural. Il a enfin mis le doigt sur les véritables dimensions de l'artisanat. Il s'agit de création d'emplois, distribution de revenus et satisfaction des besoins essentiels. Le plan de financement a réservé 2.898 millions de F.CFA exclusivement à la promotion de l'artisanat, soit 0,5 pour cent de l'enveloppe globale de financement du Plan. Les objectifs à atteindre sont de trois ordres : favoriser l'initiative et l'esprit créateur, revaloriser l'artisanat national, permettre le développement des autres secteurs économiques (agriculture et industrie) dans le cadre de relations inter sectorielles. Enfin, il a prévu des politiques et mesures d'accompagnement dont le but est de favoriser les relations inter sectorielles en rapport avec les objectifs d'auto-suffisance (hydraulique et en énergétique) de la population.
Tout ceci ne pouvait être réalisé que par une organisation cohérente de la profession c'est à dire en stimulant l'esprit d'association et de coopération. La mise en oeuvre d'un programme de formation et de perfectionnement permettant de consolider et d'élargir les connaissances des artisans, de même que la création d'un environnement économique et financier favorable à l'artisanat (par exemple à travers un Code des Investissements) sont des mesures nécessaires. A ceci, s'ajoutent trois points importants: promouvoir les produits de l'artisanat (foires, expositions); créer un cadre juridique adapté pour l'artisanat; enfin, et c'est là une idée directrice et prioritaire, atteindre l'auto-suffisance alimentaire.
Face à ce constat, en 1986, était créée au sein du Ministère de la Promotion Economique, une Direction de l'Artisanat (DA). La mise en place d'une telle structure visait deux objectifs spécifiques. Le premier répondait à la volonté des autorités gouvernementales de valoriser les différents métiers, dans un souci de participation optimale du secteur artisanal à la création de richesse, donc au PIB. Le second visait à répondre aux souhaits des divers intervenants de voir se créer une structure de coordination. C'est dans ce cadre que la DA s'est vue assigner de multiples tâches, que l'on peut résumer en quatre points: définir une politique nationale de promotion de l'artisanat; élaborer et mettre en oeuvre des textes législatifs spécifiques et adapter la réglementation actuelle au secteur artisanal burkinabé; mener des études tendant à dégager les possibilités de promotion et d'investissement (études socio-économiques sur les technologies appropriées, la formation, le financement); harmoniser la politique de promotion de l'artisanat et les autres politiques sectorielles.
A partir de 1990, on constate une convergence des différents cadres généraux de référence pour une promotion des micro et petites entreprises privées. Il s'agit du Deuxième Plan Quinquennal de Développement Populaire 1991-95, du PAS, du Vème Programme du PNUD (juillet 1992 - décembre 1996), et du Plan Directeur pour la Promotion de l'Artisanat au Burkina Faso mis au point par la CIPPA en 1990. Tous fournissent des perspectives communes aux différents intervenants, qui manifestent leur volonté de renforcer dans la même direction la promotion de l'artisanat.
Le Plan Quinquennal 1991-1995 prévoit une enveloppe de plus de 700 milliards de F.CFA(23) pour l'artisanat dont 3 milliards de F.CFA de projets déjà programmés. Ce Plan prévoit qu'"il ne devrait pas y avoir de difficultés majeures à réaliser une hausse de 4,3 pour cent l'an pour l'artisanat dans le cadre de mise en oeuvre du Schéma Directeur de l'artisanat et dans un contexte de promotion du secteur privé, surtout de la petite entreprise". Dans le cadre du programme triennal 1991-93, "le développement des petites entreprises dans les secteurs secondaire et tertiaire sera encouragé par l'allégement des obligations administratives et réglementaires auxquelles elles sont assujetties ainsi que par un accès plus facile au crédit". Seront prioritaires les branches ou métiers suivants: production et entretien, matériel agricole et hydraulique, les filières textile, cuirs et peaux, le bâtiment, la transformation des produits agricoles et l'artisanat d'exportation.
Le Programme d'Ajustement Structurel (1991-1993) souligne également l'intérêt du développement des petites entreprises et prévoit notamment, outre des mesures de rétablissement des grands équilibres: la promotion des PME, une aide aux jeunes diplômés pour la création d'entreprises, la révision du Code des Investissements et du Code du Travail en faveur des micro-entreprises.
Le programme du PNUD 1992-1996 souligne les mêmes aspects essentiels de promotion des micro et petites entreprises, formelles ou informelles. Le deuxième point du troisième thème précise: "En plus de la contribution à la création d'un environnement législatif et réglementaire propice, le deuxième sous-thème formulera des incitations spécifiques, à la fois pour renforcer les unités existantes, et pour la création de nouvelles entreprises. Il s'agira principalement de lever les contraintes auxquelles se heurtent les PME, notamment la faiblesse des fonds propres et les difficultés d'accès au crédit et d'acquisition de nouvelles techniques de gestion". Un appui particulier sera apporté aux activités de transformation, conservation et commercialisation des produits agricoles effectuées par les femmes.
Le Schéma Directeur de l'artisanat a défini les grandes lignes de promotion du secteur en élaborant sur les bases des constats réalisés, un cadre d'orientation pluri-annuel, qui converge vers les trois précédents. Au-delà du constat des problèmes relatifs au secteur, il définit les principaux objectifs à atteindre. Il s'agit tout d'abord d'améliorer la compétitivité de la production artisanale, en facilitant l'accès des artisans au crédit, en reformant les codes des impôts et des douanes. Ensuite, une organisation efficiente du secteur est souhaitée, de même que la connaissance des potentiels du secteur. Par ailleurs, un autre objectif important est de permettre l'amélioration de la qualification professionnelle. Enfin, le dernier, et non le moindre, traite d'une meilleure concertation entre les divers intervenants. Dans ce cadre, il formule pour les divers types d'activités des propositions, avec le concours de l'assistance technique de la GTZ (supportée par la Coopération allemande). Il s'agit de textes réglementaires dont le but est d'opérer un "écrémage" des unités pouvant évoluer rapidement et de permettre une meilleure structuration du secteur, mettre en place des réglementations visant à améliorer le fonctionnement de l'artisanat en lui fournissant une "meilleure protection".
On peut donc conclure qu'il existe aujourd'hui au Burkina Faso une volonté réelle de
promouvoir, à l'intérieur du secteur privé, les micro et petites entreprises artisanales, formelles
et informelles. Cette volonté s'illustre par l'importance nouvelle que revêt l'artisanat dans les
priorités nationales et se caractérise par la convergence des différents cadres de référence qui
définissent les politiques et orientent l'évolution future du secteur. Cependant, cette cohérence
dans les textes est loin de résoudre le problème d'une approche concertée en faveur de
l'artisanat, notamment dans son application concrète sur le terrain. Jusqu'à présent, l'absence
d'une politique nationale de l'artisanat s'est traduite par l'intervention dispersée, voire
contradictoire, de multiples structures, étatiques ou non, qui ont mené dans ce domaine leurs
propres politiques.
C. Politiques sectorielles: une multiplicité d'interventions et d'intervenants
La multiplicité des interventions envers le secteur informel se traduit par la multiplication des intervenants, des structures étatiques ou autres. C'est en étudiant ces dernières qu'il sera possible de faire ressortir la diversité des politiques sectorielles mises en oeuvre. Par ailleurs, les acteurs qui interviennent dans le secteur artisanal ne se préoccupent pas les uns des autres. Ceci se traduit par un émiettement de l'intervention, une dispersion des forces et des moyens des ministères, des pays donateurs et des ONG. En outre, beaucoup d'interventions sont peu efficaces du fait de l'absence d'études préalables.
On pourrait caractériser la situation de la manière suivante: "tout le monde fait tout mais personne ne se soucie d'associer ses efforts à des actions en cours". Selon l'étude de GEMINI déjà citée, pas moins de 23 agences du gouvernement, au moins 20 ONG et une douzaine de donateurs(24) sont impliqués sans coordination dans des activités de promotion des micro-entreprises. Et ce niveau d'assistance ne cesse de s'accroître. La DA dénombre actuellement dans les 30 provinces 540(25) projets qui possèdent un volet artisanat et environ 50 projets d'appui exclusif à ce secteur.
Le manque de coordination se traduit par le chevauchement des actions, et parfois même par la concurrence, par exemple au niveau de la fabrication du matériel agricole, qui plus est, sur un marché étroit. Ici, il s'agit du Centre National d'Equipement Agricole, l'atelier pilote de construction de matériel agricole et des artisans individuels formés par le Centre National de Perfectionnement des Artisans Ruraux. Ceci est d'autant plus décevant que ces instruments sont soutenus par le même donateur.
L'ensemble de ces éléments a fourni matière à réflexion à une Commission interministérielle relative aux problèmes du secteur artisanal. Cette direction, qui a débuté ses travaux en août 1988 a eu pour objectif l'élaboration du Schéma Directeur de l'artisanat évoqué précédemment. Ce fut le premier secteur pour lequel au sein du Ministère de la Promotion Economique on procéda de la sorte et on élabora un document de référence de ce type (achevé en mai 1990).
Cette commission interministérielle de l'artisanat, parmi ses constats a révélé que 12 ministères intervenaient dans le secteur artisanal. La liste est longue mais permet de montrer à quel point la dispersion des interventions en faveur de l'artisanat est importante. Sur cette base, la DA a établi un constat clair et justifié : "les multiples actions en faveur de l'artisanat ont été et sont menées par une multitude d'intervenants. On constate également que ces actions qui en elles-mêmes et avec des objectifs limités peuvent avoir une justification, se chevauchent, perdent parfois leurs sens, deviennent contradictoires ou entraînent des gaspillages de ressources dès qu'on les évalue dans l'ensemble à un niveau national". Ceci est le fait de conflits d'intérêt entre les multiples intervenants qui veulent réaliser leurs projets indépendamment des autres et qui ne sont pas conscients de la complémentarité ou des chevauchements de leurs actions. Il faut dire qu'il n'existait pas de structure de concertation permettant une coordination des actifs.
Aujourd'hui, la DA se propose de jouer ce rôle d'intermédiaire. Cependant, de multiples obstacles se dressent devant elle et l'empêche de l'assumer. En dehors des problèmes inhérents aux difficultés de coordination des institutions et des projets, la Direction semble s'éloigner de sa fonction première en s'engageant elle-même dans l'appui direct aux micro et petites entreprises. Cela s'est concrétisé par exemple début 1992 par la création de deux bureaux d'appui, à Ouagadougou et Bobo-Dioulasso, qui tentent de répondre aux besoins des artisans par des petits stages de formation technique et des conseils administratifs et divers. Bien que l'initiative soit louable, il semble que la DA ne devrait pas éparpiller ses efforts mais au contraire recentrer ses actions sur la mise en oeuvre de la politique et la coordination extrêmement difficile des différents intervenants.
Par ailleurs, la DA repose sur une base institutionnelle instable, comme l'illustre la fin de son rattachement en juin 1992 au Ministère de l'Artisanat et des PME. En outre, les cadres ont une qualification insuffisante et la Direction souffre encore, malgré l'appui de la GTZ, d'un manque d'organisation et de moyens. Enfin, on constate qu'aujourd'hui, le Plan Directeur n'est pas appliqué car trop difficile à mettre en oeuvre. Il est très volontariste et trop ambitieux, notamment lorsqu'il précise qu'en 1995, le secteur sera organisé de façon adaptée et la concertation entre les différents intervenants sera établie.
Face à ces problèmes et l'évolution du contexte général, la DA a changé ses orientations et a
décidé, entre autres, de réactualiser le Plan Directeur en 1993, de poursuivre les modifications
de la réglementation (fiscalité, investissement, etc.), d'intensifier ses contacts avec les autres
secteurs et de commencer par identifier quatre régions cibles où seraient développées les
actions de coordination. Cependant, en ce qui concerne la mise en place d'une stratégie
d'harmonisation entre tous les intervenants du secteur informel, qu'ils soient publics,
parapublics, privés, nationaux ou internationaux, il semble qu'une dimension essentielle soit
quelque peu mise à l'écart, à savoir la participation des premiers intéressés, les artisans eux-mêmes.
D. Les artisans, partenaires du dialogue politique
1. La nécessité du développement participatif
Le Plan Directeur constitue un cadre institutionnel qui doit faire une synthèse des expériences multiples des différents intervenants en matière de formation, perfectionnement, approvisionnement, commercialisation. Deux remarques d'importance sont ici nécessaires: la première fait référence au but poursuivi, la seconde à la manière de procéder. Le but est clair: "il s'agit d'élaborer des textes législatifs appropriés visant la formalisation du secteur artisanal pour lui permettre de mieux contribuer à la croissance de l'économie nationale".
La seconde concerne la démarche: une des étapes est de définir un nouveau cadre institutionnel, et ce n'est que dans un second temps que les acteurs du secteur seront contactés. Cette vision des processus de gestion, du haut vers le bas, semble voué à un échec certain. En effet, dans bon nombre d'autres pays, de nombreuses expériences ont justement échoué parce qu'elles n'ont pas voulu ou su associer les artisans à une démarche de réflexion, proposition et mise en oeuvre des programmes. Les trois dernières décennies d'aide au développement ne nous ont-elles pas enseigné que la mise en place de tout processus endogène et durable passait par la participation effective des bénéficiaires? Pour que tout projet soit constructif et durable, "il lui faudrait mettre en place une structure de codécision qui associe directement les bénéficiaires aux délibérations sur leurs besoins et choix prioritaires, tout comme à la mise en oeuvre et au contrôle des solutions expérimentales(26)".
On constate à ce propos que les autorités burkinabé reconnaissent depuis peu la nécessité d'une approche participative pour promouvoir l'artisanat. Cela s'illustre dans les textes par une nouvelle orientation de la DA qui vise à favoriser le développement d'organisations professionnelles; et en pratique, par la mise en place de projets d'Appui à l'auto-organisation des micro-entreprises. On peut citer par exemple celui du BIT, intitulé "Appui à l'auto-organisation des petits producteurs et productrices urbains de Ouagadougou". Il s'agit dans l'immédiat, durant une phase préliminaire de 15 mois, notamment "d'amorcer un processus d'organisation des petits producteurs, hommes et femmes, dans un cadre aussi informel que possible en fonction de l'épargne, du crédit, de l'investissement productif et de l'amélioration des performances économiques".
La mise en oeuvre d'un programme d'appui à l'auto-organisation des petits producteurs urbains et ruraux semble tout-à-fait recommandée. L'auto-organisation apparaît comme une condition préalable à leur promotion tant économique que sociale. Elle vise en particulier les objectifs suivants:
- respecter la créativité et les initiatives locales, en se basant sur le principe que tout milieu social porte en lui sa dynamique propre qui le rend capable d'initiatives diverses et de mobilisation pour résoudre ses problèmes
- augmenter la responsabilisation et l'autonomie des acteurs informels en réduisant leur dépendance à l'égard des intervenants extérieurs par l'utilisation dès le départ de ressources locales sur les plans humain, technique et financier;
- renforcer la cohésion sociale afin de permettre aux acteurs informels, grâce à la structure créée (de type plutôt syndical ou coopératif), de résoudre une contrainte commune d'ordre économique, technique, financière ou sociologique;
- enfin, créer une structure suffisamment forte pour participer aux décisions affectant le groupement et devenir par là même un pôle incontournable de négociation avec les institutions en place.
Ces objectifs, qui demandent beaucoup de temps, ne sont pas utopiques, et les résultats de l'application d'approches participatives pour promouvoir le secteur informel dans d'autres pays d'Afrique l'ont déjà prouvé, notamment en matières de groupements d'épargne et de crédit.
De toute évidence, il ne faudrait pas idéaliser ces résultats car ces exemples sont
malheureusement encore peu nombreux. Cependant, le principe de l'autopromotion a fait ses
preuves. L'efficacité des structures mises en place par ce biais est démontrée. Une des
hypothèses explicatives principales est certainement que, de par leur mode de constitution, ces
structures s'appuient sur une organisation sociale en osmose avec les cultures traditionnelles
locales et en prise directe sur la réalité, ce qui constitue un avantage prépondérant pour une
organisation dont les mécanismes seraient importés et imposés. Il en résulte que les
bénéficiaires, qui en sont les initiateurs, se les approprient beaucoup plus facilement, et
souvent avec une certaine fierté.
>2. Degré d'organisation et d'autopromotion du secteur artisanal
Au Burkina Faso, la notion de stratégie de développement participatif n'est pas nouvelle. B. Compaoré avait pendant plusieurs années orienté son pays vers un développement économique de type "participatif de base". Cette stratégie a été largement appliquée mais presqu'exclusivement au milieu agro-pastoral. Aujourd'hui, les organisations coopératives du secteur rural de toutes sortes sont nombreuses: en 1988, on en dénombrait déjà 9.100. Ces groupements (masculins, féminins, de jeunes agriculteurs, de maraîchers) sont devenus, malgré les insuffisances qu'on peut relever, des interlocuteurs reconnus des paysans face à l'Etat et à ses instances décentralisées. Ils ont acquis une telle notoriété qu'ils sont de nos jours des intermédiaires incontournables et efficaces entre l'administration ou les ONG et les paysans, notamment dans le domaine de l'accès au crédit agricole pour la réalisation d'actions de développement au niveau du village.
L'absence quasi-totale de structures de représentation et de négociation du monde artisanal est sans nul doute l'un des éléments qui différencie les artisans des paysans face à l'Etat. Contrairement au milieu agro-pastoral, le secteur artisanal demeure en marge du développement participatif. En 1984, selon les statistiques officielles, on ne dénombrait que trois coopératives artisanales totalisant à peine 70 adhérents, ce qui est presque insignifiant. D'ailleurs, le ministère de tutelle des organisations d'autopromotion se nomme "Ministère d'action coopérative paysanne" limitant ainsi son champ d'intervention.
C'est la Chambre de Commerce, d'Industrie et d'Artisanat (CCIA), implantée à Ouagadougou et Bobo qui est officiellement le représentant de tout le secteur privé. Cette organisation, autonome financièrement, mène une triple mission, consultative, représentative et administrative. Les petites unités sont peu représentées, les micro-entreprises et celles du secteur informel ne le sont pas du tout. Par ailleurs, ses relations avec la DA sont extrêmement faibles.
Il existe actuellement une petite vingtaine de syndicats et groupements professionnels au Burkina Faso, dont quelques uns dans des domaines susceptibles de concerner les entreprises artisanales. Mais même dans ce cas, ces dernières ne sont pas prises en compte. On peut avancer deux explications au faible degré d'autopromotion du secteur artisanal. La première tient à la marginalisation de l'économie informelle par les pouvoirs publics pendant de longues années. En effet, contrairement à ce qui s'est passé dans le milieu agro-pastoral, les promoteurs d'organisations d'autopromotion (Etat, ONG) se sont longtemps désintéressés de l'économie informelle. La seconde est avancée par les artisans eux-même, enquêtés par la DA, qui invoquent l'individualisme (48 pour cent des cas) et la mésentente (31 pour cent des cas) comme obstacles à l'association. La concurrence entre les acteurs n'apparaît qu'en troisième position et ne rassemble pas 10 pour cent des réponses.
La DA constate également que la faible propension à l'association est le phénomène le plus
généralisé: il ne dépend ni de la filière, ni du métier. Néanmoins, on retrouve les tendances les
plus favorables à l'association plus particulièrement au sein des filières textile, forge et
transformation alimentaire. La filière forge comprend notamment une association qui
rassemble tous les forgerons formés par le CNPAR. Enfin, la filière transformation alimentaire
possède quelques groupements, essentiellement de femmes: des dolotières et des sécheuses,
qui restent minoritaires.
3. Le potentiel d'autopromotion du secteur artisanat
Le processus d'autopromotion est complexe et multidimensionnel. On peut retenir quatre dimensions ou indicateurs. La première est l'organisation. Elle regroupe des individus ayant des caractéristiques semblables qui souhaitent l'aide du groupement pour résoudre certains problèmes communs. La seconde est la responsabilisation, à savoir la capacité de contrôle et d'action de la population concernée sur son environnement immédiat. La troisième se mesure par la capacité du groupement à résoudre un problème de nature économique, technique, financière ou autre. Enfin, la dernière à trait à l'intégration des acteurs dans les cadres institutionnels et économiques de la société en développement. Sur la base de ces indicateurs, on peut conclure que le degré d'autopromotion du secteur artisanal est extrêmement faible, voire inexistant.
C'est l'existence d'un problème commun vécu par la majorité des adhérents et dont la solution est envisagée collectivement et solidairement qui va initier le processus d'autopromotion. On constate que, par la force des choses, les difficultés rassemblent les acteurs concernés et les mobilise vers un même but.
L'autopromotion se prête bien à la résolution des contraintes qui pèsent sur les artisans burkinabé. Par ailleurs, n'a-t-on pas identifié à travers l'étude des dynamiques socio-économiques des acteurs informels la réelle volonté de développement de la plupart d'entre eux? Par obligation ou par choix, le secteur artisanal s'ouvre de plus en plus à l'économie marchande et devient plus réceptif aux alternatives permettant de pérenniser ou de développer ses diverses activités. L'autopromotion semble en être une qui, de plus, a le mérite d'être insufflée par les artisans eux-mêmes, en respectant leurs choix. Elle semble donc plutôt prometteuse pour l'avenir.
Pour l'ensemble de cette démarche, la recherche-action participative semble la méthode la plus appropriée. Il s'agit d'une méthode au service de l'action, qui associe la participation des bénéficiaires à tous les stades du processus: identification, analyse du problème, recherche de solutions, élaboration d'un plan d'hypothèses d'actions et du plan d'actions, conduite des actions, évaluation de celles-ci et réajustement des solutions.
Une démarche comme celle-ci, même si l'on en perçoit les avantages tant au niveau micro-économique, macro-économique que politique, est cependant extrêmement difficile et longue à mettre en place. Elle exige avant tout la prise de conscience des principaux intéressés et leur volonté d'entamer le processus de développement participatif. Or, il ne faut pas croire que l'opinion individuelle des artisans existe déjà toute prête à l'emploi. Au contraire, elle se forge dans l'interaction entre les individus regroupés lors d'entretiens et des actions d'intérêt commun, ce qui exige énormément de temps. L'autopromotion possède ses rythmes propres, non prévisibles, qu'il faut respecter sous peine d'échec de tout le processus.
SECTION IV
Conclusion
A l'issue de cette analyse, on peut tirer les conclusions suivantes: le secteur informel assume des fonctions vitales au sein de l'économie et de la société burkinabé: il contribue de manière décisive et croissante à la production nationale, à l'emploi, à la distribution de revenus, à la formation et à la satisfaction des besoins essentiels de la population. Conscient de ce rôle social et économique que lui-même ne parvient plus à assumer et au moment où est engagé une action de réforme institutionnelle dans le cadre du PAS, l'Etat manifeste sa volonté de mettre en place les moyens pour encourager, promouvoir et intégrer le secteur informel au sein des politiques nationales. Parallèlement, l'Etat se doit d'harmoniser les interventions sectorielles publiques ou privées, nationales ou internationales, et de s'ouvrir à une politique participative de développement en collaboration avec les artisans.
Cependant, la tâche est considérable: le secteur informel souffre fortement des contraintes économiques (faiblesse de la demande, difficultés d'approvisionnement, de commercialisation, d'équipement) et sociales (rigidité des obligations communautaires), et évolue dans un cadre légal et institutionnel pesant et inadapté, notamment dans les domaines de l'accès au crédit ou aux marchés publics et d'exportation. Le gouvernement en tant que tel ne pourra venir à bout de cette tâche, la mise en place d'une solution durable passant nécessairement par la concertation inter-institutionnelle et la participation des producteurs intéressés, aussi bien dans l'élaboration des stratégies que dans leur exécution. Le succès d'un tel processus qui exige, avant tout, l'organisation du secteur sous forme d'associations socio-professionnelles et de groupements d'intérêt collectif.
C'est pourquoi, dans un premier temps, il doit s'agir d'une recherche-action participative pour cerner intérêts, motivations et contraintes des acteurs informels. Une prise de conscience plus nette des potentialités recélées devraient les inciter à se mobiliser, sans négliger les comportements souvent individualistes des artisans et leur réticence envers toute formule d'intervention trop formelle. Cette tâche ne doit pas être conduite directement par les autorités gouvernementales, mais elle ne doit pas se faire sans elles. Le but des autorités ne doit pas être l'intervention mais une fonction incitative de promotion, laissant aux opérateurs informels une grande autonomie d'organisation, d'initiative et d'action. Cette tâche doit être confiée à des ONGs compétentes ou à des organismes ayant le mandat et l'expérience dans l'appui au processus d'organisation du secteur. Il incombe avant tout au gouvernement de créer un environnement économique et financier favorable à de telles initiatives de base, en matière d'investissement et d'accès au crédit en particulier, renforcé par un ensemble de mesures d'ordre institutionnel, technique et budgétaire.
La nouvelle approche tiendrait compte à la fois de l'engagement des autorités gouvernementales; de la volonté des bailleurs de fonds et des ONGs de s'y associer en apportant leur concours spécifique et du degré de participation et de prise en main effective des opérations par les propres bénéficiaires. En mettant à contribution les différents acteurs sociaux (les institutions publiques) et intervenants privés (nationaux ou étrangers) il paraît possible de trouver une réponse adaptée à la promotion, au développement économique et social des agents du secteur informel.
1. Banque mondiale: Rapport sur le développement dans le monde, Washington, 1996.
2. Banque Africaine de Développement: Rapport sur le développement en Afrique, 1995
4. Ministère de la promotion économique: Connaissance de l'artisan burkinabé et de son milieu, mars 1991.
5. GEMINI : Evaluation du secteur de la micro-entreprise et stratégie du Burkina Faso, rapport technique No.18, août 1991.
6. Gouvernement du Burkina Faso: Enquête sur le secteur informel, ONPE, 1987.
7. Banque mondiale: Rapport sur le développement dans le monde, Washington, 1991.
8. Bosch.E.: Les femmes du marché de Bobo-Dioulasso, 1985
9. Ministère de la promotion économique: Connaissance de l'artisan burkinabé et de son milieu, mars 1991.
10. Gouvernement du Burkina-Faso: Premier plan quinquennal de développement populaire 1986-1990, Burkina-Faso.
11. Gouvernement du Burkina-Faso: Document cadre de la politique économique 1990-93, Burkina Faso.
12. Analyse de la situation économique et financière du Burkina Faso de 1983 à 1989 et perspectives, Rapport pour las assises sur le PAS, mai 1990, p.16.
13. BIT: Eléments de réflexion pour une promotion des micro et petites entreprises au Burkina Faso, Genève, avril 1992.
14. BIT: Mission d'identification et de programmation au Burkina-Faso, octobre 1985, Genève, 1986.
15. Analyse de la situation économique et financière du Burkina Faso de 1983 à 1989 et perspectives, Rapport pour las assises sur le PAS, mai 1990, p.16.
16. Idem.
17. Ministère de la promotion économique: Connaissance de l'artisan burkinabé et de son milieu, mars 1991.
18. GEMINI: Evaluation du secteur de la micro-entreprise et stratégie du Burkina Faso, rapport technique No.18, août 1991.
19. Ministère de la promotion économique: Connaissance de l'artisan burkinabé et de son milieu, mars 1991.
21. BIT: Eléments de réflexion pour une promotion des micro et petites entreprises au Burkina Faso, Genève, avril 1992.
22. Gouvernement du Burkina-Faso: Premier plan quinquennal de développement populaire 1986-1990, Burkina-Faso.
23. Ministère de la promotion économique: Plan Directeur pour la promotion de l'artisanat au Burkina Faso, mai 1990.
24. GEMINI: Evaluation du secteur de la micro-entreprise et stratégie du Burkina Faso, rapport technique No.18, août 1991.
25. Ministère de la promotion économique: Plan Directeur pour la promotion de l'artisanat au Burkina Faso, mai 1990.
26. Ministère de la promotion économique: Plan Directeur pour la promotion de l'artisanat au Burkina Faso,, mai 1990.
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