SAP 2.77/WP.136
Service des activités industrielles
Document de travail
1. Le cadre de l'enquête: le secteur du textile-habillement en Tunisie
1.1.Le secteur du textile-habillement en Tunisie
L'importance du secteur du textile-
habillement dans l'économie tunisienne
et son positionnement international
Le secteur du textile-habillement est un des secteurs moteurs de l'économie tunisienne; il occupe ainsi une position stratégique, d'où l'intérêt que lui portent les pouvoirs publics. Sa contribution en termes de croissance et d'emplois est considérable, en atteste l'augmentation spectaculaire des exportations du secteur du textile-habillement. En l'espace de 26 ans, ces dernières sont passées de 5 millions de dinars (MD) à près de 2 679 MD, enregistrant ainsi un taux d'accroissement annuel moyen de 14,1 pour cent, alors que pour l'ensemble des industries manufacturières le taux d'accroissement annuel moyen n'était que de 10,5 pour cent. Malgré une légère stagnation ces trois dernières années, le secteur du textile-habillement reste de loin le premier secteur exportateur de l'industrie manufacturière tunisienne.
Graphique 1. Part des exportations du secteur du T-H par rapport au secteur manufacturier
Source: CETTEX, 1998.
En 1971, les exportations du secteur du textile-habillement représentaient 4,3 pour cent du total des exportations industrielles, alors qu'en 1997 elles formaient plus de la moitié de ces dernières (55,2 pour cent). Ce fort accroissement de la part des exportations du secteur du T-H dans les exportations manufacturières est surtout dû à la branche de l'habillement qui est le véritable moteur du secteur du T-H comme nous le verrons dans la section suivante. Effectivement, 93 pour cent des exportations du secteur du textile-habillement sont le fait de l'habillement qui occupe 87 pour cent des emplois.
Comme le montre le graphique suivant, la Tunisie détient un fort avantage comparatif dans l'habillement et un moindre désavantage comparatif dans le secteur du textile du fait du manque de matières premières et de l'implication de l'Etat dans ce secteur. Paradoxalement, l'intervention accrue de l'Etat dans cette branche n'a pas permis de créer un environnement concurrentiel favorable permettant un développement durable de la branche.
Graphique 2. Evolution des avantages comparatifs dans le secteur du textile-habillement en Tunisie
Source: Base CHELEM, CEPII, 1998.
L'emploi dans le secteur du textile-habillement représentait en 1997 plus de 47 pour cent de l'emploi des industries manufacturières avec 240 000 emplois tous niveaux confondus. Ainsi, en l'espace de cinq ans (1991-1997), 64 000 emplois nouveaux ont été créés. En 1996, plus du tiers des emplois créés dans l'industrie manufacturière l'ont été dans le secteur du textile-habillement, comme l'indique le graphique 3.
Graphique 3. Part du secteur du textile-habillement dans l'emploi des industries manufacturières
Source: CETTEX, 1998.
En effet, en 1996, le nombre d'emplois créés a été de 6 200 pour le secteur du textile-habillement contre 17 700 pour les industries manufacturières, ce qui représente 35 pour cent du volume total. Cette augmentation massive des emplois dans le secteur du T-H proportionnellement aux industries manufacturières est due en grande partie à la seule branche de l'habillement (confection et bonneterie) qui génère plus de 85 pour cent des emplois du secteur.
Graphique 4. Répartition des emplois par branche d'activité
Source: CETTEX, 1998.
Ce sont généralement les entreprises totalement exportatrices qui sont à l'origine de ces emplois nouveaux (elles génèrent 61 pour cent de ces emplois). La branche du textile étant dominée par des entreprises travaillant pour le marché local et partiellement exportatrices, ceci explique sa situation de déficit en emplois comparativement à la branche de l'habillement.
Au niveau international, la Tunisie occupe la cinquième position des principaux fournisseurs de l'Union européenne en produits d'habillement avec plus de 5,7 pour cent de parts de marché après la Chine (qui en détient deux fois plus), la Turquie et Hong-kong, mais devançant ses principaux concurrents que sont le Maroc, la Pologne et l'Indonésie. D'autre part, la Tunisie est le quinzième plus important exportateur de produits d'habillement avec 1,5 pour cent du marché mondial en 1996.
En termes d'exportation par habitant, la Tunisie réalisait, en 1996, un des niveaux les plus élevés au monde avec 287 dollars E.-U. par habitant, dépassant même des pays comme l'Italie de 43 dollars et la Turquie de plus de 183 dollars, comme l'indique le graphique 5.
Graphique 5.Exportations par habitant en dollars des Etats-Unis
Source: CETTEX, 1998.
Par ailleurs, on peut remarquer que la Tunisie enregistre le plus fort taux de croissance des exportations de la branche de l'habillement comparativement à ses proches concurrents: de l'ordre de 59,3 pour cent, devançant ainsi la Pologne avec 49,5 pour cent et l'Italie avec seulement 32,2 pour cent sur la période s'étalant de 1993 à 1996.
Tableau 1.Taux de croissance des exportations d'habillement entre 1993 et 1996
(en pourcentage)
| Pays | Tunisie | Pologne | Inde | Maroc | Chine | Turquie | Italie |
| Taux de croissance | 59,3 | 49,5 | 46,6 | 42,5 | 35,8 | 34 | 32,2 |
| Source: CETTEX, 1998. | |||||||
Plus de 94 pour cent des exportations du secteur du textile-habillement en 1996 sont destinés aux pays de l'Union européenne. Dans l'ordre décroissant, les sept premiers pays de destination des exportations tunisiennes de T-H sont:
-- la France avec 31,8 pour cent des exportations
-- l'Allemagne 21,9 pour cent
-- l'Italie 18,1 pour cent
-- la Belgique 14,1 pour cent
-- les Pays-Bas 5,9 pour cent
-- le Royaume-Uni 1,5 pour cent
-- l'Espagne 1 pour cent
Remarque: la Tunisie enregistre en l'espace de cinq ans un doublement de ses exportations vers l'Italie qui passent sur la période 1991-1996 de 9 à 18,1 pour cent. Ce fort accroissement des exportations à destination de l'Italie nous renseigne sur la place de plus en plus prépondérante que prend ce pays dans le commerce du T-H avec la Tunisie.
Par ailleurs, ces considérables échanges commerciaux qu'entretient la Tunisie avec ses partenaires européens révèlent la forte intégration et dépendance du secteur du textile-habillement tunisien vis-à-vis de l'Europe. En effet, la Tunisie a signé un Accord de libre-échange avec l'Union européenne qui doit aboutir en 2009 à son adhésion à l'espace économique européen. C'est surtout la branche de l'habillement du secteur du T-H qui sera la première touchée par cet accord, car elle représente la part la plus importante des échanges commerciaux avec l'Europe. La Tunisie échange avec ses partenaires commerciaux les produits où elle détient un avantage comparatif, ce qui est le cas de l'habillement et non pas du textile.
Les caractéristiques du secteur du T-H:
un essor remarquable de l'habillement
Comme nous l'avons vu précédemment, la croissance du secteur du textile-habillement est en grande partie due aux performances de la branche de l'habillement pendant ces dix dernières années, ce qui se traduit par des taux de croissance annuelle très élevés de l'ordre de 16 pour cent sur la période 1992-1995. D'où la nécessité de présenter, de manière succincte, les deux branches principales qui composent ce secteur, c'est-à-dire l'habillement d'une part et le textile d'autre part.
La branche de l'habillement
L'habillement est la branche dans laquelle la Tunisie détient un avantage comparatif par rapport à la branche du textile (1). Effectivement, en 1996, la Tunisie a été le cinquième fournisseur en produits d'habillement de l'Union européenne, exportant en valeur un montant plus élevé que le Maroc, l'Inde ou la Pologne.
La structure des exportations est dominée par les vêtements en chaîne et trame (78,8 pour cent) et en bonneterie (14,6 pur cent). A eux seuls, ces deux postes contribuent pour 93,4 pour cent de la valeur des exportations et occupent 85 pour cent des emplois.
Ce sont les entreprises de la filière confection chaîne et trame qui sont les plus gros employeurs avec les trois quarts des emplois gérés de la branche de l'habillement.
Graphique 6.Répartition des emplois dans les entreprises de la branche de l'habillement
Source: CETTEX, 1998.
La forte croissance (59 pour cent) enregistrée par la filière de l'habillement ne doit pas masquer un essoufflement ces trois dernières années. On est passé d'une croissance à deux chiffres à une croissance à un chiffre, d'où la nécessité de «mise à niveau» du tissu industriel tunisien, afin de rendre les entreprises du secteur du textile-habillement plus compétitives au niveau international.
Les performances de la branche de l'habillement ont été rendues possibles grâce:
-- à la mise en place d'un environnement incitatif à l'investissement local et étranger avec l'établissement d'un code de l'investissement unique en 1993;
-- à la délocalisation en Tunisie d'entreprises européennes; et
-- au désengagement de l'Etat de cette filière contribuant à favoriser la concurrence dans cette branche.
Cependant, il subsiste certains points négatifs qui ternissent l'image de la branche de l'habillement:
-- la formation de la main-d'oeuvre est insuffisante malgré les efforts fournis par les agences locales de formation professionnelle et les instituts spécialisés (problèmes auxquels sont confrontés les chefs d'entreprise, comme nous le verrons dans l'analyse du questionnaire dans la section suivante);
-- l'encadrement des ouvriers est très inférieur à la moyenne de ses principaux concurrents. En effet, le rapport personnel d'encadrement/ouvrier est de 1 à 25/30 dans les entreprises tunisiennes, alors que cette moyenne est de 1 pour 15 dans les entreprises européennes. Cela s'explique par la faible disponibilité de personnel d'encadrement technique qualifié en Tunisie;
-- la mauvaise organisation et gestion des entreprises révèlent le manque de formation des chefs d'entreprise dans ce domaine. Ces derniers cherchent à combler «cette ignorance» afin d'être plus productifs et par conséquent compétitifs, comme nous le verrons dans la section 2.2;
-- les réseaux de distribution sont médiocres.
Tous ces problèmes expliquent le ralentissement de la croissance (2) auquel est confrontée la branche de l'habillement puisqu'elle est passée d'une moyenne annuelle de 14 à 8 pour cent depuis 1996.
Cette décélération est également le résultat du manque d'intégration de la filière du textile à celle de l'habillement. En effet, la branche du textile enregistre un fort désavantage comparatif vis-à-vis de la branche de l'habillement.
La branche du textile
La branche du textile n'a donc pas accompagné le secteur de l'habillement dans sa croissance et son évolution, comme l'attestent les chiffres des tableaux des exportations et importations du secteur du T-H.
Cette grave crise se traduit par un niveau d'importation considérable: cette année, ce niveau s'est élevé de 2 028 MD dont près de 66 pour cent de tissus. Ce qui constitue un désavantage considérable pour son intégration à la branche de l'habillement et ne permet donc pas de réduire les coûts de production nationaux, de renforcer la compétitivité des produits de l'habillement tunisiens et d'en accroître la valeur ajoutée.
Graphique 7.Evolution des exportations du secteur du textile-habillement par branche
Source: CETTEX, 1998.
Ainsi, la branche du textile n'enregistrait en 1996 que 6,7 pour cent des exportations du secteur du textile-habillement, et elle ne contribue donc pas du tout à la forte croissance des exportations du secteur du T-H. Au contraire, la filière du textile est plutôt déficitaire, comme l'indique le graphique suivant portant sur les importations du secteur de l'habillement par branche. Plus des deux tiers des importations du secteur proviennent de la branche du textile avec un volume de 75,5 pour cent du total.
Graphique 8. Evolution des importations du secteur du textile-habillement par branche
Source: CETTEX, 1998.
La structure des importations de la branche du textile reste dominée par les tissus qui représentent 59,3 pour cent en 1996, enregistrant sur la période 1991-1996 une augmentation en volume de 53,1 pour cent et en valeur de 88,4 pour cent, ce qui correspond en moyenne annuelle respectivement à 8,9 pour cent et 13,5 pour cent.
La filière du textile du secteur du T-H peut être considérée comme embryonnaire vu les résultats médiocres en termes de balance commerciale et ses faibles capacités, aussi bien dans le secteur de la filature que celui du tissage.
Les capacités en termes d'installation en filature sont bien plus faibles que celles de ses concurrents marocains ou turcs. Effectivement, la Tunisie ne dispose que de 153 000 broches installées, alors que ces principaux concurrents méditerranéens en détiennent respectivement 450 000 et 4,5 millions, d'où des niveaux de productivité très faibles comparativement à ses concurrents et surtout des prix non compétitifs internationalement.
De même, dans la filière tissage, la Tunisie a des capacités de production bien inférieures à celles de ses concurrents. En effet, elle ne dispose que de 600 métiers contre plus de 42 000 pour la Turquie. En termes de métiers rectilignes, l'écart se creuse également avec le Maroc et la Turquie: ces deux derniers ont des capacités respectivement de 950 et 21 000 métiers rectilignes, alors que la Tunisie n'en dispose que de 650.
Ainsi, la plupart des usines de textile tunisiennes ne parviennent pas à satisfaire les besoins locaux des entreprises de l'habillement exportatrices que ce soit au niveau quantitatif ou qualitatif. Cette situation explique les grands volumes d'importation de fils et de tissus dont a besoin l'industrie locale.
Les principales raisons qui ont empêché un développement de la branche du textile comparable à celui de la branche de l'habillement sont les suivantes:
-- la disponibilité de la matière première en Tunisie est faible, alors que pour ses principaux concurrents (la Turquie, l'Inde et la Chine) elle est bien meilleure;
-- la forte implication de l'Etat dans ce secteur a joué un rôle comparable à celui constaté dans les politiques de substitution aux importations, à savoir limiter la création d'un environnement local compétitif;
-- la non-application des règles d'origine pendant les années 1970-1980;
-- les investisseurs ont continué à privilégier les industries peu capitalistiques et à faible taux d'intégration, comme la confection et la bonneterie, au détriment des activités de filature et de tissage.
En termes d'emplois, la répartition se fait de manière plus ou moins égale entre les trois filières de la branche du textile, alors que plus de la moitié des entreprises (sur 140 entreprises de la branche du textile) appartiennent à la filière tissage, comme l'indique le tableau suivant.
Graphique 9.Répartition des emplois entre les filières de la branche du textile
Source: CETTEX, 1998.
Tableau 2.Répartition des entreprises de la branche du textile par filière
| Filières | Nombre d'entreprises | |||
| Filature | 42 | |||
| Tissage | 85 | |||
| Finissage | 41 | |||
| Total | 140 | 1 | ||
| 1 Certaines entreprises peuvent appartenir à plusieurs filières en même temps, d'où le total de 140 entreprises dans la branche du textile.
Source: CETTEX, 1998. | ||||
Comme nous venons de le voir, le secteur du textile-habillement doit faire face aux problèmes issus de la non-intégration de la branche de l'habillement à celle du textile du fait du désavantage comparatif qu'elle détient dans celle-ci. Mais il doit également relever le double défi du démantèlement des Accords multifibres et de l'adhésion à l'espace économique européen.
Le double défi auquel doit faire face
le secteur du T-H tunisien
Les Accords multifibres
En 1976, la Tunisie a signé au sein du GATT les Accord multifibres (AMF). Ces derniers régissaient la moitié du commerce mondial du textile et de l'habillement et permettaient aux pays exportateurs (notamment les pays en développement) d'exporter en direction des pays industrialisés des produits textiles moyennant des avantages quant aux droits de douane. Afin de bénéficier de ces déductions douanières, les pays exportateurs devaient respecter des quotas fixés par les AMF.
Ces accords ont donc permis aux pays industrialisés de protéger leur industrie du textile face à la concurrence des producteurs à faibles coûts des pays en développement. D'autre part, ces derniers ont pu ainsi gagner des parts de marché qu'ils n'auraient pu obtenir sans ces accords (qui risquent d'augmenter pour certains pays pendant cette période de transition jusqu'en 2005). En effet, malgré des effets positifs, les AMF faussent d'une façon certaine la concurrence entre les pays producteurs.
Les conséquences négatives vont se faire ressentir lors du démantèlement progressif des AMF à l'horizon du 1er janvier 2005 et la perte des avantages acquis pour les pays producteurs. En effet, la Tunisie va être confrontée sur le marché européen à la concurrence des produits textiles en provenance des pays d'Europe de l'Est.
Graphique 10.Exportations mondiales d'habillement par pays en millions de dollars E.-U.
Source: OMC, 1997.
Les acheteurs (3) des pays industrialisés auront ainsi la liberté de concentrer leurs achats sur leurs fournisseurs préférés, ceux qui, bien entendu, leur procurent le niveau de services et de qualités requis.
Or la Tunisie est en pleine «mise à niveau» de son secteur du T-H afin de répondre aux nouveaux changements du marché international du textile-habillement. En effet, ce pays accuse un retard certain, que ce soit au niveau du temps de livraison, de produits exportés, de leur qualité, mais aussi pour l'encadrement de sa main-d'oeuvre et, au besoin, en termes de personnel qualifié par rapport aux pays de l'ex-bloc de l'Est. Par ailleurs, le rapport préliminaire du bureau d'étude suisse Gherzi indique que:
... peu d'entreprises tunisiennes font leur propre création et sont donc très dépendantes des donneurs d'ordre. Ce manque d'intégration vers l'amont est un handicap pour cette industrie, surtout en comparaison avec la Pologne qui, déjà à l'époque du COMECON, présentait ses propres collections. Par ailleurs, en Pologne, l'entreprise Prochnik propose des collections de prêt-à-porter sur Internet, ce qui confirme la tendance des concurrents de la Tunisie d'offrir une gamme plus vaste de services, dépassant le simple travail à façon...
En prévision à ce démantèlement des AMF, des groupes de pays se sont empressés de signer des accords facilitant le commerce de certains produits et garantissant des avantages en termes de réduction des droits de douane. Tel est le cas de l'Accord de libre-échange entre les pays de la rive sud de la Méditerranée et de l'Union européenne.
L'Accord de libre-échange avec l'UE
La Tunisie est un des premiers pays signataires de la Déclaration de Barcelone (4) du 17 mai 1995 à avoir mis en application l'Accord de libre-échange avec l'UE. Cet accord n'est pas le premier qui lie la Tunisie à l'UE; il vient remplacer et confirmer les avantages de l'accord de coopération de 1976 et les différents protocoles d'amendements successifs.
Cet accord doit aboutir à la création d'une zone de libre-échange. Il impose, selon un calendrier précis, le démantèlement progressif des barrières douanières et l'abandon de politiques protectionnistes pour certaines catégories de produits.
L'accord prévoit également une aide financière et technique au développement du secteur privé essentiellement. Pour la seule période 1995-96, l'enveloppe mise à la disposition par l'UE aux autorités tunisiennes s'est élevée à 6 milliards de dollars E.-U. Le secteur du textile-habillement est un des premiers à en bénéficier car il sera le premier à être touché en 2010 lors de l'adhésion totale de la Tunisie à l'espace économique européen par la concurrence des produits européens.
Ainsi, cette aide au développement s'intègre dans la politique adoptée par les autorités tunisiennes pour instaurer un environnement propice à la mise en place de l'accord, à la politique de «mise à niveau» de son tissu industriel qui se caractérise par un développement des normes de qualité et de politique de formation.
Une période de douze ans a été fixée comme période de transition avant d'aboutir à une zone de libre-échange complète. Pendant cette période, l'UE s'efforcera d'aider la Tunisie à adapter ses industries exportatrices aux nouvelles normes européennes, notamment à travers:
-- une aide technique et financière (FODEC) dans le cadre du programme de «mise à niveau», qui consiste à moderniser les entreprises locales pour leur permettre d'atteindre progressivement un niveau de compétitivité international. Au 31 décembre 1997, 201 entreprises de l'industrie manufacturière ont bénéficié de ce programme, dont 58 du secteur du textile-habillement(5);
-- un renforcement des investissements directs européens dans le cadre du programme MED-PARTENARIAT;
-- un renforcement de la coopération en termes de formation professionnelle à travers le programme MANFORM.
1.2.La présentation de l'enquête et de l'échantillon
L'objectif
Le but de l'enquête fut de déterminer auprès des PME tunisiennes de l'industrie du textile-habillement les facteurs déterminant la participation des femmes au travail ainsi que les besoins des chefs d'entreprise. Nous avons adopté plusieurs angles d'approche différents et en même temps complémentaires:
-- une approche du côté de la demande de travail des femmes, c'est-à-dire du côté des chefs d'entreprise et des responsables des ressources humaines. Nous avons défini également leurs besoins pour être compétitifs et le rester face à la dernière phase de l'Accord de libre-échange avec l'Union européenne et le démantèlement des Accords multifibres;
-- une approche du côté de l'offre de travail, c'est-à-dire des femmes elles-mêmes;
-- enfin, des entretiens ont été menés avec les différents partenaires sociaux: l'UTICA-FENATEX, l'UGTT, le CETTEX et le GREP.
La méthodologie
La démarche de notre enquête proprement dite s'est voulue à la fois qualitative et quantitative. Il s'agissait de recueillir, à travers des entretiens structurés, à la fois:
-- les opinions et les comportements des acteurs vis-à-vis de la main-d'oeuvre féminine et des besoins plus généraux en termes de gestion et de formation;
-- des éléments quantitatifs et qualitatifs nous permettant de cerner la situation des femmes qui travaillent dans ces entreprises.
L'approche s'est faite à travers deux questionnaires: l'un pour les chefs d'entreprise et le second pour les femmes.
Nous avons mené notre enquête auprès des PME de l'industrie du textile-habillement, reconnue comme industrie exportatrice où existe une forte féminisation du travail. Par ailleurs, c'est la première industrie qui va être touchée par l'Accord de libre-échange avec l'UE.
Il est important de prendre en compte l'environnement dans lequel les entreprises évoluent, car ceci peut constituer un facteur important de la participation des femmes au travail et des besoins des chefs d'entreprise. Notre enquête s'est donc déroulée essentiellement en milieu urbain pour des raisons avant tout méthodologiques et pratiques. Ainsi, les entreprises visitées se trouvaient pour la plupart dans la région de Tunis: Tunis, ville ZI Bir Kassa, ZI Ben Arous, ZI Charguia, ZI Manouba, ZI Ksar Said, etc.
Chaque enquête s'est divisée en deux parties:
-- la première partie a été consacrée à un long entretien avec un responsable de l'entreprise (directeur, chef du personnel ou cadre de la direction). Au cours de cet entretien ont été abordées les questions relatives au fonctionnement de l'entreprise et aux éventuels problèmes de gestion rencontrés (notamment de qualification de la main-d'oeuvre, de technologies nouvelles, de management et de besoins en formation) pour être prêt à relever les deux principaux défis auxquels doit faire face le secteur du T-H: l'Accord de libre-échange avec l'UE (ALE) et la fin proche des AMF;
-- la seconde consistait à interviewer une partie de la main-d'oeuvre féminine de l'entreprise. Ces entretiens se sont déroulés dans des conditions variables, parfois en présence du chef du personnel, de représentants de la direction, des représentants des syndicats de travailleurs ou parfois de façon plus confidentielle.
Cependant, il est souvent possible de recouper les informations fournies par l'employeur avec celles données par les employées. Il est certain que beaucoup d'informations obtenues sont biaisées soit de façon délibérée, soit par simple méconnaissance des personnes interrogées. Nous en avons tenu compte pour l'analyse des résultats de l'enquête.
Dans le cas spécifique de l'analyse de la syndicalisation au sein des PME, nous avons rencontré un certain nombre de difficultés en raison de la non-compatibilité des informations obtenues auprès des différentes sources. Le droit du travail tunisien reconnaît la liberté syndicale. Un nouvel article «Droit syndical et liberté d'opinion» reconnaît aux travailleurs le droit d'appartenir à une organisation syndicale des travailleurs légalement constituée. Leur appartenance à cette dernière ne doit en aucun cas lui porter préjudice dans l'exercice de son travail (6).
Dans l'enquête, on a pu constater que, si le droit syndical est effectivement reconnu, la présence des syndicats n'est visible de manière évidente que dans les moyennes entreprises. Dans ce cadre, il a été difficile de déterminer le taux de syndicalisation compte tenu de l'absence de données fiables en la matière, d'où l'absence de références dans l'étude à ce sujet. Le rôle des syndicats est en outre extrêmement limité dans les petites entreprises dans la mesure où la relation de travail s'établit généralement de manière directe entre le chef d'entreprise et ses salariés. Il en résulte une précarité plus grande dans les petites entreprises que dans les entreprises de taille moyenne. On a cependant noté, lors des entretiens dans les entreprises ainsi qu'avec l'UGTT, que les femmes étaient bien représentées dans les structures syndicales: sur les sept représentants de la Fédération du textile-habillement, trois sont des femmes.
Sur l'ensemble de l'enquête, nous avons travaillé avec l'hypothèse selon laquelle les informations fournies étaient valides, sauf en cas d'incohérence majeure dans les propos recueillis.
L'échantillon
Le secteur du textile-habillement en Tunisie compte plus de 2 000 entreprises employant 240 000 personnes. Pour les besoins de notre étude, nous en avons sélectionné une trentaine avec l'aide du patronat (UTICA-FENATEX) et du syndicat des travailleurs (UGTT). Notre choix s'est plutôt porté sur les petites et moyennes entreprises ayant de 10 à 200 employés.
Ainsi, nous avons donc pu visiter 30 petites et moyennes entreprises du secteur du textile-habillement, ce qui nous a permis de cerner les principales préoccupations des chefs d'entreprise et essayer de trouver les besoins en formation qui pourraient y remédier.
Ces enquêtes nous ont donné l'occasion d'effectuer 110 entretiens directs avec des femmes. Cet échantillon représentatif de la main-d'oeuvre du secteur, mais non exhaustif, nous a tout de même renseigné sur leurs conditions de travail et leurs besoins.
Les caractéristiques principales des entreprises de l'échantillon sont les suivantes:
-- La taille: la taille des entreprises visitées est variable. Sur les 30 entreprises visitées, 63,33 pour cent sont de petites entreprises avec un effectif permanent de 50 personnes; 35 pour cent sont des entreprises de taille moyenne (entre 50 et 200 employés).
-- La branche d'activité: 96,66 pour cent des entreprises visitées se répartissent dans la branche de l'habillement, plus précisément entre les filières confection et bonneterie. Seulement 3,33 pour cent des entreprises appartiennent à la branche du textile.
Tableau 3.Répartition des entreprises par taille et branche d'activité
| Effectifs | Branche d'activité | ||||
| Filière
confection |
Filière
bonneterie |
Branche
du textile |
Total | Total
(%) | |
| <10 | |||||
| entre 10 et 50 | 10 | 9 | 19 | 63,33 | |
| entre 50 et 100 | 3 | 3 | 1 | 7 | 23,33 |
| entre 100 et 200 | 4 | 4 | 13,33 | ||
| Total | 17 | 12 | 1 | 30 | |
| Total (%) | 56,66 | 40 | 3,33 | ||
| Source: Enquête BIT, juin 1998. | |||||
L'origine du capital ne nous apporte aucune information importante puisque les entreprises visitées sont toutes de type privé et national.
-- La part de la production exportée: la part de la production exportée dans les entreprises de l'échantillon est conséquente. En effet, la majorité de ces entreprises (60 pour cent d'entre elles) destine plus de 50 pour cent de leur production à l'exportation. Ce qui ne fait que confirmer la place primordiale du secteur du textile-habillement exportateur dans l'économie tunisienne. De plus, on peut remarquer que, plus une entreprise est importante en termes d'effectifs, et plus sa part de production exportée est conséquente.
Tableau 4.Part de la production exportée par taille d'entreprise
| Effectifs | Part de la production exportée (en pourcentage) | Total | |||
| <10 | 10-50 | 51-75 | >75 | ||
| de 10 à 49 | 2 | 10 | 6 | 1 | 19 |
| de 50 à 99 | 4 | 3 | 7 | ||
| de 100 à 199 | 4 | 4 | |||
| >200 | |||||
| Total | 2 | 10 | 10 | 8 | 30 |
| Total (%) | 6,66 | 33,33 | 33,33 | 26,66 | |
| Source: Enquête BIT, juin 1998 | |||||
Par ailleurs, toutes ces entreprises cherchent à exporter car c'est le meilleur moyen de bénéficier des différentes aides que l'Etat octroie aux entreprises appartenant aux industries manufacturières exportatrices. Pour celles qui sont totalement exportatrices, elles sont autorisées à vendre 20 pour cent de leur production sur le marché national. Elles peuvent ainsi, dès à présent, gagner des parts de marché et se préparer pour l'adhésion finale en 2010 de la Tunisie à l'espace économique européen. Enfin, selon notre enquête, 100 pour cent des entreprises de la branche de l'habillement exportent au moins 10 pour cent de leur production.
-- Le type de production: 90 pour cent des entreprises visitées fabriquent des produits de moyenne gamme, mais elles recherchent toutes à passer vers le haut de gamme, car l'avantage comparatif qu'elles détenaient dans ce type de production se détériore, d'où la nécessité de monter en gamme. C'est la raison pour laquelle les autorités locales déploient de nombreux moyens pour la «mise à niveau» des entreprises de l'industrie manufacturière, dont le secteur du textile-habillement est le premier bénéficiaire.
Seulement trois entreprises de la branche de l'habillement fabriquent du haut de gamme. Il faut noter que ce sont des entreprises de taille moyenne, c'est-à-dire avec un effectif compris entre 100 et 200 employés permanents.
Tableau 5.Répartition de la production par gamme et branche de production
| Gamme de produits | Branche de production | Total | Total
(%) | ||
| Filière
confection |
Filière
bonneterie |
Branche
du textile | |||
| Bas de gamme | |||||
| Moyenne gamme | 16 | 10 | 1 | 27 | 90 |
| Haut de gamme | 2 | 1 | 3 | 10 | |
| Total | 18 | 11 | 1 | 30 | |
| Source: enquête BIT, juin 1998 | |||||