Il n'existe pas suffisamment de données sur le statut des enseignantes dans le privé. En ce qui concerne les traitements, les études du Sénégal et du Mali montrent que peu d'établissements privés calquent leur échelle de salaires sur celle de la fonction publique. En fait, les enseignantes sont payées à l'heure et n'ont droit aux congés de maternité que lorsque leur employeur les déclare à la caisse de sécurité sociale. Après douze mois d'activité, l'enseignante a droit à deux mois de congés payés, pendant les vacances scolaires.
Les responsables de certaines institutions au Sénégal ont déclaré qu'en raison de difficultés financières, elles ne sont pas en mesure d'accorder aux enseignants des congés payés (Bouya, 1994). Il est à supposer que cette situation existe dans d'autres pays.
Ce domaine n'a pas fait l'objet d'une étude approfondie et nous manquons de données, mais nous savons que le ralentissement de l'activité économique dans les quatre pays en question a entraîné une réduction de l'emploi dans le secteur formel de l'économie. Dans ce contexte, le secteur informel s'est considérablement développé et énormément de femmes y occupent des emplois précaires, parce qu'elles sont peu qualifiées et mal rémunérées, qui ont trait à leurs tâches domestiques et familiales (petite restauration, artisanat alimentaire, petit commerce). Une étude du BIT sur le recensement national des établissements économiques urbains (Maldonado, 1994: 20), met en relief la féminisation du secteur informel. Les données statistiques relatives à la situation des femmes montrent que l'analphabétisme (78,7% d'entre elles) et l'illettrisme les désavantagent par rapport aux hommes.
Les personnes employées dans l'enseignement technique et professionnel informel sont souvent celles qui ont échoué dans le secteur formel ou qui n'ont pas eu la possibilité de faire des études formelles. I1 ressort des enquêtes menées auprès d'organisations non gouvernementales (ONG) qu'il existe des enseignantes dans ces structures qui ne travaillent pas avec le public, mais qui ont d'autres activités économiques comme le petit commerce. Ces enseignantes ont souvent préparé leurs diplômes avec ces ONG. Elles travaillent à plein temps ou à mi-temps, perçoivent des salaires différents de ceux de la fonction publique et bénéficient de droits sociaux. Dans ces ONG, il n'y a pas de progression de carrière, mais les femmes peuvent accéder à des postes plus importants, sur décision des assemblées constituantes de ces organisations. On soulignera "le rôle évident de ces formatrices qui participent souvent à l'exécution, au suivi et à l'évaluation des formations proposées. Certaines d'entre elles participent même à la programmation et à l'administration des programmes" (Perez, 1995: 23).
Alors que dans le passé, en Côte d'Ivoire par exemple, des femmes ont été à la tête de syndicats d'enseignants, elles sont aujourd'hui moins nombreuses que les hommes aux postes de direction.
Selon les études de M. Akossi et A. Bouya (1994), les enseignantes sont représentées aux différentes commissions paritaires d'avancement. I1 aurait été intéressant de savoir si elles y jouent un rôle aussi important que les hommes. En effet, le BIT prône entre autres (1991: 54) la mise en place de comités mixtes de promotion, de façon à lutter contre la discrimination, parfois invisible, dont sont victimes les femmes dans ce domaine.
Le statut de la femme technicienne formatrice varie selon les pays. Il est souvent marqué par les politiques éducatives et sociales, la dynamique propre au corps enseignant en général, les efforts déployés par les femmes pour défendre leurs droits et la situation économique nationale. La condition de la femme reflète souvent les conditions sociales, économiques et politiques d'un pays donné. Cela vaut pour l'éducation et plus encore pour la formation technique, particulièrement dans les pays où les femmes, bien que peu qualifiées, jouent un rôle économique actif et dynamique.
Le chapitre suivant est consacré à l'étude de la situation des enseignantes dans les pays en question, et se fonde sur les travaux des différents ateliers nationaux.
Au Bénin, on est convaincu que les principales entraves à la promotion de la femme dans la fonction technique enseignante ne sont pas dues à la fatalité mais à des représentations et structures dont il faut faire table rase, par une politique volontariste. Si la crise économique semble avoir nuit à l'éducation en général, elle a touché encore plus les femmes, déjà victimes de pratiques éducatives discriminatoires. Elles sont devenues non ce qu'elles peuvent et veulent être, mais ce qu'on a voulu qu'elles soient. Alors qu'au Bénin elles représentent 52% de la population active et sont majoritaires dans le secteur informel (Maldonado, 1994), elles sont peu ou pas scolarisées et rares sont-celles qui achèvent leurs études. En 1990, le taux de scolarisation net des filles était, dans 1'enseignement du premier niveau, d'environ 36% contre 71 % chez les garçons (UNESCO, 1993). Dans l'enseignement technique et professionnel, ce taux était encore plus faible en 1993, les filles représentant 26,50 % de 1'effectif global. Outre les raisons que nous avons signalées dans le chapitre consacré aux problèmes communs aux quatre pays (1.1), la société béninoise ne conçoit pas que certains métiers soient exercés par des femmes. Celles-ci, craignant de ne pas pouvoir s'y épanouir, s'en éloignent (BIT/ACCESFEM, 1995).
Le coût de la formation trop élevé pour leurs revenus conduit certains parents à sacrifier l'avenir professionnel des filles au profit de celui des garçons. En milieu rural, les filles sont absorbées par des tâches agricoles et ménagères et le temps qu'il faut pour acquérir une formation est considéré comme un manque à gagner. Pour encourager ces filles à fréquenter l'école et à poursuivre leur scolarité, le gouvernement les dispense, depuis septembre 1993, de frais de scolarité, démontrant ainsi sa volonté politique de venir en aide aux enfants de familles économiquement défavorisées et de garantir aux filles des chances égales d'accès à la scolarisation, en particulier en milieu rural.
Dans l'enseignement technique et professionnel, on ne tient pas compte des difficultés spécifiques que connaissent les filles, dues notamment à l'inadéquation des infrastructures. Les enseignantes sont peu nombreuses dans ce secteur et doivent sans cesse démontrer leurs capacités et leurs compétences à leurs collègues masculins qui ne manquent pas de les décourager. Elles sont souvent sous-estimées, leur dynamisme étant considéré comme une menace par les hommes, habitués à dominer dans le domaine de la technologie. Les mentalités semblent toutefois s'adapter à la situation économique et, désormais, certaines activités professionnelles sont moins souvent réservées à l'un ou à l'autre sexe. Les stéréotypes sociaux influencent moins les jeunes, lesquels se tournent vers les métiers d'avenir et lorsque les femmes assument cette évolution, elles ne rencontrent guère de résistance de la part de la société, ce qui les encourage à progresser dans cette voie.
La précarité du statut de vacataire menace encore plus les femmes, même si elles ont les mêmes droits que les hommes. Peu de possibilités de promotion s'offrent à elles, dans la mesure où elles ne peuvent pas bénéficier d'une formation permanente. De plus, les absences, même justifiées, pour cause de maladie par exemple, entraînent des pertes de salaire. Selon M. Akossi (1994), il y aura de moins en moins d'enseignantes dans les prochaines années si des mesures concrètes ne sont pas prises pour remédier à cette situation. Il faut, pour promouvoir la profession d'enseignante, une formation technique dispensée dans une perspective professionnelle, qui permette aux titulaires de se perfectionner et aux vacataires d'intégrer totalement le corps enseignant. Des formations modulaires adaptées aux besoins seraient nécessaires. La titularisation des enseignantes doit s'accompagner de mesures concrètes, notamment d'une couverture sociale.
En Côte d'Ivoire, les établissements de l'enseignement professionnel et technique sont nombreux et très diversifiés. Ils répondent aux besoins de toutes les couches sociales de la population. Du point de vue institutionnel ou politique, rien n'empêche donc les femmes d'accéder à la formation technique et professionnelle, encore moins à la fonction d'enseignante. L'enseignement technique est ouvert aux hommes comme aux femmes, leurs statut et conditions de travail étant comparables (Akossi, 1994: 3).
Certains établissements, tenant compte des obligations des enseignantes qui sont mères de famille, leur permettent d'aménager leurs horaires de travail de manière à commencer plus tard leur service. Malgré ces conditions propices à la promotion professionnelle technique, les femmes sont peu nombreuses et mal représentées dans le secteur moderne et privé. Les filles comptent pour à peine 3% des effectifs du premier cycle et 23,2% du second cycle de l'enseignement technique (UNESCO/BREDA/CIERPA, 1992). Elles ont le sentiment d'être les victimes d'un système de production qui semble avantager les hommes, surtout sur le plan de l' insertion et de la progression professionnelle. Parmi les facteurs qui empêchent les filles de s'orienter vers l'enseignement technique, on mentionnera la crainte de ne pas trouver d'emploi dans ce secteur après avoir suivi une formation, à cause des barrières sociales et culturelles existantes (BIT/ACCESFEM, 1994). Cette situation paradoxale s'explique entre autres par les défaillances du système d' orientation professionnelle . En effet, les jeunes filles sont plus nombreuses dans les spécialités et filières aux débouchés les plus incertains; elles constituent la majorité des effectifs dans les établissements où les rendements sont faibles. Les femmes apparaissent donc, à bien des égards, défavorisées sur le plan de l'acquisition des compétences, ce qui réduit considérablement leurs chances d'insertion dans les emplois (Akossi, 1994: 12).
L'une des caractéristiques de la Côte d'Ivoire est la forte présence de femmes dans les enseignements techniques et professionnels de type tertiaire, comme la cuisine, la couture ou la coiffure. Ces activités, qui sont liées aux rôles traditionnels de la femme, sont aujourd'hui saturées. Contrairement à d'autres pays, l'accès difficile des jeunes filles à l'enseignement technique et professionnel semble être davantage dû à un manque d'information et à une orientation insuffisante vers les filières existantes, qu'à un type de mentalité donné (Akossi,1994: 3). On signalera tout de même certains facteurs d'ordre culturel qui rendent nécessaire une campagne de sensibilisation sur le plan social et professionnel. Ainsi, du point de vue fiscal, on considère les femmes qui ont un emploi comme des personnes assistées. Se sentant dévalorisées, elles s'autocensurent et renoncent à leurs ambitions et à leurs engagements socio-professionnels ou culturels. Par ailleurs, les perspectives des professeurs de l'enseignement technique et professionnel sur le monde extérieur et sur les entreprises sont souvent limitées, au détriment de leur créativité technique et de leur perfectionnement professionnel. Cette résignation et ce manque d'ouverture sur le monde extérieur nuisent à la réalisation professionnelle, laquelle est indispensable pour valoriser l'image des techniciennes.
La Côte d'Ivoire a eu pour politique la promotion de la fonction enseignante jusqu'en 1991. Ainsi, les salaires dans l'enseignement étaient plus élevés, à catégorie égale, que dans les grades équivalents de la fonction publique. Mais, comme suite au plan d'ajustement structurel, le gouvernement a réduit de moitié les salaires des nouveaux enseignants. Il s'est
ensuivi une baisse notable du revenu des stagiaires, notamment dans l'enseignement technique et professionnel. De plus, la détérioration des infrastructures et le manque de matériel technique et didactique a contribué à dévaloriser la fonction enseignante. Certains enseignants du public complètent leurs revenus, devenus dérisoires, en travaillant dans le privé, bien que cette pratique leur soit interdite. Nous ne disposons pas d'éléments d'analyse pour ce qui est de l'incidence de cette situation sur l'accès et le maintien des femmes dans l'enseignement technique et professionnel, mais il est à supposer que les femmes sont les premières à pâtir de la situation économique défavorable, faute de qualifications professionnelles suffisantes.
Les lois en vigueur, conformément à la Constitution malienne, consacrent l'égalité de droits et de chances entre hommes et femrnes et interdisent toute forme de discrimination fondée sur le sexe, d'appartenance idéologique, religieuse ou politique. Toutefois, il n'existe pas de mesures destinées à encourager les femmes à enseigner dans l'enseignement technique et professionnel. Ainsi, faute d'une politique de formation cohérente, l'enseignement technique et professionnel est inadapté aux besoins socio-économiques du pays. Toutefois, le gouvernement a créé la direction de l'enseignement technique et professionnel, donnant ainsi une importance accrue au rôle social et économique de l'enseignement technique et professionnel.
Du point de vue social et culturel, le poids des traditions et des stéréotypes pèse encore sur les femmes, particulièrement sur leur scolarisation et leur formation. Soit elles sont mariées à un âge précoce, pour couper court à leurs ambitions professionnelles, soit elles ne sont préparées qu'aux emplois qui leur sont destinés traditionnellement. Ainsi, leur préférence pour les filières de l'enseignement général est fortement influencée par la perception qu'a la société malienne de leur statut social et juridique.
L'un des obstacles majeurs à la promotion technique et professionnelle des femmes, promotion qui est à la base même de la fonction enseignante, est que les jeunes manquent d'informations sur les filières techniques et professionnelles au moment de choisir une profession. Aussi les femmes ne représentent-elles que 8,59% des effectifs de l'enseignement technique et professionnel (BIT/UNESCO, 1994). Elles sont rarement techniciennes et enseignent des disciplines générales (langues, histoire et géographie) ou "féminines" (hygiène, secrétariat, enseignement ménager) (Bouya, 1994: 4).
Outre les difficultés qu'elles partagent avec les femmes qui doivent mener de front vie professionnelle et vie familiale, les enseignantes se heurtent aux problèmes spécifiques à l'enseignement technique et professionnel. En effet, les établissements publics et privés d'enseignement technique et professionnel ont une pléthore d'élèves, mais manquent de moyens humains et matériels. Au surcroit de travail des enseignants s'ajoute la précarité de la situation des vacataires, engagés en vertu de contrats de travail non conformes à la législation applicable. Les enseignantes vacataires n'ont droit ni au congé de maternité ni à une forrnation post-universitaire et sont donc désavantagées (BIT/UNESCO, 1994).
Par ailleurs, les fonctionnaires ont statutairement droit à divers types de congés spéciaux qui ne peuvent excéder trois mois en cas, entre autres, de pèlerinage, de décès du conjoint ou de préparation d'un examen ou d'un concours, ou sept jours lorsque le fonctionnaire doit s'occuper d'un parent malade. Toutefois, cette durée peut être prolongée lorsque c'est une femme qui le sollicite pour veiller sur ses enfants en bas âge. Il s'agit de congés sans solde, ce qui, évidemment, dessert encore plus les femmes (Bouya, 1994). Le gouvernement est tout à fait conscient de cette situation. Les ministres intéressés ont activement participé aux travaux de l'atelier national et en ont appuyé les recommandations et propositions. Cet atelier aura certainement des retombées utiles sur le suivi de la promotion professionnelle des femmes, dans la mesure où il existe désormais une dynamique dans ce sens.