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Gif Entretien avec M. Leroy Trotman
Président du groupe des travailleurs auprès du Conseil d'administration du Bureau international du Travail.
Sir Trotman est Secrétaire général de l'Union des travailleurs de la Barbade (BWU).

Vous pilotez le groupe des travailleurs qui est une composante importante de la seule agence tripartite du système des Nations Unies, le BIT. L'action de cette institution est-elle en phase avec les demandes des travailleurs ?

Les travailleurs et travailleuses du monde attachent une importance particulière au BIT pour un certain nombre de raisons. D'abord, ils considèrent, à juste titre, que l'organisation est la seule où ils peuvent faire entendre leur voix en matière de décisions internationales. Au BIT les travailleurs sont traités avec respect. On les écoute, mais pas par privilège. On les écoute parce qu'ils ont des droits qui sont fondamentaux. Deuxièmement, ils considèrent le BIT comme un organe qui établit des règles qui ont un impact direct sur la qualité de leur vie, professionnelle ou autre. Le BIT met en effet en place des normes minimales du travail qui doivent être respectées partout dans le monde. Le BIT est également un moyen pour les travailleurs et pour leurs organisations d'exercer des pressions sur les gouvernements et sur les entreprises qui n'observent pas ces normes fondamentales pour un travail digne. C'est un forum unique qui permet à tous les gouvernements de prendre connaissance des actes barbares qu'un des leurs arrive à commettre contre sa propre population. Et c'est cette connaissance qui permet de mobiliser les efforts de la communauté internationale pour rétablir la dignité de l'homme lorsqu'elle est bafouée et de faire bouger les choses concrètement.

Etes-vous satisfait de la façon de travailler actuelle?

Nous voudrions voir les choses avancer plus rapidement, mais notre première préoccupation est que ce soit bien fait. Nous voulons arriver à des accords qui peuvent être appliqués de la meilleure façon sur le terrain par le BIT, les gouvernements, les organisations régionales, les employeurs et les travailleurs. Il faut que les belles déclarations prononcées au BIT soient effectivement traduites dans la pratique en actions, en programmes pour augmenter la qualité de vie de tous ces gens qui vivent dans des conditions que les décideurs de Genève n'accepteraient jamais pour leurs propres enfants. Nous ne pouvons être satisfaits par des accords qui créeraient pour le reste du monde des conditions de travail que nous ne voudrions pas voir imposer à nos enfants: un salaire très bas, un manque de sécurité, un environnement de travail très dur, parfois des punitions corporelles, etc. Si les décideurs de Genève ne souhaitent pas cela pour leur propre famille, ils se doivent de faire plus, et plus vite, pour que tous les autres êtres humains, qui sont finalement nos frères et soeurs, n'y soient pas contraints eux non plus.

Et pourtant, ces situations très pénibles prévalent à travers le monde. Pourquoi ne parvient-on pas à les améliorer plus vite?

Plusieurs raisons existent, mais de notre point de vue, la principale est l'influence surpuissante du capital. Dans la plupart des pays, les gouvernements comptent sur le vote des masses pour être élus, et devraient donc avoir un intérêt dans la satisfaction des aspirations de ces masses, mais en réalité, les gouvernants sont extrêmement soumis au capital, et proviennent parfois de la même classe. Il est regrettable que de nos jours, le capital s'intéresse moins aux souffrances des gens et à la qualité de vie du plus grand nombre qu'aux niveaux de profits. Ceux qui sont actifs dans ce monde du capital ne font pas le lien entre les chiffres qu'ils voient sur leurs actions et sur leurs titres et le niveau de vie de leurs voisins, des professeurs de leurs enfants, etc. Ils exercent donc des pressions en faveur de conditions extraordinairement inhumaines, non pas parce qu'ils savent à quoi correspondent ces conditions, mais parce que leur préoccupation est le retour de leur investissement. Le monde est devenu très cynique, non-humain en quelque sorte: nous ne sommes plus préoccupés par les valeurs humaines, mais par le dollar. Ce n'est pas théorique ou radical de dire cela, c'est la réalité, la seule idéologie est celle de l'argent, plus personne ne pense qu'il devrait avant tout être le gardien de ses frères et soeurs. Le travail des syndicats est particulièrement difficile dans ces circonstances, y compris au sein du BIT.

Pendant de longues années, les diverses organisations qui présidaient aux destinées de la mondialisation du commerce et de la libéralisation de l'économie n'ont pas vraiment traits de leurs aspects humains. Elles ont même souvent prétendu que ces questions trouveraient automatiquement réponses comme résultat du traitement des autres dossiers à savoir l'économie et le commerce. Eh bien elles ont lamentablement échoué. La Commission mondiale de l'OIT cherche précisément à mettre les aspects sociaux au centre du débat, un débat qui jusqu'ici a tourné en rond. C'est cela le principal mérite de cette commission. Elle devra obliger les gouvernements dans chaque région du monde et dans chaque institution à revisiter leur raison d'être, notamment pour ce qui concerne les institutions les plus récentes : l'Organisation mondiale du commerce, la Banque mondiale et le Fonds monétaire international. L'évolution de la mondialisation doit, elle aussi, être réévaluée. Il faut rappeler aux institutions qu'elles ont été créées pour forger un monde meilleur, plus accessible et dans lequel la pauvreté a été réduite. En fait, la Commission mondiale de l'OIT agit comme le suivi du Sommet de Copenhague sur le développement social (1995) et sur l'Assemblée générale extraordinaire de l'ONU qui s'est tenue à Genève en 2000. Elle doit aboutir à des recommandations très précises quant aux efforts qui devront être fournis pour obtenir une communauté mondiale sans exclusion, en résumé pour le pain, la paix et la liberté pour tous.

Vous êtes donc optimiste sur les résultats des travaux de la Commission mondiale de l'OIT...

Le débat autour de la dimension sociale de la mondialisation existe depuis longtemps. Voilà maintenant que, à l'instigation du Directeur général, M. Juan Somavia, ce forum a été créé, un forum où chaque composante du BIT peut s'exprimer. Ses commissaires proviennent de régions très différentes, ont des parcours professionnels très variés, et leurs premières réunions leur ont permis de mieux se connaître, de savoir exactement ce que voulait dire chacun quand il disait ceci ou cela. Ils ont déjà engrangé un grand nombre d'informations, effectué de nombreuses consultations durant cette période. Viendra ensuite le moment de coucher toutes ces heures de débats sur papier, de dire au monde que ce que nous voulons n'est pas ce qui existe aujourd'hui. Il faudra que la Commission exprime une position unanime. La grande question est de savoir ce qui doit être changé. Du point de vue des travailleurs, il faut un nouvel ordre mondial dont la population, les valeurs humaines sont le centre. Aujourd'hui, si vous n'avez pas d'argent, personne ne vous prend très au sérieux, même si votre discours porte sur la situation de gens qui vivent à quelques mètres d'où vous parlez. On ne vous considère pas comme très pertinent si vous n'êtes pas capable d'influencer les décisions économiques. Il faut un nouveau paradigme, décidé par le peuple.

Que fait le groupe des travailleurs pour y arriver?

Le groupe des travailleurs agit en ce sens, il essaie de rendre chacun conscient de la nécessité d'avoir une responsabilité sociale des entreprises. Nous avons obtenu des accords-cadres de certaines entreprises et tentons encore d'accroître la sensibilité des multinationales dans ce domaine. Nous mettons tout en oeuvre pour que plus de normes soient créées, pour que la Commission de l'application des normes, qui veille au respect des conventions de l'OIT, traite de plus de cas et que ses décisions soient respectées, pour que le Comité de la liberté syndicale traite efficacement de situations terribles comme celles du Myanmar ou de la Colombie. Nous espérons qu'en soulevant tous ces problèmes, les gouvernements membres de l'OIT auront la volonté politique de changer et de persuader leurs voisins de changer leur comportement afin de respecter les valeurs humaines. C'est une lourde tâche, mais le groupe des travailleurs doit s'y atteler, avec l'aide d'Actrav.

En juin 2002, l'OIT a adopté une résolution afin de renforcer le tripartisme dans l'organisation. Etait-ce parce que ce tripartisme est réellement menacé à l'heure actuelle, ou pour prévenir une menace future?

J'aimerais répondre que nous voulions prévenir un possible problème dans le futur, mais la réalité est que le problème est actuel. L'OIT a, au cours des années, souvent répété qu'elle est une organisation tripartite, mais à plusieurs occasions, elle s'est malheureusement résolument engagée dans une voie multipartite. Les mouvements de travailleurs ont souvent dit qu'ils désiraient coopérer avec la société civile, les ONG, et cela se fait à différents niveaux, mais l'OIT a été créée pour traiter des normes et problèmes relatifs au travail, et a été tripartite dès le départ. Nous pensons que les dirigeants de l'OIT qui s'engagent vers un multipartisme sont dans l'erreur, d'où cette résolution.

Le secteur «dialogue social» du BIT a publié récemment un document expliquant clairement ce que voulait dire le tripartisme, c'est-à-dire un dialogue entre gouvernements, représentants des travailleurs et des employeurs. Le Directeur général a répété par après que c'est la bonne interprétation. Nous nous réjouissons de cette initiative car si la convention (n° 144) sur le tripartisme a été adoptée il y a plus de 20 ans, peu de gouvernements y attachent de l'importance. Il faut aussi savoir qu'au sein même du BIT, certaines personnes s'intéressent plus aux ONG qu'à promouvoir un partenariat social qui renforcerait l'organisation. Cette attitude doit changer, et le document préparé par le secteur «dialogue social» peut y contribuer. Cela ne veut pas dire que les ONG ne sont pas importantes ou qu'elles n'ont pas d'excellents points de vue. Il faut tenir compte de ces derniers, mais les ONG ne sont pas un partenaire social et ne doivent donc pas intervenir dans les prises de décision du BIT.





Propos recueillis par M. Samuel Grumiau, Novembre 2002.



Mis à jour par LO. Approuvée par MS. Dernière modification: 19 juin 2003.