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Entretien avec M. Marc Blondel
Représentant du Groupe des travailleurs à la Commission du programme, du budget et de l'administration
M. Blondel est Secrétaire général de la Confédération générale du travail - Force Ouvrière (CGT-FO) en France.
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Les syndicats ont de plus en plus de mal à maintenir leurs effectifs. Cela ne représente-t-il pas un risque, à long terme, pour le tripartisme au sein du BIT, et donc pour la pertinence de l'organisation?
Maintenir le statut juridique du BIT ne pose pas de problème. Maintenir son influence, c'est autre chose. Les syndicats subissent actuellement une forte concurrence. Des gens considèrent que nous sommes des organisations archaïques et révolutionnaires, ils pensent que les personnalités externes aux syndicats sont plus importantes que les syndicalistes. On voit, y compris au sein du BIT, de plus en plus de considération pour les actions menées par les anti-mondialistes, par les participants au forum de Porto Alegre, aux manifestations de Gènes, etc. Ceux-ci aspirent à se faire reconnaître comme interlocuteurs et utilisent très bien les moyens modernes de communication, ce que les syndicats ne font peut-être pas suffisamment. Dans mon pays, la France, une loi permet à trois personnes de créer une association, un statut qui suffit à certains pour s'exprimer comme s'ils étaient un syndicat. Ils finissent par rencontrer des gens qui se précipitent vers eux en se disant «ça, c'est la réaction de demain». Je pense que, in fine, les associations qui réussissent deviennent des syndicats. On en reviendra toujours au mouvement syndical, où à quelque chose qui s'y substituera mais sera quand même un rassemblement, que j'espère volontaire, de travailleurs. Dans ce cadre-là, le rôle du BIT reste entier, et est même plus important car la mondialisation remet en cause bien des situations, et pas seulement dans les pays en développement.
Lesquelles?
Qu'est-ce que la mondialisation ? C'est l'hégémonie du système capitaliste. Ce système ne se développe qu'en remettant en cause les acquis sociaux. Les entreprises s'installent dans des pays où il n'y a pas de droits sociaux, avec pour corollaire la remise en question de ces droits là où ils existent, afin de retenir ces entreprises. A partir de ce moment, même les pays industrialisés, qui se croyaient largement au-dessus des normes internationales du travail, les perçoivent comme un minimum de garantie. A l'extrême, on peut penser que si le capitalisme se mondialise de plus en plus, les actions syndicales dans les pays industrialisés risquent d'être davantage combattues, et on peut même craindre pour le droit d'association. Je vois que dans mon pays, on commence à parler de service minimum...
Rappelons que le capitalisme, c'est un système où des investisseurs peuvent gagner de l'argent. Cela n'a jamais été l'intérêt général, qui est loin de leurs soucis. Tout cela justifie l'existence du BIT. A lui maintenant de se saisir du problème. C'est l'état d'esprit du Directeur général lorsqu'il a créé la Commission sur la dimension sociale de la mondialisation. Il ne l'a pas fait parce qu'il est anti-capitaliste, mais il l'a fait parce qu'il souhaite que les richesses produites soient redistribuées à ceux qui les produisent. Le capitalisme tel qu'il existe actuellement remet aussi en cause les systèmes publics. On veut privatiser, prétendument parce qu'une entreprise privée est par définition plus dynamique et surtout pour attirer des investisseurs dans son pays. Mais ceux-ci ne sont pas idiots, ils s'implantent principalement là où il y a du pouvoir d'achat. La mondialisation est une usurpation: s'il s'agissait de créer de l'activité économique et du commerce sur l'ensemble du monde, je serais pour, mais les endroits où cela se passe sont sélectionnés, ce sont ceux où il y a du pouvoir d'achat.
Parallèlement à cette mondialisation, on assiste également à une prolifération de sommets mondiaux, sur les sujets les plus divers. Le BIT y est chaque fois présent. Ne risque-t-il pas de se disperser?
Le BIT veut surtout montrer que, en ce qui concerne le monde du travail, c'est lui qui est compétent. Cela dit, ces sommets mondiaux, je n'y crois pas: quand on met l'un à côté de l'autre des paysans sans terre, des économistes, des syndicalistes et des défenseurs des tortues des Galápagos, on obtient davantage un rassemblement de gens mécontents qu'une entité qui fixe un axe et est susceptible de bouleverser le monde. L'élément qui pourrait bouleverser le monde, c'est un BIT dynamique.
Les sommets de l'Organisation mondiale du commerce ne sont pas très ouverts au BIT...
Nous avons été échaudés à l'OMC, où tout ce que nous avons réussi à obtenir est une déclaration réaffirmant que le BIT est compétent pour les affaires sociales alors que ce qui nous intéressait, c'est que l'OMC tienne compte de l'application des normes internationales du travail. Fallait-il accepter la Chine? Oui, mais seulement à la condition qu'elle respecte les droits syndicaux. C'eût été une avancée intéressante, mais puisque tout le monde vise la Chine et son marché qui représente plus d'1,3 milliard de consommateurs, personne n'a voulu prendre une position aussi dure.
Au BIT, ce ne sont pas les gouvernements qui décident, ce sont les gouvernements avec les employeurs et les travailleurs. Ce caractère tripartite nous donne un avantage sur le plan de la représentativité, mais un désavantage sur le plan de la diplomatie. Car nous ne sommes pas un groupe de diplomates qui discutent entre eux. Ici, ce ne sont pas les relations diplomatiques qui l'emportent car les syndicats sont là pour essayer de faire prendre en compte les intérêts des travailleurs.
Le groupe des travailleurs a-t-il son mot à dire dans la gestion des finances du BIT?
Oui. Nous ne contrôlons pas la gestion journalière de la maison, mais bien ses orientations. Nous essayons de voir si le comportement financier du BIT reflète bien ses orientations. L'un des gros problèmes est de savoir si le BIT doit vivre avec son propre budget qui, par définition, est multilatéral et lui laisse une indépendance, ou s'il doit vivre avec des compléments financiers qu'il reçoit de façon bilatérale, dont on ne peut assurer ni la neutralité ni l'indépendance. Mon rôle est de m'assurer que le budget régulier est suffisamment alimenté pour réaliser nos programmes et sur ce point, je trouve que le BIT ne reçoit pas la contribution qu'il mérite par rapport à d'autres organisations onusiennes: on ne consacre pas assez d'argent pour le monde du travail. Une autre partie de ma tâche consiste à vérifier que le Directeur général applique bien les orientations budgétaires que nous définissons par consultation. Si, dans tel ou tel budget, il n'est pas produit l'effort que nous escomptons, nous le signalons au Directeur général qui, généralement, en tient compte.
Les Etats-Unis ont récemment apuré leur dette vis-à-vis du BIT. Un soulagement, compte tenu de l'importance de leur apport dans le budget du BIT?
Les Etats-Unis ont pris la mauvaise habitude de payer leur contribution en retard. Cela pose un problème de gestion : lorsqu'on a adopté un budget et les programmes qui s'y rapportent mais que l'argent prévu n'arrive pas, on est bien obligé de «couper» dans les programmes. L'argent arrive ensuite, à la fin de l'année, mais il est trop tard pour rattraper en un mois ce que l'on avait prévu de réaliser en douze! Lorsque l'argent arrive en retard, le règlement prévoit qu'il soit redistribué, mais je me suis battu la dernière fois pour que seuls 10 pour cent le soient et que le reste alimente un budget complémentaire qui permet de faire des choses qui n'étaient pas prévues dans le budget régulier. Les gouvernements auraient bien voulu récupérer cet argent, mais nous ne voulons pas les habituer à avoir un intérêt à payer en retard. Je ne tiens pas non plus à ce que l'on affecte cet argent à l'année suivante, sinon certains seront tentés de ne pas payer à ce moment!
Le BIT semble parfois bien loin pour les travailleurs sur le terrain. Profitent-ils vraiment de nos activités?
Oui, mais cela dépend ce que l'on entend. Le BIT ne peut pas subvenir aux besoins financiers d'un syndicat, mais l'un de ses buts est que le tripartisme en vigueur à Genève se retrouve dans chaque pays, que les droits de tous les syndicats à être reconnus et à négocier soient respectés. Le Bureau des activités pour les travailleurs (ACTRAV) a des programmes pour faciliter ces processus et nous faisons en sorte que quand il y a un excédent budgétaire, une partie soit affectée au développement des syndicats nationaux.
Nous aurons gagné le jour où les salariés d'une ville manifesteront en réclamant l'application des normes du BIT, et les patrons en demandant le contraire! Nous n'en sommes pas là. Il faut bien reconnaître que certains représentants des travailleurs et des patrons viennent à Genève en se considérant un peu comme l'exécutif mondial du travail, ce qui est une dangereuse illusion car la situation des travailleurs sur le terrain ne découle pas directement de ce qui se passe au BIT. Nous nous adressons moins aux employeurs qu'aux gouvernements, à qui nous demandons d'être les gardiens des normes. Les multinationales se sentent-elles représentées par l'Organisation internationale des employeurs? Poser la question, c'est y répondre.
Que manque-t-il pour que les patrons descendent dans la rue pour protester contre les normes du BIT?
Que ces normes deviennent des contraintes! Pour l'instant, nous ne faisons que les ratifier, mais il ne faut pas se leurrer: si, pour le moment, les gouvernements ratifient beaucoup la convention 182 sur les pires formes de travail des enfants, c'est parce que ça leur ouvre la porte à un financement du programme IPEC pour l'élimination du travail des enfants. La meilleure preuve de cela, c'est qu'ils ne ratifient pas la convention 138 sur l'âge minimum. Lors de la dernière Conférence, j'ai interpellé les patrons à ce sujet, en leur demandant de ne plus embaucher d'enfants de moins de 14 ans. Ils n'ont pas répondu. Le jour où ils répondront à ce genre de questions, nous aurons fait un grand pas en avant, et les patrons se diront vraiment qu'ils en ont marre de ce BIT qui les empêche de faire ceci ou cela.
Croyez-vous à la responsabilité sociale des entreprises?
C'est du baratin ! Ce n'est pas le rôle d'une entreprise, surtout maintenant. Aux débuts de l'industrie, il y avait encore des ingénieurs qui voulaient construire, réussir quelque chose. Maintenant, les trois quarts des entreprises sont aux mains de holdings financières qui se fichent de la façon dont ils gagnent de l'argent. Ce qui compte, c'est d'en gagner ! Le dynamisme du capitalisme, c'est l'argent qui rapporte de l'argent. Dans le passé, on parlait d'entreprise citoyenne. Pensez-vous que le patron d'une entreprise citoyenne allait se mettre en faillite pour ne pas licencier ? Ce sera la même chose tant que l'on restera dans un système capitaliste. Mais si nous étions dans un système collectiviste intégral, ce lui qui ne travaillerait pas serait un hooligan. Il n'y a pas d'autre issue que la social-démocratie.
Propos recueillis par M. Luc Demaret et M. Samuel Grumiau, Novembre 2002.
Mis à jour par LO. Approuvée par MS. Dernière modification: 19 juin 2003.
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