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Inde: une lueur d'espoir pour les rescapées de la pauvreté
Genève, juillet 2004 (ACTRAV Info): En Inde, les femmes des villages s'organisent pour lutter contre la pauvreté. Une équipe du Bureau des activités pour les travailleurs du BIT a aidé à mettre en place des groupes d'autoassistance qui assurent dorénavant une présence syndicale dans des zones parmi les plus reculées du sud de l'Inde. Reportage.
Le projet vise à intégrer les femmes du secteur rural dans les syndicats. Pour renforcer les organisations, certes, mais surtout parce qu'il y a urgence. «Les femmes des villages ruraux constituent le groupe le plus vulnérable dans la société indienne. Si vous regardez leurs conditions de travail vous aurez l'impression de revenir cent ans en arrière. La législation du travail ne les protège pas. Quant à leurs conditions de vie, pour beaucoup d'entre elles l'horizon c'est le seuil de pauvreté, elles se trouvent généralement bien au-dessous», explique Susamma.
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Groupes d'autoassistance
A quelque 75 kilomètres de l'ancienne Madras (aujourd'hui Chennai), Kanchipuram, la «ville aux mille temples» est l'une des sept cités sacrées de l'Inde et un centre privilégié pour les pèlerins hindous. Mais c'est à côté du temple, et sous un soleil accablant, que l'on retrouve Neela, devant une petite échoppe où elle vend des articles de souvenir. A quarante et un ans, cette jeune femme souriante, parle d'elle comme d'une rescapée. Une rescapée de la pauvreté. Son premier mari, chauffeur de camion aujourd'hui décédé, lui a laissé une fille qui est morte peu après son père. Tradition oblige, Neela «a été remariée» à un homme qui a presque le double de son âge. Ensemble ils ont eu deux garçons et deux filles. Elle s'est donc occupée de son mari et des quatre enfants. «S'il n'y avait pas eu le projet, j'aurais sans doute dû envoyer mes enfants au travail», soupire Neela. Le projet? Ce terme semble revêtir une signification presque magique pour Neela. Mais aussi pour les centaines de femmes qui croiseront notre route sur les traces des «Self Help Groups» les groupes d'autoassistance qu'une équipe du Bureau des activités pour les travailleurs du BIT a aidé à mettre en place et qui assurent dorénavant une présence syndicale dans les zones les plus reculées du sud de l'Inde.
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Neela est un pionnière. Il y a douze ans, lorsqu'elle rejoint les rangs du syndicat indien des travailleurs et travailleuses agricoles, la Indian National Rural Labour Federation (INRLF), Neela n'avait jamais quitté son village. Chez elle, à Keesavarayampatti, quelque 120 familles tentent de survivre de la terre. Neela a passé de longues journées dans les rizières pour subvenir aux besoins de ses enfants et de son mari vieillissant. Beaucoup d'hommes ont quitté le village pour travailler comme chauffeurs de camions ou sur les chantiers de construction. Le travail au champ dépend, en effet, des caprices de la météorologie. «Pas de pluie, pas de travail, pas de revenus». Dans l'Etat du Tamil Nadu, au sud-est de la péninsule indienne, la pluie peut se faire rare. De janvier à mai, la sécheresse est pratiquement généralisée et les moussons d'été, de juin à septembre, couvrent moins de 50 pour cent des besoins en eau de la population.
En 1997, avec l'aide de son syndicat, Neela met sur pied le premier groupe d'autoassistance. Avec elle, une vingtaine de femmes de Keesavarayampatti décident de placer chaque jour une roupie chacune (1 dollar US = 40 roupies) dans un coffre appartenant au groupe. Six mois plus tard, les quelque 3 600 roupies épargnées servent de garantie pour obtenir un prêt auprès d'une banque. Plus tard, une aide obtenue dans le cadre du projet du BIT leur permet d'acheter une quinzaine de vaches. Sans doute encouragés par l'aide accordée par le BIT, le gouvernement et les banques ont commencé à offrir des prêts à des taux raisonnables. «Avant cela, se souvient Neela, nous n'avions pas assez de lait pour notre village et nos enfants buvaient du thé noir. Maintenant, ils boivent du lait frais et nous en exportons même vers d'autres villages». Neela confirmera son essai en organisant une centaine de femmes. Aujourd'hui, la INLFR compte plus de 300 groupes.
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Le pari d'organiser des femmes dans les villages ruraux du Tamil Nadu pouvait donc être gagné. Ce pari, Susamma Varghese, avocate et véritable militante du BIT, l'avait lancé un an plus tôt. Elle deviendra rapidement la cheville ouvrière d'un projet financé par le gouvernement danois et mis en oeuvre par le Bureau des activités pour les travailleurs du BIT.
Le projet vise à intégrer les femmes du secteur rural dans les syndicats. Pour renforcer les organisations, certes, mais surtout parce qu'il y a urgence. «Les femmes des villages ruraux constituent le groupe le plus vulnérable dans la société indienne. Si vous regardez leurs conditions de travail vous aurez l'impression de revenir cent ans en arrière. La législation du travail ne les protège pas. Quant à leurs conditions de vie, pour beaucoup d'entre elles l'horizon c'est le seuil de pauvreté, elles se trouvent généralement bien au-dessous», explique Susamma. «Tant qu'elles ne pourront pas prendre leur vie en main en tant que groupe et agir collectivement pour obtenir une amélioration de leur sort, rien ne changera. C'est pourquoi l'organisation syndicale s'imposait».
Servitude
Pour beaucoup de ces femmes, le premier objectif est de se libérer des prêteurs sur gages qui n'hésitent pas à exiger des taux d'intérêt de 10 pour cent par mois! Dans les villages, les histoires d'usuriers ne manquent pas. Avantiben Laxman, une femme de Bhadakya, près d'Indore dans l'Etat du Madhya Pradesh au centre du pays, raconte: «Mon mari avait emprunté 4 000 roupies (100 euros) à son patron, propriétaire terrien, pour aider à financer le mariage de son frère. Il a dû travailler quatre ans pour rembourser. Le 'landlord' déduisait chaque mois une somme de son salaire. En fait, il ne lui restait pratiquement rien. Il n'a jamais su combien il avait en réalité remboursé, il s'échinait dans les champs pour payer. Pendant ce temps-là, je n'avais pas d'autre choix que d'emmener les enfants travailler avec nous aux champs». Du prêt usuraire à la servitude il n'y a souvent qu'un pas. Selon les chiffres publiés en 2001 dans son rapport global sur le travail forcé, le BIT estimait que plus de 2 millions d'Indiens étaient toujours soumis à la servitude pour dette à la fin de 2000. Autant de victimes qui sont obligées de travailler sans salaire pour quelqu'un d'autre pendant des années jusqu'à ce que une prétendue dette soit effacée. Les parents s'endettent à vie pour offrir à leur fille une dot et une cérémonie de mariage digne de la famille, pour envoyer un enfant dans une bonne école ou pour enterrer un des leurs dans la dignité.
Car, malheureusement, il ne manque pas de gens pour profiter de la détresse des castes les plus pauvres. Au point que pour mettre sur pied les groupes d'autoassistance il a fallu franchir bien des barrières et surmonter la méfiance. Bhuribai qui a monté un groupe à Joshiguradia, près du village du Dattoda au Madhya Pradesh, se souvient d'une difficulté.
La grande majorité des travailleurs asservis provient des communautés dalit (intouchables) et adivasi (indigènes). Les prêts qu'ils contractent dépassent rarement les 10 000 roupies, mais le remboursement par le travail peut s'étendre sur de longues années, voire être transmis d'une génération à l'autre, sans que l'on sache jamais le montant finalement payé. |
«Des gens qui disaient vouloir nous aider à épargner et procurer des prêts à celles d'entre nous qui en avaient besoin sont venus. Ils nous disaient pour le prêt 'épargnez et votre tour viendra'. On s'est aperçu trop tard qu'il s'agissait d'une escroquerie. Ils sont partis en emportant toutes nos économies».
Aujourd'hui en tout cas, grâce au soutien des syndicats et avec à la clé pour tous les membres une formation adaptée sur le microcrédit, les groupes d'autoassistance fonctionnent. Six organisations syndicales participent au projet du BIT financé jusque-là par la coopération danoise et repris depuis peu par l'aide norvégienne. Près de 1 200 groupes d'une vingtaine de femmes se réunissent une fois par mois, voire une fois par semaine, dans plusieurs dizaines de villages indiens. L'effet multiplicateur semble acquis: depuis janvier plus d'une cinquantaine de nouveaux groupes ont été formés. «Avant, les banques ne voulaient pas entendre parler de nous. Maintenant ce sont elles qui viennent nous trouver pour nous offrir des conditions de prêts. En réunissant deux mille roupies on peut avoir un prêt de 8 000 à des taux d'intérêt raisonnables», explique Neela à Kanchipuram. Pour la plupart des groupes d'autoassistance, l'action collective a permis avec un petit coup de pouce du BIT de mettre en place des activités génératrices de revenus: élevage de bétail, tissage, pâtisserie... Libérées des usuriers, les femmes des groupes font maintenant entrer l'argent dans les caisses de leurs ménages.
Activités génératrices de revenus
A une vingtaine de kilomètres de Karaikkudi qui abrite les palais somptueux construits autrefois par les Chettiars, la caste des banquiers dans le Tamil Nadu, le village de Keelavanthippatti offre un contraste saisissant. Ici, les maisonnettes sont de fortune, quatre murs de béton gris surmontés d'un toit de feuilles de palmiers et entourés de treilles pour être protégés du soleil. Des chemins de terre et de pierrailles relient entre elles les modestes demeures des quelques centaines d'habitants. Les saris colorés et joyeux des femmes, aidés par le soleil radieux, se jouent heureusement de la sobriété de l'endroit. La dignité est partout sur les visages. Vijaya sourit. A 38 ans, elle et son mari Estore, de cinq ans son aîné, viennent de cimenter le sol de leur chaumière et de se connecter à l'électricité.
| De l'élevage de vaches laitières ou de chèvres à la fabrication de charbon de bois en passant par la vente de légumes ou la préparation de gâteaux ou de snacks, les activités génératrices de revenus se diversifient dans les groupes. Ceux-ci se réunissent au moins une fois par mois. On encaisse les contributions et les remboursements de prêts, on fait les comptes et l'on accorde de nouveaux prêts en fonction de priorités bien précises au rang desquels figurent la santé et l'éducation des enfants. Pour la plupart de ces femmes, le projet a d'abord permis une certaine émancipation et une prise de conscience. L'éducation des enfants est devenue une priorité pour celles qui, il y a encore quelques mois, pensaient n'avoir d'autre choix que de les faire travailler. |
Ils ont même déjà payé la première note. Leur fils a pu finir des études et partir en Malaisie où il travaille dans un hôtel. Vijaya est l'une des «bénéficiaires» du programme du Bureau des activités pour les travailleurs du BIT. Elles sont près de 250 au total dans les villages du Tamil Nadu et du Madhya Pradesh. Avec un premier prêt de 10 000 roupies octroyé dans le cadre du projet du BIT, Vijaya a acheté un vache. Maintenant, elle en a huit et vend plusieurs litres de lait par jour. «Je dépensais plus de 400 roupies par mois pour avoir du lait pour ma famille. Aujourd'hui, j'en gagne 530 par semaine en vendant la part que nous ne consommons pas. J'ai pu me libérer grâce au BIT, et maintenant je souhaite aussi aider les autres à faire de même.» Vijaya s'est mise au service du Panchayat, sorte de gouvernement local pour un ou plusieurs villages, pour aider les gosses en décrochage scolaire. Dans le village voisin de Velyari, Vellaiyammal a également obtenu du programme du BIT un prêt de 10 000 roupies qu'elle a complété avec un prêt auprès de la Pandiyan Grama Bank, spécialisée dans le micro-crédit. Propriétaire de deux vaches et quatre veaux, elle gagne 720 roupies par semaine. L'une de ses deux filles s'est mariée et a eu un bébé. Le groupe d'autoassistance lui a accordé un prêt de 10 000 roupies pour la césarienne que celle-ci a dû subir. «Le bébé se porte du bien. Il est nourri au lait pur!». Les vaches sont assurées. Elle a fait don d'un veau au temple.
Revendications et activités de solidarité
Car si les revenus ont permis de stabiliser les groupes et d'assurer une certaine pérennité au projet, le vrai bénéfice est ailleurs. Désormais, les femmes du village se font entendre et défendent collectivement leurs intérêts. A la réunion du groupe d'Ayyampaliam, au nord de la ville de Tiruchchirappalli le long du fleuve Kaveri, le ton monte lorsque l'on parle de l'infirmière responsable de la maternité au dispensaire du village. Que s'est-il passé? La lecture du rapport de la réunion précédente permet de mieux comprendre. Pour chaque accouchement l'infirmière réclame 750 roupies si c'est un garçon et 500 pour une fille. Le petit jeu dure depuis dix ans et les femmes qui refusent de s'y prêter doivent faire face à des menaces. La crainte d'un accouchement sans assistance est toujours la plus forte, alors il vaut mieux payer. Les opérations du dispensaire devraient pourtant être gratuites pour les villageoises, y compris les accouchements et les injections pour lesquelles l'infirmière réclame maintenant entre 25 et 35 roupies en fonction de la tête du client... Calmement, M. Pathmanabhan, le coordonnateur du syndicat UNIFRONT auquel appartient le groupe, demande si l'on a progressé. Apparemment oui. Depuis que le groupe a pris en main le dossier et a fait jouer la solidarité, plusieurs autres groupes d'autoassistance se sont joints à une plainte déposée auprès du «collector», le responsable du district (département), qui a promis d'ouvrir une enquête. Déjà l'attitude de la «nurse» semble avoir changé. Elle a même fait des excuses, apprend-on. Le groupe a aussi réglé la question du rationnement. Les tenancières du magasin du village avaient l'habitude de surpeser les articles et de faire payer cher des denrées normalement distribuées à bas prix dans le cadre du rationnement pour les plus pauvres. C'est encore le groupe qui a permis d'améliorer la qualité des repas pour les 350 enfants fréquentant l'école primaire du village, d'avoir une route menant au village, d'assurer la salubrité du puits qui amène l'eau potable et d'installer des toilettes à proximité des maisons. Le groupe s'est même vu décerner un prix par le Panchayat pour la propreté de ses toilettes.
Campagne pour combattre l'alcoolisme
En écoutant les femmes, les syndicalistes redécouvrent pourtant un problème qu'ils avaient pensé résolu. L'alcoolisme continue de faire des ravages à Ayyampaliam. Pathmanabhan souffle: «Trichy (c'est ainsi qu'on nomme la région de Tiruchchirappalli) a été longtemps connue comme le 'petit Pondichéry'». Pondichéry est à peu près à 150 km au nord-est de Trichy, sur la côte de Coromandel dans le golfe du Bengale. Restitué en 1956 à l'Inde, le territoire a été le chef-lieu des établissements français en Inde et le siège de la Compagnie des Indes orientales. Il est surtout connu pour sa vie nocturne où, d'après Pathmanabhan, le Sharab (alcool) est vendu hors-taxe et coule à flots.
A Trichy, UNIFRONT avait lancé une campagne pour combattre la vente d'alcool frelaté qui était devenue un véritable fléau pour les femmes. Une nouvelle campagne s'impose, semble-t-il, et le constat fait à Ayyampaliam concerne en fait de nombreux autres villages. A plus de 1 200 kilomètres au nord de Trichy, dans l'Etat du Madhya Pradesh, le petit hameau de Chikli est résolument isolé de tout. Ici, raconte, Lalita, «les femmes font elles-mêmes leur alcool et le vendent». Confirmation par une membre du groupe d'autoassistance de Chikli: «pour 80 roupies elles achètent cinq cageots de fleurs de Mahua. Elles les mélangent, les font fermenter pendant cinq jours et se retrouvent avec 300 roupies d'alcool...». C'est décidé, à Chikli aussi, le groupe fera de la lutte contre l'alcool une prochaine priorité.
Actions syndicales
Mais des problèmes plus urgents se posent aux groupes d'autoassistance. Il leur faudra mettre en pratique les leçons de syndicalisme que leur ont prodiguées les fédérations. A Ayyampaliam, les trois quarts des habitants du villages travaillent à la taille de pierres précieuses. Des agents prospectant pour des entreprises du Gujarat, à des milliers de kilomètres dans l'ouest du pays, sont venus installer les machines à polir. Djeipal, un jeune homme, est trop concentré sur son établi pour remarquer notre passage. Ses doigts sont noirs et son geste est précis. Le bruit abrasif de la pierre à polir est strident. Djeipal passe 9 heures par jour devant la petite machine. Il gagnera aujourd'hui 85 roupies. Pour cela, il devra polir plus de cent gemmes. Et encore! Les intermédiaires deviennent de plus en plus gourmands. De 80 roupies pour cent gemmes, ils sont passés à 60. Les 5 premiers gemmes ne comptent pas. C'est sans doute leur commission. La plupart du temps, ils contestent aussi la qualité: une vingtaine de gemmes soi-disant mal taillés ne seront pas comptabilisés. Face à la colère des tailleurs de pierres qui monte dans les groupes, les intermédiaires ont trouvé une parade. «Nos patrons vont automatiser tout cela. Ils vont acheter en Chine des machines pour vous remplacer». Info ou intox? Toujours est-il que la menace est prise au sérieux. «Ils veulent se débarrasser de nous», dit Rajamani, enveloppée dans son sari bleu. Le combat pour un salaire décent est maintenant à l'ordre du jour d'UNIFRONT.
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En attendant, l'action collective a déjà permis d'obtenir des avancées non négligeables pour les travailleuses des groupes d'autoassistance. Ainsi, rapporte Susamma Varghese, «un des premiers objectifs de la formation syndicale est d'informer ces femmes de leurs droits en matière de prestations dispensées par le gouvernement ou par les caisses de sécurité sociale. La plupart du temps, elles ignoraient qu'elles avaient des droits». Grâce à cette information, 45 retraités, parents de membres des groupes, reçoivent maintenant 9 000 roupies de pension par mois (200 roupies par personne). Seize femmes reçoivent une pension de veuve de 3 200 roupies par mois et 27 personnes ont bénéficié du planning familial. Suite aux démarches des groupes, quatre villages sont maintenant dotés d'électricité et 162 toilettes ont été installées. Prêts, cartes de rationnement, aide à l'éducation (68 familles ont reçu une aide de plus de 40 000 roupies pour la scolarisation de leurs filles), aide au logement, assistance aux personnes handicapées... Pour beaucoup de femmes, ces services semblaient hors de portée. Les groupes se chargent maintenant de les utiliser.
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Avec l'aide de leurs fédérations syndicales, les groupes peuvent aussi inscrire leurs membres aux caisses de sécurité sociale. Des travailleuses font partie des caisses de la construction, de l'agriculture ou de l'économie informelle qui offrent des prestations en cas de maternité, de mariage, d'accidents du travail ou de décès. Au total, les groupes ont déjà permis de récolter pas moins de un million trois cent mille roupies pour leurs membres!
«L'aspect syndical de nos activités est essentiel», explique A. Raam, le Président de la Rural Workers' Organisation (RWO), qui organise les travailleuses, surtout rurales, dans le Sivaganga, au sud de Trichy. Avec ses 400 groupes, la RWO est une institution respectée dans le district. «Même si la relation employeurs/employées est souvent floue dans le secteur rural, l'action collective permet de résoudre beaucoup de problèmes dont les femmes sont les premières victimes». La RWO travaille beaucoup avec des organisations non gouvernementales, mais elle est aussi très proche des autres syndicats UNIFRONT et INRLF.
«Les ONG mettent en oeuvre des projets, mais nous, en tant que syndicats, installons une nouvelle idée de la solidarité dans la durée et dans la continuité», poursuit Raam. A la RWO, comme dans les cinq autres fédérations syndicales, chaque membre paie ses cotisations, deux roupies par mois. «En devenant membre de cette façon, les travailleuses exigeront très vite des résultats de leurs organisations et seront plus susceptibles de participer à leurs activités. C'est aussi une école de démocratie», confirme Susamma. |
Rani, la coordonnatrice du projet dans la région de Salem, a recruté plus de 1 500 membres dans les villages des environs de Mettur, là où le Kaveri se jette dans les plaines. Elle est maintenant écoutée dans tout le district. C'est à elle qu'on doit la cabine téléphonique flambant neuf installée dans le village. Erigée en bordure du «Stanley reservoir», l'un des plus anciens barrages du pays, Mettur est réputée pour son industrie textile. Dans les villages, les métiers à tisser sont posés à même la terre et les tisserandes s'installent dans un trou creusé à l'avant. Shanta, la présidente du groupe de Mettur, tisse deux tapis de coton par jour. L'agent qui sert d'intermédiaire pour le revendeur lui en donnera 25 roupies pièce, généralement en faisant la moue. A Chennai, les tapis de Shanta et des quelque 3 000 tisserandes des villages voisins se vendent 200 roupies pièce. Debout devant un métier à tisser électrique, une autre membre du groupe travaille dans le bruit infernal provoqué par la machine. Son mari et elle s'y relaient pour fabriquer deux saris en synthétique par jour. Ils gagnent deux cents roupies par jour et peuvent ainsi envisager le remboursement du prêt pour le métier qui leur a coûté 100 000 roupies. Les saris se vendront 800 roupies pièce.
Jagajeevan, le président du syndicat INRLF, sent que le moment est venu d'aller faire pression sur ceux qui profitent de la sueur des tisserandes: des employeurs invisibles et des intermédiaires qui mentent sur le prix de vente des produits finis. Jagajeevan a pratiquement relancé la INRLF de zéro. Le syndicat qui avait connu des heures de gloire dans les années soixante et soixante-dix s'était pratiquement écroulé lorsque son dirigeant historique s'est lancé dans la politique. Aujourd'hui, il a retrouvé de sa superbe en affichant 68 000 membres. «Plus de 35 pour cent de nos membres sont des femmes, mais elles représentent plus de la moitié de nos dirigeants» déclare fièrement le président. Après une réunion avec plus d'une centaine de tisserandes de la région de Salem, il a décidé d'approcher les employeurs pour négocier les salaires et les conditions de travail. Les groupes d'autoassistance envisagent également de travailler selon le système de coopératives. Jagajeevan a décidé de visiter le district toutes les semaines pour renforcer l'activité syndicale.
| Ce n'est pas la première fois que les «self help groups» se mesure aux employeurs. Dans la région de Trichy, des femmes du syndicat UNIFRONT qui travaillaient dans les champs se sont récemment mises en grève pour exiger une augmentation de leur salaire quotidien. Elles exigeaient une augmentation de 15 roupies par jour sur un salaire de 20 roupies. Cela ne leur ferait que 35 roupies alors que le salaire minimum est de 50 roupies, mais une brèche aurait été enfoncée. Dans un premier temps, les «landlords» se sont montrés intransigeants. «Si vous ne voulez pas travailler pour 20 ou 25 roupies, restez chez vous», avaient lancé les propriétaires qui étaient allés recruter de la main-d'oeuvre dans le village voisin. Mal leur en prit, les voisines ont rejoint le groupe initial et ses revendications, obligeant finalement les «landlords» à céder. UNIFRONT a vu ses effectifs s'accroître et s'approche aujourd'hui des 40 000 membres, malgré un environnement généralement hostile. |
A Joshiguradia, dans l'Etat du Madhya Pradesh, la pression des propriétaires est perceptible. La plupart des hommes du village travaillent dans les maisons des «landlords» qui s'alignent à l'entrée du village. Impossible d'y entrer ou d'en sortir sans susciter leur curiosité. En remontant la rue, dès que la route asphaltée se transforme en gravats, devient cahoteuse et que s'arrêtent les pylônes électriques, c'est une autre vision qui apparaît: des maisonnettes aux toits de feuilles de palmiers. Lorsque la pluie le permet, les femmes travaillent aux champs de 9 heures du matin à sept heures du soir pour 25 roupies. La cueillette des oignons ou de l'ail est particulièrement éprouvante. «Parfois nous nous coupons en cueillant, mais il faut continuer, nous n'avons pas le choix», dit Saraswati, une militante du syndicat Grameem Mazdoor Chetna Evam Vikas Sangathan (GMCEVS) qui recrute les femmes des villages les plus reculés. Bhuribai connaît bien les landlords du coin. «Ils voient notre syndicat d'un très mauvais oeil», confie-t-elle. Certains d'entre eux sillonnent parfois le village à moto pour rappeler «qu'il vaut mieux travailler une journée pour 25 roupies que d'assister pour rien à une réunion de notre groupe».
| «Avant nous avions peur, lance une femme, mais maintenant nous avons le groupe». |
Sur la route du retour, la jeep doit ralentir derrière un troupeau de vaches. Deux enfants les ramènent au bercail après avoir passé la journée dans les champs. «Le travail des enfants est très répandu ici. Ils aident leur famille, élèvent le bétail et travaillent dans les champs», confirme Seema Goud, un coordinatrice du GMCEVS.
Compétences et engagement
 Aujourd'hui, à travers le Tamil Nadu et le Madhya Pradesh, les groupes d'autoassistance ont tissé un véritable réseau et coordonnent de plus en plus leurs activités sous l'impulsion de Susamma et son équipe de représentantes sur le terrain. Tous syndicats confondus, ils représentent au-delà des groupes plus de 100 000 membres. Le 12 juin, journée mondiale pour l'élimination du travail des enfants, ils ont mobilisés plusieurs milliers de femmes dans les deux Etats. Et si cette année ils ont axé leurs activités sur les droits des travailleurs, le dispositif est aussi mis à profit pour contribuer aux campagnes de vaccinations et d'alphabétisation et à la lutte contre le VIH/SIDA. A Indore dans le Madhya Pradesh, la compétence, le militantisme et l'engagement des membres des groupes du syndicat SRUJAN, qui compte 3 000 membres, ne laisse pas indifférent. USAID, la très officielle organisation d'aide du gouvernement américain, leur a demandé de prendre la responsabilité d'un projet de promotion de la santé dans huit villages. Jamais sans doute l'OIT n'a été aussi près de sa base. En Inde, comme ailleurs, la lutte contre la pauvreté passe d'abord par l'action collective. Susamma reconnaît qu'il s'agit encore d'une goutte dans un océan. «Mais une goutte, plus une goutte, plus une goutte...».
© Luc Demaret, Bureau des activités pour les travailleurs du BIT
Pour plus d'informations veuillez contacter: Mme. Susamma Varghese, Coordonnateur National de Projet (CNP)
Bureau des activités pour les travailleurs (ACTRAV)
E-mail: susammav@hotmail.com
M. Niels Enevoldsen, Spécialiste en matière d'activités pour les travailleurs
Bureau des activités pour les travailleurs (ACTRAV)
E-mail: enevoldsen@ilo.org
Mis-à-jour par LO. Approuvée par JB. Dernière modification: 29 juillet 2004.
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