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LE TRAVAIL DES ENFANTS: QUE FAIRE?

I. Le travail des enfants aujourd'hui dans le monde

A. Le travail des enfants en
B. Les conditions de travail et leur incidence sur les enfants
C. Les causes du travail des enfants
D. L'incidence économique et sociale du travail des enfants

Le travail des enfants reste un problème préoccupant, et ce à un double titre: d'abord, en raison du nombre des enfants concernés, qui demeure très élevé; ensuite et surtout, en raison des conséquences négatives que le travail prématuré a, par suite des mauvaises conditions dans lesquelles il est souvent pratiqué, à la fois sur le développement personnel de l'enfant et sur le développement économique et social des pays concernés.

A. Le travail des enfants en chiffres

On interroge souvent le BIT sur le nombre et la proportion des enfants qui travaillent de par le monde ou sur la question de savoir si la situation est aujourd'hui, sur ce plan, meilleure ou pire qu'il y a dix, vingt ou trente ans. Il n'est pas possible pour le moment de répondre à ces questions. En effet, pour estimer à l'échelle mondiale le nombre et la proportion des enfants économiquement actifs, il faudrait disposer de statistiques relativement fiables et comparables pour tous les pays. Or tel n'est pas le cas. En vertu du principe selon lequel ce qui n'est pas censé exister au regard de la loi ne saurait figurer dans les statistiques officielles, le travail des enfants n'est pas recensé dans de nombreux pays. Dans d'autres pays, les statistiques disponibles fournissent une vue très partielle du travail des enfants dans la mesure où elles enregistrent seulement les enfants dont le travail est l'activité principale, excluant ainsi les nombreux enfants qui combinent travail et études; ou seulement les enfants occupés comme salariés, qui constituent généralement une petite fraction de la main-d'œuvre enfantine totale, ou seulement les enfants du groupe d'âge des 10 à 14 ans, laissant de côté les enfants âgés de moins de 10 ans dont le nombre est loin d'être négligeable.

Pour en savoir plus sur la dimension réelle du travail des enfants, le Bureau de statistique du BIT a apporté en 1992-93 son assistance technique à quatre pays en développement (Ghana, Inde, Indonésie, Sénégal) en vue de la réalisation, par des statisticiens locaux, d'enquêtes expérimentales auprès d'un échantillon de 4 000 à 5 000 ménages et d'environ 200 entreprises dans chaque pays(6) . Selon les résultats de ces enquêtes, 25 pour cent en moyenne des enfants âgés de 5 à 14 ans avaient exercé une activité économique au cours de la semaine prise comme période de référence; pour un tiers d'entre eux, cette activité économique avait été leur activité principale alors que pour les deux tiers restants, elle avait constitué une activité secondaire, c'est-à-dire effectuée en plus de leur activité scolaire. Sur une période de référence plus longue permettant de tenir compte des variations saisonnières des activités économiques, ces enquêtes ont révélé que la proportion d'enfants économiquement actifs était de l'ordre de 40 pour cent en moyenne.

Les statistiques disponibles sur la fréquentation scolaire des enfants confirment l'ampleur du travail des enfants aujourd'hui dans le monde. Ainsi, selon l'UNESCO, près de 20 pour cent des enfants en âge de fréquenter l'école primaire, soit 128 millions d'enfants, en étaient exclus en 1990(7) . On peut raisonnablement penser qu'une proportion importante de ces enfants exerçaient une activité économique. La même année, la proportion d'enfants en âge de fréquenter l'école secondaire mais exclus de celle-ci était de l'ordre de 50 pour cent; leur participation à l'activité économique était, bien sûr, plus élevée que celle des enfants exclus de l'éducation primaire. A ces enfants exclus du système scolaire et qui travaillent s'ajoutent les nombreux enfants qui étudient et travaillent en même temps; d'après les enquêtes nationales disponibles, ces derniers représentent de 50 à 70 pour cent du total des enfants travailleurs.

L'absence de séries statistiques fiables et comparables sur le travail des enfants à l'échelle nationale ne permet pas de savoir quelle a été dans le temps l'évolution quantitative du travail des enfants. Pour certains experts, observant surtout l'Asie du Sud-Est, la proportion des enfants qui travaillent se serait stabilisée, et aurait même diminué dans certains pays, sous l'effet de facteurs qui ont exercé une influence à la baisse, tels que l'augmentation du revenu par habitant, l'expansion de l'éducation de base et la réduction de la taille des familles. Pour d'autres, observant surtout l'Afrique et l'Amérique latine, la proportion d'enfants travailleurs aurait, au contraire, augmenté par suite de facteurs jugés avoir encouragé l'offre de travail des enfants, tels que la forte croissance démographique, la stagnation, voire la dégradation, des niveaux de vie à la suite de la grave crise économique des années quatre-vingt, l'insuffisance de l'investissement public destiné à l'éducation et, par voie de conséquence, l'incapacité de plus en plus notoire des systèmes éducatifs d'accueillir tous les enfants en âge de fréquenter l'école et de leur dispenser un enseignement de qualité(8) .

Le travail des enfants se rencontre surtout dans les régions en développement. En chiffres absolus, c'est l'Asie, la région la plus peuplée du monde, qui compte le plus grand nombre de travailleurs enfants (probablement plus de la moitié). Toutefois, c'est l'Afrique qui l'emporte en chiffres relatifs (un enfant sur trois en moyenne y exercerait une activité économique)(9) . En Amérique latine, on estime qu'un enfant sur cinq en moyenne est économiquement actif.

Dans les pays industrialisés, le travail des enfants existe toujours bel et bien. Dans les pays de l'Europe du Sud, les enfants ont toujours été relativement nombreux à travailler contre rémunération, en particulier dans les activités à caractère saisonnier, les métiers de la rue, les petits ateliers, ou dans le cadre du travail à domicile(10) . Le travail des enfants est également bien présent dans les pays de l'Europe du Nord, comme vient de le montrer une enquête menée au Royaume-Uni(11) . Une forte recrudescence du travail des enfants est aussi observée dans plusieurs pays d'Europe centrale ou orientale à la suite des difficultés que la transition d'une économie planifiée vers une économie de marché a causées à de larges couches de la population. Il en va de même aux Etats-Unis où le développement du secteur tertiaire, la croissance rapide de l'offre d'emplois à temps partiel et la recherche d'une main-d'œuvre plus flexible contribuent à alimenter depuis plusieurs années le marché du travail des enfants(12) .

Les taux de participation des enfants à l'activité économique sont beaucoup plus élevés dans les zones rurales que dans les zones urbaines(13) . Toutefois, la part des villes dans le volume total de travail des enfants augmente régulièrement en raison du processus d'urbanisation rapide observé dans la plupart des pays en développement. Dans les zones rurales, la très grande majorité des enfants travailleurs sont occupés à des activités agricoles ou assimilées (neuf enfants sur dix en moyenne dans les quatre pays en développement couverts par les enquêtes statistiques expérimentales précitées). Dans les zones urbaines, le travail des enfants se rencontre surtout dans le commerce et les services (domestiques, en particulier) et, dans une mesure moindre, dans le secteur manufacturier.

La très grande majorité des enfants qui travaillent sont occupés dans les petites unités de production du secteur urbain informel et du secteur rural traditionnel(14) . Le secteur moderne de l'économie joue un rôle relativement mineur comme source d'absorption de main-d'œuvre enfantine, sauf dans les plantations de certains pays. Toutefois, les entreprises de moyenne et de grande dimension peuvent contribuer indirectement à ce que des enfants soient mis au travail par leur pratique de sous-traiter une partie de leur production à des petits ateliers informels ou à des travailleurs à domicile qui ont, eux, très largement recours à la main-d'œuvre enfantine.

La main-d'œuvre enfantine est composée surtout de travailleurs familiaux non rémunérés(15) . Bien que largement pratiqué partout, le travail des enfants dans des entreprises de type familial se rencontre davantage en milieu rural qu'en milieu urbain(16) . Les enfants occupés en qualité de travailleurs indépendants sont, par contre, peu nombreux(17) , et il s'agit le plus souvent de garçons. De même, les enfants occupés comme salariés constituent habituellement un pourcentage relativement faible de la main-d'œuvre enfantine totale. En Amérique latine, toutefois, la part des enfants salariés dans l'effectif total d'enfants travailleurs semble importante(18) . On trouve davantage d'enfants salariés en milieu urbain qu'en milieu rural; par ailleurs, plus les enfants avancent en âge, plus ils sont nombreux à avoir ce statut.

On observe, en plusieurs endroits, un accroissement du travail pratiqué par les enfants en dehors du cadre familial. Cela révèle un changement d'attitude vis-à-vis du travail des enfants lui-même; d'abord, principalement conçu comme un instrument de socialisation de l'enfant et d'acquisition de quelques qualifications utiles pour son avenir, il est de plus en plus souvent considéré par la famille comme un moyen d'obtenir un revenu monétaire d'appoint(19) .

Les enquêtes réalisées avec l'assistance technique du BIT au Ghana, en Inde, en Indonésie, au Sénégal et en Turquie signalent que les garçons sont plus nombreux que les filles à travailler -- trois garçons pour deux filles en moyenne. Cette différence entre les taux d'activité respectifs des garçons et des filles est confirmée par les statistiques disponibles pour d'autres pays(20) . On notera toutefois que le travail des filles est souvent sous-estimé par les enquêtes statistiques, celles-ci ne prenant pas d'habitude en considération les travaux ménagers que de nombreux enfants, des filles dans leur très grande majorité, effectuent à plein temps au domicile de leurs parents pour permettre à ceux-ci d'exercer un métier. Si ces travaux ménagers à plein temps étaient pris en compte, il ne fait aucun doute que les taux de participation des enfants à l'activité économique ne varieraient guère selon le sexe et que celui des filles pourrait même s'avérer supérieur à celui des garçons dans certains pays.

Sur le plan international, l'attention se concentre principalement sur le travail des enfants occupés dans les pays du tiers monde dans des branches industrielles principalement orientées vers l'exportation, telles que l'industrie textile, la confection et les industries du tapis ou de la chaussure. En fait, les enfants travailleurs produisant pour l'exportation sont beaucoup moins nombreux que ceux qui sont occupés dans les branches d'activité principalement axées sur la satisfaction de la consommation intérieure. On aurait tort pourtant de les tenir pour quantité négligeable(21) . Dans les secteurs d'activité orientés vers l'exportation, l'incidence du travail des enfants paraît, par ailleurs, plus forte dans les plantations que dans les industries manufacturières.

B. Les conditions de travail et leur incidence sur les enfants

Lorsque l'on parle du travail des enfants, le nombre et la proportion des enfants concernés ne sont pas le seul paramètre à considérer. Les types de travaux confiés aux enfants, les conditions dans lesquelles ceux-ci les effectuent et les risques ou abus auxquels ils sont exposés en cours d'emploi constituent un autre paramètre de toute première importance.

On manque de données sur cet autre aspect des choses, d'où la difficulté d'identifier les enfants occupés à des travaux ou dans des conditions susceptibles de leur être préjudiciables sur les plans physique, intellectuel ou affectif et de cibler les mesures de protection. Les statistiques officielles sont très pauvres dans ce domaine. Les autres renseignements dont on dispose proviennent d'études et de rapports officieux de qualité et d'objectivité variables. Certains sujets sont beaucoup moins étudiés que d'autres. Par exemple, il existe une littérature fournie sur les enfants des rues, mais on en sait beaucoup moins sur les conditions de travail des enfants, beaucoup plus nombreux, qui travaillent dans l'agriculture ou comme employés de maison.

Age de mise au travail.  Un premier motif de préoccupation est lié au fait que de nombreux enfants sont mis au travail très jeunes, en particulier dans les zones rurales où il n'est pas rare de les voir travailler dès l'âge de 5 ou 6 ans. Certes, la grande majorité des enfants économiquement actifs appartiennent au groupe d'âge des 10 à 14 ans. Cependant, la proportion de ceux qui sont âgés de moins de 10 ans est loin d'être négligeable; elle peut atteindre 20 pour cent dans certains pays(22) . L'emploi d'enfants très jeunes est un problème inquiétant; en effet, plus jeune est l'enfant et plus il est vulnérable aux risques physiques, chimiques et autres présents sur les lieux de travail et, bien sûr, à l'exploitation économique de son travail.

Durée du travail.  Un deuxième motif de préoccupation est le fait que le travail constitue souvent pour les enfants une activité permanente, les occupant chaque jour pendant de longues heures, et dès lors difficilement compatible avec la poursuite des études dans des conditions satisfaisantes. Contrairement à beaucoup d'enfants des pays industrialisés qui travaillent de temps en temps, ou seulement durant les fins de semaine ou les vacances scolaires, en vue de se faire un peu d'argent de poche, les enfants des pays en développement sont en grand nombre confrontés à la nécessité impérieuse de gagner chaque jour de quoi vivre ou survivre(23) . Par ailleurs, de nombreux enfants sont, dans ces pays, exposés à des durées de travail excessives(24) . En moyenne, les filles travaillent généralement un plus grand nombre d'heures que les garçons. Cela est vrai, en particulier, pour les nombreuses filles occupées comme personnel domestique, un type d'emploi généralement caractérisé par des horaires de travail extrêmement longs. Cela se vérifie aussi dans le cas des filles occupées à d'autres types d'emploi dans la mesure où elles doivent, en plus de leur activité professionnelle, participer aux travaux ménagers au domicile de leurs parents(25) . Pour mémoire, la convention (no 60) (révisée) sur l'âge minimum (travaux non industriels), 1937, dispose que «aucun enfant âgé de moins de 14 ans ne pourra être occupé à des travaux légers pendant plus de deux heures par jour, aussi bien les jours de classe que les jours de vacances» ni «consacrer à l'école et aux travaux légers plus de sept heures par jour au total».

On s'interroge souvent sur les relations qui existent entre le travail des enfants et leur fréquentation scolaire. A ce sujet, s'il est vrai que beaucoup d'enfants qui travaillent continuent d'étudier, il est tout aussi vrai que beaucoup d'autres ne vont plus du tout à l'école. Comme l'ont montré des enquêtes du BIT, de 30 à 50 pour cent des enfants qui travaillent au Brésil, au Ghana, en Inde, en Indonésie, au Sénégal et en Turquie ont cessé d'aller à l'école. L'abandon de l'école par les enfants travailleurs est moins fréquent chez les enfants en âge d'aller à l'école primaire que chez ceux en âge de poursuivre des études secondaires(26) . Toutefois, en milieu rural, le taux d'abandon de l'école peut être élevé, même au niveau du primaire(27) . Il reste à savoir si les enfants quittent l'école parce qu'ils sont obligés de travailler ou s'ils travaillent parce qu'ils ont quitté l'école pour d'autres raisons.

L'épuisement engendré chez les enfants travailleurs par des horaires trop lourds est cause d'accidents. Par ailleurs, passé un certain seuil de durée -- qui varie en fonction de l'âge et du type d'activité --, le travail nuit gravement à la capacité d'apprendre des enfants. Selon des chercheurs américains, le rendement scolaire des jeunes de 12 à 17 ans serait affecté négativement après plus de 15 ou 20 heures de travail par semaine(28) . Or, comme signalé précédemment, ce seuil est souvent très largement dépassé dans les pays en développement, même parmi les enfants âgés de moins de 12 ans. Les quelques données disponibles dans ces pays sur les relations entre le travail précoce et le rendement scolaire des enfants indiquent que l'impact du premier sur le second est très négatif(29) .

Risques physiques.  Beaucoup d'enfants qui travaillent sont exposés à des risques physiques. Par exemple, les petits trieurs d'ordures aux Philippines sont exposés à un «risque très grave de maladie ou de handicap durable»: très forte concentration de plomb et de mercure dans le sang, blessures par balle, blessures consécutives à de mauvais traitements, infections graves telles que le tétanos, troubles pulmonaires, déformations du squelette dues à la manutention de lourdes charges, maladies de la peau et autres maladies provoquées par le manque total d'hygiène(30) .

Le cas de l'agriculture mérite une attention spéciale, car c'est dans ce secteur, considéré par les experts comme l'un des plus dangereux pour la santé et la sécurité, que l'on trouve la plupart des enfants qui travaillent. L'agriculture de subsistance notamment est synonyme d'horaires très longs qui empêchent la scolarisation. Toutes sortes de risques menacent les enfants: aléas du climat, charges trop lourdes, outils affûtés. La modernisation de l'agriculture est source de risques supplémentaires. En effet, même les petits exploitants utilisent de plus en plus de produits chimiques toxiques et d'engins à moteur, le plus souvent sans avoir été formés à leur utilisation et sans prendre les précautions indispensables.

La grande pénibilité du travail des enfants en milieu rural a été décrite dans les termes qui suivent dans un article sur le travail des enfants en Afrique paru en 1993 dans la Revue internationale du Travail:

Si un élément commun émerge de l'extrême variété des statuts de l'enfant au travail et des travaux qu'il doit accomplir, c'est bien la dureté des conditions de travail. Il ne s'agit pas de cette dureté de l'exploitation économique engendrée par une stratégie patronale de réduction des coûts de main-d'œuvre, mais de la pénibilité du travail en milieu rural. Les conditions climatiques provoquent rapidement la fatigue, les agressions extérieures sont continuelles (insectes, reptiles, animaux divers), le sol est dur, les outils archaïques, les distances à parcourir parfois très longues, les heures de travail nombreuses, et le tout peut être aggravé par le mauvais état de santé des enfants. Prenons l'exemple précis d'une catégorie très répandue d'enfants travailleurs en Afrique, les bergers, dont l'une des tâches capitales est de mener les bêtes à l'abreuvoir. Quand les puits sont profonds (40 à 50 mètres), il faut puiser l'eau avec l'aide d'animaux. L'enfant doit mener jusqu'au bout de la piste d'exhaure et ramener au puits l'attelage qui tire l'eau, la moitié du temps au pas de course. On a calculé qu'avec un puits de 40 mètres et un récipient moyen de 30 litres l'enfant doit faire 27 kilomètres aller-retour pour abreuver un troupeau de 200 chameaux. Un des premiers effets de cette dureté du travail est que l'enfant est irrésistiblement attiré par la vie en ville. L'ampleur des migrations vers la ville en Afrique, même pour les enfants, est directement liée à la dureté des conditions de travail dans les zones rurales. Il s'agit de trouver un travail moins fatigant et, si possible, assurant la survie à moindres frais. L'échec de tous les gouvernements dans leurs tentatives de renvoyer dans les zones rurales les enfants ou les jeunes ayant émigré en ville donne à réfléchir. Même après avoir fait l'expérience de conditions de vie que l'on juge inacceptables dans les rues et les bidonvilles des métropoles, les enfants les préfèrent à celles du monde rural(31) .

Risques psychosociaux.  Comme des chercheurs et des praticiens le soulignent depuis longtemps, certains types d'emploi peuvent causer aux enfants de graves problèmes d'ordre psychologique et social. Ce risque est particulièrement grand pour les enfants, dont une majorité de filles, de plus en plus nombreux qui travaillent comme domestiques et vivent hors du domicile familial. Les rares renseignements dont on dispose indiquent qu'ils travaillent très dur, privés de toute affection et presque de tout contact avec leur famille et leurs amis(32) . Ils sont, par ailleurs, fréquemment victimes de mauvais traitements physiques et psychologiques et d'abus sexuels. Tout cela met en péril leur équilibre psychosocial. L'Organisation mondiale de la santé rapporte qu'au Kenya les enfants employés comme domestiques souffrent de graves symptômes: repli sur soi, régression, vieillissement prématuré, dépression, etc.(33) .

La prostitution est un autre type d'activité où l'on trouve de plus en plus d'enfants, des filles en particulier, et qui porte un grave préjudice à leur développement affectif. L'épidémie de SIDA n'est pas étrangère à cette évolution, l'utilisation d'enfants à des fins sexuelles apparaissant aux adultes comme le meilleur moyen de se prémunir contre cette maladie. Le laxisme des autorités responsables en matière de tourisme national et international est aussi grandement responsable de la situation actuelle. Outre le risque de contracter le SIDA ou d'autres maladies vénériennes, les enfants, dans la prostitution, sont sujets à de graves problèmes d'ordre psychologique en raison des conditions de vie quasiment carcérales qui leur sont imposées et du fait que beaucoup d'entre eux, originaires de zones rurales éloignées ou de pays limitrophes, ont rompu tout lien avec leur famille.

Un autre problème extrêmement grave: l'esclavage des enfants.  Conformément à l'article premier de la convention relative à l'esclavage de 1926, l'esclavage d'un enfant est l'état ou la condition d'un enfant «sur lequel s'exercent les attributs du droit de propriété ou certains d'entre eux». L'enfant devient un bien, une chose, qui peut être échangée. Le propriétaire peut le faire travailler directement à son service ou le confier à un tiers qui utilisera son travail moyennant un loyer. L'esclavage est interdit par plusieurs conventions internationales qui sont parmi les plus largement ratifiées, et la plupart des législations le proscrivent et punissent ceux qui y ont recours. Si les rapports du groupe de travail de l'ONU sur les formes contemporaines d'esclavage ainsi que les commentaires des organes de contrôle de l'OIT attestent amplement de l'existence de l'esclavage des enfants aujourd'hui et portent à estimer à des dizaines de millions le nombre des enfants esclaves, par contre les études qui permettraient l'élaboration de politiques et de programmes d'action sur une base scientifique font cruellement défaut.

Les informations disponibles font état de l'existence de formes traditionnelles d'esclavage des enfants en Asie du Sud et dans la bande subsaharienne de l'Afrique de l'Est. Des cas ont été également dénoncés dans deux pays d'Amérique latine. Toutefois, des formes contemporaines d'esclavage d'enfants semblent se développer un peu partout dans le monde soit par l'instauration d'un lien entre le contrat de travail d'un adulte et la mise à disposition d'un enfant, soit par l'échange d'un enfant contre une somme d'argent souvent présentée comme une avance sur salaire. On trouve un grand nombre d'enfants esclaves dans l'agriculture, les services domestiques, les industries du sexe, les industries du tapis et des textiles, les carrières et la fabrication de briques.

L'esclavage des enfants a cours principalement là où existent des systèmes sociaux fondés sur l'exploitation de la pauvreté tels que la servitude pour dettes, le fait générateur étant l'endettement de la famille pour faire face à une obligation sociale ou religieuse, ou plus simplement pour acquérir les éléments de sa survie. Un ou plusieurs membres de la famille servent physiquement de caution au remboursement de la dette. Les guerres, accompagnées de déplacements importants de populations et parfois d'un éclatement des structures familiales, sont également génératrices de mise en esclavage d'enfants et d'adolescents. A ces différentes situations de mise en esclavage d'enfants doivent correspondre des approches différentes. Pour les premières, toute intervention extérieure, notamment internationale, est vouée à l'échec si elle ne s'appuie pas sur un processus de transformation sociale mené par les communautés concernées. Pour les secondes, la mise en esclavage de populations civiles dans le cadre d'un conflit armé constitue un crime contre l'humanité qu'il appartient à la communauté internationale de faire cesser et de punir.

C. Les causes du travail des enfants

Facteurs agissant sur l'offre de main-d'œuvre enfantine.  La pauvreté est la cause première du travail des enfants. Elle contraint nombre d'entre eux à travailler à plein temps pour assurer leur propre survie et celle de leurs proches. Et lorsque la famille est si pauvre que tous ses membres doivent travailler pour s'assurer un revenu de subsistance, comment pourrait-elle financer la scolarisation des enfants?

L'école peut en effet coûter très cher. L'enseignement public «gratuit» représente en général un très lourd investissement pour une famille pauvre qui doit prendre à sa charge livres, fournitures scolaires, uniforme et frais de transport, voire verser de l'argent aux enseignants. Parfois, le coût d'un élève du primaire représente le tiers du revenu en espèces de la famille, et beaucoup de ménages comptent plus d'un enfant d'âge scolaire(34) . En outre, ces chiffres ne tiennent pas compte du manque à gagner pour la famille lorsque l'enfant va à l'école au lieu de travailler. Cela explique pourquoi, bien souvent, c'est avant tout pour payer leurs frais de scolarité que les enfants travaillent. Dans ce cas, le travail des enfants contribue à financer les écoles qui, parfois dans le cadre d'une politique d'ajustement économique, décident de faire payer une partie de leurs frais aux élèves et à leurs familles.

Outre que la famille n'a pas les moyens d'envoyer les enfants à l'école, beaucoup d'entre eux vivent dans des communautés où il n'y a pas d'écoles, et par conséquent ils travaillent. Là où il y a des écoles, le coût de la scolarité est tel pour une famille pauvre qu'il faut que l'investissement soit rentable. Or c'est rarement le cas, car l'enseignement offert aux enfants pauvres est souvent exécrable. Il offre si peu d'espoir de promotion sociale qu'il ne justifie pas de si lourds sacrifices. Les témoignages abondent de familles qui voudraient que leurs enfants acquièrent de l'instruction et qui soit n'en ont pas les moyens, soit jugent que l'école coûte trop cher pour ce qu'elle est. S'il est vrai que de nombreux enfants quittent l'école parce qu'ils doivent travailler, il est vrai également que beaucoup sont si découragés par l'école qu'ils préfèrent travailler. Compte tenu de ces difficultés, seulement 68 pour cent des enfants dans le monde achèvent le cycle d'éducation primaire (jusqu'à l'âge de 11 ans). Les taux de rétention jusqu'à la dernière année du primaire varient énormément d'une région à l'autre, allant de 96 pour cent dans les pays industrialisés à seulement 48 pour cent en Afrique subsaharienne(35) . Ces enfants risquent de rester analphabètes et de ne jamais acquérir les compétences dont ils auraient besoin pour trouver un emploi et contribuer au développement d'une économie moderne dans leur pays.

Les analyses macroéconomiques montrent que le taux de rentabilité sociale de l'investissement dans l'éducation est élevé, notamment dans le primaire. La Banque interaméricaine de développement a mesuré la corrélation entre l'investissement dans l'enseignement primaire et la croissance économique dans 14 pays d'Amérique latine et des Caraïbes: le taux de rentabilité sociale s'élevait en moyenne à 17 pour cent(36) . A cet égard, l'histoire nous rappelle que l'industrialisation n'a pas précédé l'enseignement universel: en Allemagne, en Autriche, aux Etats-Unis et au Japon, les taux d'alphabétisation étaient déjà élevés quand ces pays ont commencé de s'industrialiser sur une grande échelle.

Ce sont généralement les ménages pauvres qui ont le plus d'enfants; or on sait que la taille de la famille a une incidence déterminante sur le travail des enfants. Les statistiques montrent que plus une famille est nombreuse, plus il y a de probabilités que les enfants travaillent, et plus le taux de fréquentation et de réussite scolaires baisse. Des études récentes indiquent qu'une politique consistant à limiter ou à réduire progressivement la taille moyenne de la famille est susceptible de réduire le nombre d'enfants qui travaillent et d'accroître le taux de fréquentation scolaire(37) .

Facteurs agissant sur la demande de main-d'œuvre enfantine.  On considère généralement que les enfants risquent d'autant plus d'être astreints au travail qu'ils coûtent moins cher et créent moins de problèmes que les adultes, que la main-d'œuvre est rare et qu'ils sont jugés irremplaçables en raison de leur taille ou de leur dextérité présumée.

Que les enfants soient moins bien payés que les adultes est vrai dans la plupart des cas(38) . Toutefois, les avantages de la main-d'œuvre enfantine, notamment sur le plan des salaires, ne sont pas toujours aussi nets qu'on le dit. Cela a été démontré, par exemple, par des études réalisées récemment en Inde avec le concours du Département de l'emploi du BIT en vue de déterminer s'il est exact que les enfants sont, pour des raisons techniques ou économiques, irremplaçables dans certains secteurs qui ne seraient plus compétitifs sans eux. Pour étudier cette question, le BIT s'est penché sur le cas des fabriques de tapis et de bracelets en verre, puis a étendu son enquête aux ateliers de polissage des diamants et autres pierres précieuses et aux carrières (ardoisières, meulières, etc.)(39) .

Ces études infirment l'argument selon lequel les enfants sont les seuls à pouvoir accomplir certaines tâches ou qu'ils les accomplissent mieux que les adultes. Ceux-ci, en fait, font le même travail que les enfants, et au moins aussi bien qu'eux, et les tâches que seuls les enfants accomplissent sont des tâches subalternes que les adultes pourraient faire au moins aussi vite. Certains des plus beaux tapis, ceux qui présentent la plus grande densité de points, sont tissés par des adultes. Si l'on peut se passer de la dextérité des enfants pour tisser les tapis les plus fins, on voit mal pour quels autres métiers leurs «doigts de fée» seraient irremplaçables.

L'argument de l'irremplaçabilité économique n'est guère plus défendable. En proportion du prix payé par le consommateur pour un tapis ou un bracelet, les économies de main-d'œuvre réalisées en employant des enfants sont étonnamment modestes: moins de 5 pour cent pour les bracelets et entre 5 et 10 pour cent pour les tapis. Vendeurs et acheteurs n'auraient donc aucun mal à absorber les surcoûts occasionnés par l'emploi d'adultes. Dans ces conditions, pourquoi faire travailler les enfants, d'autant plus que les campagnes de boycottage des produits fabriqués par des enfants se multiplient un peu partout dans le monde? La réponse doit être recherchée là où sont réalisés les profits découlant de cette pratique. Dans l'industrie du tapis, les bénéficiaires directs sont les propriétaires de métiers, qui supervisent le tissage. Nombreux, souvent pauvres eux-mêmes, ce sont de petits entrepreneurs qui, le plus souvent, ne possèdent qu'un ou deux métiers et travaillent avec une marge bénéficiaire très faible. En employant des enfants, ils peuvent doubler leurs revenus, lesquels sont si modestes qu'une augmentation négligeable du prix à la consommation -- le tiers de la taxe sur les ventes perçue dans beaucoup de pays industrialisés -- suffirait, à condition que les transferts de coûts soient opérés correctement, à compenser le coût supplémentaire supporté par le propriétaire du métier qui déciderait d'occuper exclusivement des adultes(40) .

Les enfants ne sont donc pas indispensables à la survie économique de l'industrie du tapis, et il suffirait de modifier légèrement la répartition des coûts entre les propriétaires de métiers, les exportateurs et les importateurs pour dissuader les premiers de recourir à des enfants. Ces conclusions, qui s'appliquent à un secteur d'activité extrêmement concurrentiel et à forte intensité de main-d'œuvre, que d'aucuns considèrent comme l'un des plus tributaires du travail des enfants, amènent à se demander s'il existe vraiment des industries dont la compétitivité repose sur le travail des enfants. En tout cas, c'est à ceux qui le prétendent d'en apporter la preuve. Toutefois, dans un marché mondial ouvert, l'abolition du travail des enfants dans un pays donné aurait simplement pour effet de transférer l'activité vers d'autres pays qui n'ont pas abandonné cette pratique. Encore une fois, le cas des tapis tissés à la main est instructif. Une enquête réalisée dans une ville des Etats-Unis a montré que les importateurs de tapis cesseraient de s'approvisionner en Inde si le prix des tapis fabriqués dans ce pays augmentait de plus de 15 pour cent(41) . On peut constater, à la lumière de cet exemple, que la demande de main-d'œuvre enfantine a effectivement une composante internationale, et que toute mesure prise pour la décourager doit impliquer l'ensemble des grands producteurs afin d'éviter une guerre commerciale.

Les raisons qui expliquent l'emploi d'une main-d'œuvre enfantine ne sont pas toutes économiques. En Inde, les enfants qui travaillent dans l'industrie du bracelet en verre sont, comme dans beaucoup d'autres qui sous-traitent à des établissements du secteur informel, rémunérés à la pièce et donc, en principe, ne coûtent pas moins cher. Cela signifie que les employeurs ont d'importantes raisons, autres qu'économiques, pour recruter des enfants, parfois même des raisons «sociales»: ils ne voient pas pourquoi ils devraient exercer une «discrimination» à leur égard, voire ils ont l'impression de rendre service aux familles pauvres.

Ce sont très souvent les parents qui astreignent leurs enfants au travail. Quantité d'enfants sont employés dans l'entreprise familiale -- ferme, boutique, magasin -- dont la viabilité économique dépend de cette main-d'œuvre non rémunérée. Contrairement à ce que l'on pourrait penser, ces enfants sont souvent davantage exploités que ceux qui travaillent hors du domicile familial. Il est clair, cependant, que dans les pays en développement comme dans les pays industrialisés beaucoup estiment normal que les enfants puissent contribuer à l'économie familiale et jugent même cette contribution souhaitable dans la mesure où elle ne dépasse pas certaines limites.

D. L'incidence économique et sociale du travail des enfants

On dit souvent que pauvreté et participation des enfants à l'activité économique se renforcent mutuellement, la pauvreté engendrant le travail des enfants et celui-ci perpétuant celle-là. Il semble raisonnable de penser qu'effectivement, dans la mesure où il exclut ou limite l'accès à l'éducation et compromet les possibilités d'ascension sociale, le travail des enfants perpétue la pauvreté puisque le manque d'instruction se ressent sur les gains de toute une vie(42) . On peut penser que cela vaut aussi pour tout travail qui nuit à la santé, à la sécurité et à la socialisation de l'enfant. Du point de vue macroéconomique, en compromettant le développement de l'enfant, le travail perpétue la pauvreté parce qu'il dévalorise le capital humain nécessaire au développement économique et social.

On entend souvent dire, par ailleurs, que la participation des enfants à l'activité économique aggrave la pauvreté parce qu'elle fait augmenter le chômage et le sous-emploi des adultes. Toutefois, il est difficile de généraliser car cela dépend du type de travail exercé par les enfants. En ce qui concerne le travail salarié, en usine par exemple, la substitution des enfants aux adultes peut effectivement avoir un effet négatif sur l'emploi, les salaires et les autres conditions de travail de ces derniers. A l'autre extrême, cependant, le travail des enfants peut faciliter celui des adultes, encore que le prix à payer soit souvent d'avoir à fermer les yeux sur l'exploitation des premiers: nombre d'adultes, en particulier des femmes, peuvent par exemple accéder au marché de l'emploi parce que leurs enfants s'occupent des tâches ménagères essentielles. De même, de nombreux exploitants agricoles et petits entrepreneurs préservent la viabilité de leur entreprise, et donc l'emploi des adultes, en faisant travailler leurs enfants sans les rémunérer. Les enfants travaillant à leur compte dans le secteur informel n'ont probablement guère d'incidence sur l'emploi des adultes car ils occupent des créneaux qui n'intéressent pas ces derniers: par exemple, ils portent les sacs à provisions au marché, vendent des allumettes, cirent les chaussures, etc. Enfin, beaucoup de filles travaillent comme employées de maison pour des familles qui n'auraient pas les moyens de payer un adulte pour cela.

Chercheurs et praticiens sont désormais nombreux à estimer que l'incidence sociale négative du travail des enfants tient principalement à certaines conditions de travail qui compromettent leur santé et leur développement. Pour cette raison, on tend de plus en plus à penser que les efforts nationaux et internationaux devraient être axés en priorité sur les formes les plus abusives et les plus dangereuses d'exploitation du travail des enfants. Mais l'argument le plus fort est peut-être que le travail des enfants a des effets éminemment discriminatoires, car il alourdit encore le fardeau et le handicap qui pèsent sur des individus et des groupes déjà socialement exclus, et profite aux privilégiés. Pour cette raison, il est incompatible avec la démocratie et la justice sociale.

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