| EXCLUSION SOCIALE ET STRATEGIES DE LUTTE CONTRE LA PAUVRETE |
| Les types d'exclusion sociale et leurs causes |
L'évidence empirique fut collectée dans le cadre d'une série d'études de cas réalisées sur un échantillon de pays choisis dans différentes régions du monde, et présentant un éventail de situations économiques, tels que des pays connaissant une croissance économique rapide ou faisant face à la stagnation ou à un ajustement structurel intensif. La sélection finale inclut des économies d'anciens pays socialistes actuellement en transition, de pays nouvellement industrialisés et de ceux appartenant au groupe des pays les moins développés. Des études furent réalisées dans onze pays. Six furent finalement retenues pour constituer le noyau de matériel empirique utilisé pour évaluer quels étaient les avantages, sur les plans de l'analyse et des politiques, à considérer la pauvreté et l'inégalité sous l'angle de l'exclusion sociale. Ces études furent: le Pérou en Amérique latine, la Tanzanie en Afrique, l'Inde et la Thaïlande en Asie du sud et du sud-est, le Yémen pour le Monde arabe et la Russie pour l'ancienne Union soviétique.
Cet échantillon d'études de cas met l'accent sur les processus économiques, sociaux et culturels, ainsi que sur les institutions, qui sont identifiés comme les causes des handicaps sociaux et des inégalités. Comme l'évidence empirique présentée ci-dessous le montre, les causes et les types d'exclusion qui en découlent sont variés, mais les diverses interprétations ont des éléments en commun et, en présentant chaque étude de cas, il est important de souligner certains d'entre eux.
Eléments communs d'interprétation
(i) L'exclusion sociale dans le cadre d'un pays et au niveau individuel est involontaire et résulte des mesures politiques et des institutions existantes.
Les études de cas reconnaissent l'importance des attributs individuels dans l'exclusion sociale, mais elles les analysent comme étant socialement construits. Elles rejettent la notion que l'exclusion sociale puisse s'expliquer comme résultant de choix individuels. Les études sur l'Inde et la Thaïlande sont éloquentes en la matière. L'étude sur la Tanzanie, dans le même esprit, souligne le rôle du pouvoir d'intervention dans la causalité et la persistance de la pauvreté et de l'inégalité.
(ii) Les institutions qui affectent l'inclusion et l'exclusion sont aussi bien formelles qu'informelles, et incluent le fonctionnement des marchés, l'étendue et la configuration des droits individuels, ainsi que les modèles de vie associative, y compris les pratiques discriminatoires, de la société civile.
La vie associative et les valeurs dominantes de la société civile s'entremêlent au fonctionnement des marchés et des états et renforcent, ou contrebalancent, l'exclusion sociale. Dans l'étude sur le Pérou, on trouve l'exclusion sociale dans les processus économiques, politiques et culturels, et dans chacun des cas des raisons spécifiques existent. On observe des processus d'exclusion au sein des marchés essentiels (Endnote 1) , parce que leur équilibre ne se fait pas par l'ajustement des prix mais par un rationnement des quantités qui est fondé sur des mécanismes de triage et des procédures de sélection. Certaines des personnes capables de participer aux échanges de marché et désireuses d'y participer en sont exclues ou sont reléguées vers des segments moins profitables ou qui comportent plus de risques. En second lieu, les exclusions de droits universels et de processus politiques résultent de nombreuses tendances compensatoires. Par exemple, l'élite peut être prête à partager certains pouvoirs et à reconnaître à l'ensemble de la population certains droits. Toutefois, des politiques populistes et le clientélisme, ainsi que l'écart entre le respect formel et réel des droits en raison de la discrimination, de la légitimité précaire et l'instabilité des institutions politiques ou de l'insécurité judiciaire, peuvent en limiter l'effet. Finalement, les exclusions culturelles existent en ce sens que certaines personnes ne peuvent pas participer à certains réseaux sociaux qui fonctionnent comme des clubs. Les réseaux sont hiérarchisés et les classes dirigeantes imposent des conditions restrictives de participation aux réseaux des classes supérieures, afin de préserver leurs privilèges .
Les études sur l'Inde et le Yémen identifient toutes les deux les facteurs qui facilitent ou restreignent la capacité de l'état à faire bénéficier tous ses citoyens des droits sociaux élémentaires comme le droit à l'éducation, à la santé et à la sécurité sociale. Une faible croissance (ou la stagnation) limite les ressources financières disponibles pour les dépenses sociales, alors qu'au niveau des ménages, la faiblesse des revenus limite la capacité des pauvres à payer pour ces services. L'inefficacité de l'administration, la faiblesse de l'organisation, l'absence de priorités et de responsabilité financière, le manque de planification, ainsi qu'une structure de dépenses mal ciblée, tout concourt à accentuer l'insuffisance de ressources. Toutefois, l'obstacle principal à l'application de ces droits, souhaités et reconnus par les gouvernements eux-mêmes, est le fonctionnement du système politique. L'expérience démocratique indienne semble indiquer, d'une part, que les partis dirigeants "se sont aperçus de plus en plus qu'il était politiquement ruineux de négliger le problème de la pauvreté et du chômage affectant de larges groupes de population, alors que ces groupes prennent de plus en plus conscience de leurs droits politiques". D'autre part, "la politique à 'court terme' et à visées électorales a encouragé la formation de réseaux étendus de clientélisme et de rivalités entre élites, dans le but de s'assurer une part du gâteau économique aux dépens des revendications de bien-être de la majorité". La situation décrite dans l'étude sur le Yémen est encore pire. Les partis politiques nouvellement formés "sont fortement influencés par l'ordre social traditionnel et les réseaux de pouvoir", alors que les pauvres et les défavorisés "ignorent comment s'organiser ou utiliser les partis politiques, afin que ces derniers les représentent ou revendiquent leurs besoins".
L'étude consacrée à la Russie introduit une grande variété d'organisations formelles qui agissent comme des mécanismes d'inclusion et d'exclusion. Elles comprennent les syndicats, les tribunaux, les associations de paysans, les agences pour l'emploi, les entreprises d'état sur le point d'être privatisées, et les petites entreprises créées depuis le début du processus de réforme.
(iii) Les institutions jouent un rôle important dans les processus d'exclusion sociale car elles structurent, d'une part, la relation entre les changements macroéconomiques et le type de croissance économique et, d'autre part, les changements de conditions de vie des ménages et des groupes sociaux.
Pour comprendre l'exclusion sociale il faut analyser cette relation macro-micro. Les études identifient tout un éventail de processus macro dont l'exclusion sociale fait partie intégrante. Cela inclut l'industrialisation, la modernisation, la transition d'une économie socialiste à une économie de marché ou tout autre changement historique tel que l'urbanisation, l'intégration, sans cesse plus étroitement lié à l'économie mondiale.
Dans l'étude sur la Russie, le processus central de changement est la transition vers l'économie de marché. Cette transition implique la création d'un marché du travail et l'abandon des anciennes garanties d'emploi socialistes. Cette étude soutient que le marché du travail est l'institution clé qui lie le processus de changement macroéconomique au sort des individus ou des ménages. La formation du marché du travail reflète l'excès de main-d'oeuvre et la pauvreté extrêmement répandue.
Dans l'étude sur le Yémen, l'exclusion sociale est également perçue en relation aux processus de changement. Dans ce cas, cependant, le facteur important est la transformation de la société traditionnelle en un état moderne doté d'une économie de marché. Un dualisme s'est développé au cours du processus de transformation. D'une part, les relations personnelles étroites basées sur les normes et valeurs traditionnelles restent prédominantes au niveau de la famille, de la tribu ou du groupe communautaire. D'autre part, des efforts de modernisation sont entrepris. Parmi eux figure, comme objectif national, l'adoption de l'intégration sociale fondée sur des mécanismes plutôt formels, tels que les plans nationaux de développement.
Dans l'étude consacrée à la Thaïlande, le processus critique du changement est la transformation d'une économie essentiellement agricole en une économie industrielle. La croissance et l'industrialisation rapides font que des terres - classées par le gouvernement comme 'réserves forestières' - sont une source majeure de conflits entre les grands intérêts commerciaux et les paysans. Dans les centres urbains, à Bangkok en particulier, la croissance urbaine rapide crée des tensions. Une de ces tensions est liée à l'usage de terrains quand des communautés, établies de longue date dans des zones maintenant déclarées 'quartiers insalubres', sont menacées d'éviction, de dispersion et risquent de perdre leurs moyens de subsistance. Une autre tension tient à l'acquisition de technologies nouvelles pour maintenir le processus d'industrialisation rapide et la compétitivité. C'est particulièrement critique dans le cas des industries intensives en main-d'oeuvre et exportatrices - telles que le textile - où l'amélioration des rendements, pour rester compétitifs, représentent souvent une menace pour un certain nombre de postes de travail. Tous ces conflits ont leur origine dans la lutte pour le contrôle et l'utilisation des ressources naturelles et humaines dans le cadre d'un processus d'industrialisation rapide. Cela illustre comment les dissensions liées à la reconnaissance des droits sont inhérentes à une stratégie particulière de développement et au type de croissance. L'étude suggère que la forme revêtue par ces conflits reflète la prédisposition politico-culturelle à attribuer aux femmes non thaïes et aux gens qui ne résident pas à Bangkok des identités inférieures. En fait, ceux qui luttent pour faire reconnaître leur droit aux terres forestières sont des paysans du nord-est de la Thaïlande. Les habitants des quartiers insalubres cherchant à sauvegarder leur communauté sont musulmans, et les ouvriers menacés de licenciement par l'adoption de nouvelles technologies sont des femmes.
L'étude sur le Pérou montre que le concept d'avoir social explique comment les changements de fortune des individus est lié aux mécanismes économiques, politiques et culturels. Les avoirs sociaux sont de trois types: les avoirs économiques (les ressources productives telles que la terre, le capital physique, le capital financier et le capital humain), les avoirs politiques (y compris les divers droits individuels) et les avoirs culturels (y compris l'appartenance à des réseaux sociaux). Les inégalités vis-à-vis de l'ensemble de ces avoirs sociaux définissent l'inégalité sociale au Pérou. Toutefois, à n'importe quel moment donné, les dotations individuelles en avoirs ne sont pas seulement des indicateurs d'inégalité, mais elles génèrent également des inégalités en ce sens qu'elles affectent la mobilité sociale des individus d'une période à une autre. Le développement d'inégalités au niveau des avoirs sociaux est donc une trajectoire dépendante.
(iv) L'exclusion sociale au sein d'un pays ne peut se comprendre sans faire référence aux relations internationales, car ces relations ont des effets importants sur les institutions nationales, qu'elles soient économiques, sociales ou politiques.
Bien que l'exclusion sociale au sein d'un pays résulte de la manière dont ses institutions économiques, sociales et politiques changent et de la nature de la politique intérieure, les études de cas montrent clairement que l'exclusion sociale ne peut être seulement attribuée à des 'facteurs internes'. Les relations internationales sont de plus en plus étroitement impliquées dans ce qui se passe à l'intérieur d'un pays. Cela est explicite lors de ruptures sociales fondamentales qui redistribuent les avoirs sociaux à des moments clés de l'histoire.
Dans les études sur la Tanzanie, l'Inde et la Russie, les programmes de réformes économiques encourageant les restructurations économiques et redéfinissant le rôle de l'état sont le phénomène majeur qui influe sur les profils d'exclusion sociale. Dans chacun des cas, les réformes, qui ont pour objet d'ouvrir l'économie à la concurrence du reste du monde, ont été associées à l'érosion (ou à la disparition complète) d'anciens contrats sociaux qui étaient d'importants instruments d'intégration sociale. Dans ce processus, les droits des citoyens ont diminué.
La situation au Yémen est extrêmement complexe, en raison de l'unification récente de la République arabe du Yémen et de la République démocratique du Yémen ainsi que du conflit qui a suivi. Le pays a connu récemment une crise économique engendrée par le changement de ses relations avec le reste du monde. L'exemple le plus frappant a été la baisse des rapatriements de fonds et le retour au Yémen d'environ un million de travailleurs émigrés après la guerre du Golfe.
Dans le cas de la Thaïlande, l'exclusion sociale est liée à l'ascension économique due à l'adoption de nouvelles technologies et à la nouvelle orientation agricole, plus tournée vers l'exportation et moins vers le marché intérieur, au sein de la stratégie de développement.
Diversité des méthodes d'identification des profils d'exclusion sociale
Ces quatre éléments communs d'interprétation se retrouvent dans toutes les études de cas, bien que celles-ci diffèrent grandement entre elles sur le plan de la méthodologie suivie ou des profils spécifiques d'exclusion sociale identifiés dans chaque pays.
Sur le plan de la méthodologie, les études de cas ont adopté essentiellement trois types d'analyses que l'on peut appeler : l'approche de groupe, l'approche des droits et l'approche institutionnelle.
La première approche 'centrée sur le groupe', consiste à sélectionner des catégories spécifiques de personnes qui sont a priori définies comme étant socialement exclues. Elle décrit leurs conditions de vie au sens large du désavantage social relatif et cherche à identifier, tout d'abord, les liens entre les handicaps relatifs des divers groupes, le fonctionnement des institutions et les attributs personnels/identité sociale, ensuite, la relation entre ces liens et les trajectoires et stratégies de développement du pays. L'exclusion sociale est alors perçue comme une résultante du taux et du type de croissance économique, des tendances inclusives ou exclusives des institutions sociales les plus importantes et des possibilités d'action à la portée de différentes catégories de personnes - définies, par exemple, sur la base du sexe, de l'origine ethnique ou de l'âge. La sélection des groupes est le problème fondamental de cette méthodologie. Dans chaque étude, il est bien précisé que les groupes choisis ne sont pas les seuls à souffrir d'exclusion. L'objectif principal n'est pas de dresser la carte ou un catalogue exhaustif des groupes d'exclus dans chacun des pays, mais d'illustrer des formes et des processus d'exclusion.
A cette fin, la sélection des groupes vulnérables dans le cas du Yémen fut basée sur l'analyse préliminaire des catégories de personnes "qui paraissaient les plus pauvres de la société, qui n'avaient pas accès au marché du travail ou qui ne semblaient pas appartenir au courant social dominant". Elle répondit de plus au double souci de s'assurer que des groupes, tant du nord comme du sud du pays, étaient représentés et que les groupes choisis illustraient la diversité des processus d'exclusion d'une société dualiste. Dans le cas de la Russie, les groupes furent choisis de sorte à illustrer deux modèles d'exclusion: (i) la perte de droits ou de positions sociales préalablement acquis (les nouveaux exclus du processus de transition) et (ii) ceux qui au cours des dizaines d'années d'histoire soviétique furent traités comme des citoyens de deuxième classe, souffrirent de désavantages relatifs et dont la situation s'est encore aggravée pendant la période de transition (les anciens exclus). Dans le cas de la Tanzanie, le statut occupationnel et les moyens de subsistance furent choisis comme base d'identification des groupes. Ceux qui furent sélectionnés comme 'groupes marginalisés' étaient "tous ceux qui connaissaient des conditions de vie précaires en raison de revenus insuffisants, d'emploi incertain ou d'absence totale d'accès à un emploi ou à des ressources productives". Les chercheurs ont également eu le souci de sélectionner des groupes tant dans des zones rurales que dans des zones urbaines. (Endnote 2)
Les études 'centrées sur les droits', l'Inde et la Thaïlande, examinent les facteurs qui déterminent l'exercice des droits qui affectent le bien-être et les moyens d'existence. L'étude consacrée à l'Inde s'intéresse plus particulièrement au respect de ce que Marshall (Endnote 3) appela les droits sociaux - les droits "à un minimum de bien-être et de sécurité....permettant de vivre une vie d'être civilisé conforme aux normes qui prévalent dans la société". L'étude examine l'approche indienne, en vue de faire respecter ces droits, en la comparant à ce qui a été accompli en matière de services sociaux essentiels pour lesquels le gouvernement a accepté une responsabilité - la santé, l'éducation, la sécurité sociale et le logement. Dans chaque cas, le degré d'exclusion et ses caractéristiques relatives au sexe, à la caste ou à la tribu, au statut occupationnel et à la localisation sont considérés. Cette méthodologie a pour trait particulier de tenter d'identifier l'effet des politiques sur l'exclusion, en comparant les performances de différents états. Cette comparaison fait ressortir des différences significatives de performance, attribuables aux différents arrangements institutionnels et aux niveaux d'organisation et de représentation des personnes assistées. L'étude sur la Thaïlande, par contre, examine des événements qui sont une menace pour les droits des pauvres. Elle décrit comment ceux-là résistent et réagissent contre cette menace envers leurs moyens d'existence et leur niveau de vie. Ces trois événements sont : (i) un programme de réimplantation de populations qui cherchait à déplacer des villageois du nord-est de la Thaïlande, afin de convertir leurs terres en plantation forestière industrielle, (ii) un programme de démolition d'un 'quartier insalubre' qui cherchait à expulser une communauté musulmane d'un district de Bangkok pour construire une voie express urbaine et (iii) la compression des effectifs de main-d'oeuvre ouvrière féminine dans une usine textile de Bangkok, comme conséquence de l'adoption de nouvelles technologies. Dans chacun de ces cas, les droits qui font l'objet de négociations affectent de manière vitale les moyens d'existence et l'emploi. Les facteurs qui conduisirent au succès ou à l'échec des négociations sont examinés en détail. (Endnote 4)
L'étude sur le Pérou s'insère dans la tradition intellectuelle latino-américaine des analyses structuralistes. On peut la considérer comme faisant partie d'une nouvelle vague qui tente d'aller au-delà des théories précédentes du dualisme, de la marginalité et de l'hétérogénéité structurelle. Cette approche peut-être qualifiée d'"institutionelle". Elle est institutionnelle non seulement par ce qu'elle se concentre sur les organisations formelles, mais aussi sur les systèmes de relations sociales (les modes habituels d'interaction sociale) qui déterminent le fragile ordre social. Elle relie la capacité que certaines catégories de personnes ont à participer à la vie sociale avec la nature évolutive de : (i) l'organisation économique de la production et des échanges ; (ii) l'ordre politique qui "régit l'exercice du pouvoir, fixe les normes et les devoirs, et garantit les droits"; et (iii) de la culture - "codes, valeurs et aspirations, au moyen desquels les personnes communiquent entre elles, interprètent la réalité et décident des pratiques, et qui sont transmis à travers les relations quotidiennes, l'éducation, la religion et les divers moyens de communication". (Endnote 5)
Une importante caractéristique de la méthodologie de l'étude consacrée au Pérou, et qui contraste avec les autres études, est que l'exclusion sociale n'est pas traitée en tant que résultat, mais plutôt comme catégorie analytique utilisée pour expliquer l'inégalité. Les inégalités sont très marquées au Pérou et cela se reflète dans les questions que l'étude soulève: quel est le rôle de l'exclusion sociale dans la génération des inégalités? Quelle est l'importance de l'exclusion et de l'intégration sociales en tant que mécanismes de différenciation et de stratification? Ces questions sont abordées en formulant des hypothèses quant aux types d'exclusion sociale qui contribuent le plus à la génération des inégalités, puis, en testant empiriquement qu'ils y contribuent bien. Cela est fait séparément pour les dimensions économique, politique et culturelle de l'ordre social, mais aussi conjointement, afin de montrer l'interaction de ces dimensions dans le temps.
Les différences fondamentales par rapport aux pays industrialisés
La décision de laisser aux équipes de recherche locales un maximum de liberté, à l'intérieur d'un cadre général commun de recherche, signifie que les études de cas ne se prêtent ni à une comparaison générale facile ni à une synthèse précise des divers modèles et causes d'exclusion sociale résultant des différents niveaux de développement et de formes d'intégration à l'économie mondiale. Elles ne nous permettent pas non plus d'avancer un chiffre ou d'énumérer les attributs des exclus dans chaque pays. Elles indiquent que l'exclusion sociale se rencontre dans toutes les économies. Cependant, celle-là se manifeste sous des formes différentes et une intensité variable, car elle résulte des spécificités culturelles et institutionnelles et des différentes perceptions qu'ont les individus et les groupes des processus les plus critiques.
Bien qu'il soit difficile de généraliser - sur la base des informations empiriques du projet - quant à la nature précise de ces variations, une liste des différences générales entre pays industrialisés et non industrialisés devrait inclure ce qui suit.
Dans les pays industrialisés, l'exclusion sociale est liée plus particulièrement au chômage de longue durée et à la perte de droits acquis, essentiellement ceux associés au travail. Dans un contexte non industrialisé, l'exclusion sociale revêt différentes formes qui sont liées au degré et à la nature de l'incorporation à la société par l'intermédiaire des processus de création de marchés et de garantie des droits individuels.
Premièrement, dans les sociétés agraires et essentiellement paysannes, l'accès à la terre et à la main-d'oeuvre, ainsi qu'aux intrants qui les rendent productifs, est vital. Des actions conjuguées complexes peuvent apparaître entre l'accès aux marchés du travail (tant rural qu'urbain) et l'accès à la terre. L'exclusion des marchés du travail, en particulier des segments les plus rémunérateurs, prend de plus en plus d'importance au fur et à mesure que l'industrialisation et l'urbanisation progressent.
Deuxièmement, dans le contexte des pays en voie de développement, dont beaucoup participent à la vague récente de démocratisation, l'exclusion sociale n'est pas seulement étroitement associée à la présence ou l'absence de droits sociaux (dont l'importance est cruciale en Europe occidentale), mais également au respect des droits civils et politiques. Dans les sociétés plus 'fragiles', les écarts sont grands entre la reconnaissance formelle des droits et leur respect dans la réalité.
Troisièmement, les institutions de la société civile - qui peuvent aussi bien favoriser les actions collectives pour briser l'exclusion que favoriser la discrimination - sont particulièrement importantes dans des situations où le respect des droits individuels est faible ou non universel. L'influence de ces institutions tend à être déterminante dans les sociétés où les normes sociales ne sont pas bien établies et où les échanges sociaux sont inégaux, en raison de la distribution déséquilibrée du pouvoir de négociation entre les agents sociaux, et des procédures personnelles plutôt qu'institutionnelles qui prédominent dans ces échanges.
Quatrièmement, dans les pays les plus pauvres, l'exclusion sociale peut mettre en danger la vie des individus plutôt qu'entraîner la perte de droits acquis. A ce titre, elle est sans doute plus intimement liée à la pauvreté absolue.
Endnote 1:
Ils peuvent être définis comme les marchés qui déterminent la génération de revenus et la réduction de risques. Les principaux sont le travail, le crédit, la terre et les assurances.
Endnote 2:
Ces trois études eurent recours à des enquêtes par questionnaires pour mesurer dans quelle mesure les groupes pré-identifiés comme étant socialement exclus devaient effectivement affronter des désavantages multiples. Pour élaborer ces enquêtes, les études portant sur la Russie, la Tanzanie et le Yémen s'inspirèrent plus ou moins systématiquement des catégories utilisées par Peter Townsend pour mesurer les désavantages multiples dans son étude du grand Londres en 1985-86 et les adaptèrent aux différents contextes nationaux.
Endnote 3:
Marshall, T.H. et Bottomore, T., 1992, Citizenship and Social Class, Londres, Pluto Press.
Endnote 4:
Ces deux études mesurent l'exclusion sociale selon des démarches qui reflètent leurs méthodologies sectorielles et locales respectives, ainsi que leur orientation, afin de comprendre le respect des droits à partir d'en-haut ou d'en-bas. L'étude sur l'Inde recourt à des mesures largement utilisées par les études consacrées à la satisfaction des besoins essentiels telles que les mesures de mortalité et morbidité, d'état nutritionnel et d'accès aux programmes gouvernementaux de complément nutritionnel, de fréquentation des services de santé, d'alphabétisation etc. L'exclusion sociale n'est pas définie en fonction d'un seuil minimum, ce sont plutôt les variations de ces mesures entre différents groupes, déterminées sur la base du sexe, de la caste/tribu, du statut occupationnel, de la localisation et du revenu, qui sont décrites. L'étude sur la Thaïlande ne mesure pas l'exclusion sociale en termes quantitatifs; elle examine plutôt les séquences d'événements clés dans la lutte des gens pour faire reconnaître des droits qui sont le fondement de leur niveaux de vie et des moyens de subsistance.
Endnote 5:
L'étude péruvienne utilise toute une batterie d'indicateurs d'exclusion. Les mesures spécifiques comprennent la proportion de main-d'oeuvre salariée, les taux de chômage, la concentration des attributions officielles de crédit, les mesures de scolarisation etc.