| EXCLUSION SOCIALE ET STRATEGIES DE LUTTE CONTRE LA PAUVRETE |
| Conceptualisation de l'exclusion sociale |
Le terme d'exclusion sociale, en tant que concept d'analyse, a été inventé en France, en 1974. A l'origine, il se rapportait aux diverses catégories de gens qualifiés de 'cas sociaux' et qui ne bénéficiaient d'aucune protection sociale. L'exclusion sociale dans ce contexte se réfère à un processus de désintégration sociale, dans le sens d'une rupture progressive des relations entre l'individu et la société. Depuis la fin des années quatre-vingt, cependant, le terme 'exclusion sociale' a été propagé par la Commission européenne, qui était de plus en plus préoccupée par le problème du chômage de longue durée et celui des travailleurs non qualifiés et des émigrés. Alors que l'usage et la force de la notion d'exclusion sociale étaient largement reconnus en Europe occidentale, et dans une certaine mesure également aux Etats-Unis sous l'étiquette de 'sous-classe', il restait largement absent du débat sur le développement social dans le monde non industrialisé. Et un des objectifs précisément du projet IIES/PNUD fut de tester sa pertinence et sa valeur dans un tel contexte.
La première étape du projet fut consacrée aux revues régionales de littérature sur la pauvreté, en la réexaminant à partir d'une optique d'exclusion sociale. Trois visions principales ressortent de ces revues. La première est sceptique quant à l'idée de pouvoir appliquer aux pays en voie de développement des concepts élaborés en Europe occidentale. La raison en est que cette exportation d'idées ne ferait que rebaptiser des approches aux problèmes sociaux déjà développées de longue date localement et masquer des causes de pauvreté plus importantes que l'exclusion, telles que l'hétérogénéité structurelle ou les modalités selon lesquelles les populations participent à l'économie et à la société. Par contre, la seconde vision indique que le concept est utile, dans la mesure où il permet d'intégrer plusieurs notions vaguement connectées de handicap social et d'élargir la notion de désavantage social, en portant une plus grande attention à la pauvreté en tant que processus qui met en jeu des agents et des institutions et qui rend explicite l'interaction de ses dimensions matérielles et non matérielles. En troisième lieu, il y a consensus pour penser que cette théorie recoupe en partie la littérature et les approches consacrées à la pauvreté, mais que sa portée étant plus vaste elle peut être par conséquent utilisée comme base pour élaborer un cadre d'analyse de la pauvreté.
L'exclusion sociale dans différents modèles de société
Le travail théorique mené parallèlement à ces revues indiqua que la notion d'exclusion sociale recouvrait des significations extrêmement variables, notamment parce qu'elle dépend, dans une large mesure, de différents paradigmes ou modes de pensée se rapportant à la société. Les trois paradigmes les plus pertinents pour analyser l'exclusion sociale sont 'la solidarité', 'la spécialisation' et 'le monopole'. Ces trois paradigmes sont en réalité des théories d'organisation de la société et dans chacun d'eux l'exclusion revêt des causes et un sens différents : "Chaque paradigme attribue l'exclusion à une cause différente et est fondé sur une philosophie politique différente: le républicanisme, le libéralisme ou la démocratie sociale. Chacune avance une explication - économique, sociale, politique et culturelle - des multiples formes de désavantage social et englobe donc des théories de la pauvreté et du chômage de longue durée, de l'inégalité raciale ou ethnique, et de la citoyenneté". (Silver H., dans Rodgers et al., 1995).
Le premier paradigme, la solidarité, considère l'exclusion comme la rupture d'un lien social, la faillite d'une relation entre la société et l'individu. Implicitement, un ensemble de valeurs et de droits sont partagés; il y a une 'communauté morale' autour de laquelle l'ordre social est construit. Un grand nombre d'institutions prévoient des mécanismes permettant l'intégration des individus dans la société; l'exclusion reflète leur échec et constitue une menace potentielle pour le corps social. Ce modèle est à la base de la notion républicaine de l'Etat français et une logique similaire est épousée par de nombreux régimes nationalistes. C'est dans le cadre de ce modèle que la présente notion d'exclusion s'est forgée. L'explication est assez évidente: il existe une notion claire et unitaire de ce dont les individus et les groupes sont exclus.
Dans le second paradigme, la spécialisation, l'exclusion résulte du comportement des individus et de leurs échanges. Les sociétés sont composées d'individus aux capacités et aux intérêts divers, et la structure de la société est bâtie autour de la division du travail et des échanges dans les sphères économique et sociale. Les individus peuvent s'exclure eux-mêmes du fait de leur choix, peuvent être exclus à cause d'intérêts, ou de relations contractuelles prévalant entre d'autres acteurs, ou leur exclusion peut résulter de la discrimination, du dysfonctionnement du marché ou de droits non respectés. La société est vue comme composée d'individus qui participent (volontairement) à certains domaines et sont exclus d'autres. L'exclusion d'un domaine social particulier n'implique pas l'exclusion de l'ensemble de la sphère sociale. L'exclusion est donc un concept beaucoup moins fort que dans le paradigme de la solidarité.
Le troisième paradigme, le monopole, considère la société comme une structure hiérarchique dans laquelle différents groupes contrôlent les ressources. Chaque groupe protège son domaine contre ceux de l'extérieur, en élevant des barrières et en en limitant l'accès - aux emplois, aux ressources culturelles, aux biens et services. En même temps, la solidarité est encouragée à l'intérieur du groupe. L'appartenance à la société est donc nécessairement inégale. Mais le tableau peut être complexe, avec une hiérarchie d'inclusions et d'exclusions plutôt qu'un simple dualisme comme dans le modèle de la solidarité. Les règles déterminant l'accès aux groupes privilégiés définissent aussi la vulnérabilité et déterminent qui est exclu. L'identité de l'exclu est donc socialement construite. Les mêmes mécanismes peuvent exclure dans un cas les émigrés, dans un autre les analphabètes et dans un troisième les minorités religieuses. L'exclusion est un aspect central de ce paradigme, un mécanisme qui est le fondement même de la structure de la société.
Ces trois paradigmes ne constituent en aucune façon une liste exhaustive des différentes conceptualisations de l'intégration sociale. Mais ils représentent les modèles les plus répandus et doivent être interprétés comme des modèles types; dans la réalité, cependant, chaque société se compose d'une combinaison particulière des idées sous-jacentes à ces paradigmes.
Définitions opérationnelles de l'exclusion sociale
En complément du travail théorique, le projet choisit un concept opérationnel d'exclusion sociale. Il adopta et approfondit une distinction utilisée dans le cadre du programme européen sur l'exclusion sociale, car il sembla que le niveau d'abstraction de cette définition permettait d'utiliser ce concept dans un large éventail de pays, connaissant des niveaux de développement différents et occupant des positions différentes au sein de l'économie mondiale. La distinction est entre l'exclusion sociale en tant qu'attribut individuel et en tant que propriété des sociétés.
(i) L'exclusion sociale en tant qu'attribut individuel se concentre directement sur la nature de la vie des gens. Les personnes ou les groupes exclus sont considérés comme étant dans une situation défavorisée, tout comme ceux qui disposent de bas revenus sont considérés comme désavantagés. Mais l'utilisation de la notion d'exclusion sociale va au-delà de la définition étroite de la pauvreté considérée comme une insuffisance de revenus ou de biens matériels. Qualifier des personnes de 'socialement exclues' (plutôt que de les qualifier de 'pauvres') suggère qu'elles sont d'une manière ou d'une autre socialement isolées, que leurs rapports avec la société ont été fragilisés. Les exclus de la société peuvent avoir perdu leurs liens avec la famille, la communauté locale, les associations bénévoles, les syndicats ou même la nation. Ils peuvent aussi être défavorisés du point de vue de l'étendue de leurs droits ou de leur capacité à les exercer. Cette perspective considère que la vulnérabilité individuelle est une situation multidimensionnelle et, par opposition aux notions traditionnelles de niveau de vie et de pauvreté, combine les aspects du désavantage social liés à la consommation et à l'emploi. Finalement, elle met l'accent non seulement sur la dynamique de causalité cumulative, en décrivant les réactions positives susceptibles de renforcer un désavantage et de le rendre irréversible, mais également sur les facteurs qui peuvent court-circuiter les processus de marginalisation et de désaffiliation sociale. Cette manière de décrire le désavantage social dirige donc l'attention sur la capacité des gens à modifier leur position au sein de la distribution du revenu et de la hiérarchie sociale, ainsi que sur la forme même de cette distribution et de cette hiérarchie. Elle soulève des questions quant à l'opportunité de politiques sociales basées sur l'assurance contre les risques et les fluctuations cycliques de l'activité économique, pour faire face aux nouveaux types de désavantages sociaux.
(ii) L'exclusion sociale en tant que propriété des sociétés peut être définie de différentes manières. Une approche particulièrement utile est une perspective institutionnelle dans laquelle l'exclusion sociale est une propriété du cadre institutionnel et des arrangements institutionnels en vigueur à l'intérieur desquels les individus et les groupes "font des choix et exercent une occupation quotidienne qui leur permet de gagner leur vie". Dans cette acception, l'exclusion sociale prête moins d'attention aux individus qu'aux institutions et aux règles, formelles ou informelles, explicites ou tacites, qui facilitent ou limitent l'interaction humaine. L'exclusion sociale est présente en tant que propriété structurelle d'un système socio-économique quand: (a) une société est segmentée et que "les divers segments de la société s'organisent autour de règles, institutions et processus divers qui produisent des systèmes d'encouragement et de dissuasion différents auxquels les individus répondent"; et (b) les règles qui facilitent ou limitent l'accès et le droit aux biens, services, activités et ressources sont injustes, en ce sens que certaines catégories de personnes se voient refuser des chances offertes à certains autres de leurs semblables. L'exclusion sociale est une propriété de la société si des formes de discrimination sexuelle, raciale ou autres existent, si les marchés, par l'intermédiaire desquels les gens assurent leurs moyens d'existence, sont segmentés, ou si les biens publics, qui en théorie sont à la disposition de tous, sont en fait semi-publics.
Le projet, et principalement le travail des équipes nationales, a montré que ces définitions pouvaient revêtir différentes interprétations. Le concept d'exclusion sociale a été défini d'une façon "adaptée à la situation particulière de chaque pays". Par exemple, dans le cas du Pérou, l'exclusion sociale est l'incapacité à participer à la vie économique, culturelle et politique. Dans le cas de la Thaïlande, l'exclusion sociale est un processus par lequel les droits individuels, dont dépendent les moyens d'existence et les niveaux de vie, ne sont ni reconnus ni respectés. En Russie, l'exclusion sociale est une situation de destitution multiple et une caractéristique à la fois objective et subjective de la vie des gens.
Ces diverses définitions ont, toutefois, un certain nombre d'ingrédients en commun. L'exclusion sociale est toujours tenue pour un état de mal-être et d'inhabilité(inéligibilité, incapacité) qui affecte des individus ou des groupes. En tant que description d'un handicap individuel, l'exclusion sociale englobe à la fois les questions liées au bien-être - pris au sens conventionnel des analyses économiques de la pauvreté - et aux agents - impossibilité de trouver un emploi, de subvenir à ses besoins ou de revendiquer un droit. En tant que propriété de la structure des sociétés, l'exclusion sociale se manifeste immanquablement dans les modèles de relations sociales où des personnes ou des groupes se voient refuser l'accès aux biens, services, activités ou ressources qui sont attachés à la qualité de citoyen. Enfin, les études de cas ont également montré que l'exclusion sociale pouvait être analysée à la fois comme un état et comme un processus. Dans les deux cas, il est nécessaire d'aller au-delà des simples mécanismes d'allocation de ressources et d'analyser les relations de pouvoir et les identités culturelle et sociale.
Pauvreté et exclusion sociale :considérations générales
A un extrême, l'exclusion sociale peut être vue comme un élément à l'intérieur d'une définition étroite de la pauvreté stipulée en termes de niveau de vie minimum en dessous duquel un individu est en état de pauvreté absolue. Cela pourrait être mis en pratique, par exemple, en fixant un seuil de pauvreté fondé sur la consommation. Ce seuil ne prendrait pas seulement en compte l'alimentation et les autres besoins matériels essentiels, mais aussi un montant qui refléterait le coût de participation à la vie quotidienne de la société. A l'autre extrême, l'exclusion sociale peut être considérée comme remplaçant la pauvreté.
Entre ces deux positions, on peut considérer l'exclusion sociale comme une notion large et particulière de la pauvreté. La recherche dans le cadre du projet renforce cette dernière vision, dans la mesure où elle permet d'élaborer une analyse de l'exclusion sociale, en même temps qu'elle élargit l'analyse traditionnelle de la pauvreté. Dans cette perspective, on peut considérer l'exclusion sociale comme un concept multidimensionnel de la pauvreté qui introduit, en particulier, la participation sociale et le respect des droits au sein de sa conceptualisation. La pauvreté matérielle n'est qu'une forme particulière d'exclusion sociale.
En ce qui concerne le concept d'exclusion sociale au niveau de l'individu, le plus important est sans doute qu'il se réfère aux processus d'appauvrissement. L'accent mis sur les processus, plutôt que sur l'individu pauvre lui-même, permet une analyse de causalité. L'attention se porte sur les diverses manières de devenir pauvre et sur les diverses manières de sortir de la pauvreté. Il fait ressortir en particulier les liens entre pauvreté et emploi, et la façon dont certains types de droits individuels permettent la participation sociale et occupationnelle.
On peut également avancer que les 'modèles d'exclusion' offrent toute une catégorie d'explications de l'inégalité des revenus. L'exclusion sociale est liée au processus d'acquisition de revenus, lequel implique l'accès à diverses sortes d'avoirs - y compris les facteurs de production conventionnels et le capital social - et aux flux de revenus qui en découlent.
Une question cruciale est l'importance de l'exclusion sociale dans la relation croissance-pauvreté et si elle affecte le taux de croissance lui-même. L'analyse de cette question mérite une plus grande attention et peut aider à clarifier la manière dont le processus de globalisation des relations économiques affecte la pauvreté, notamment par la fragmentation des marchés du travail et du crédit - et d'autres institutions au niveau national - que ce processus entraîne.
Pauvreté et exclusion sociale : les études de cas
Les différentes conceptions de l'exclusion sociale, présentées dans les études de cas, mènent à des analyses différentes des relations entre la pauvreté matérielle et l'exclusion sociale. Dans les études sur la Russie et la Tanzanie, les carences matérielles en termes de consommation et d'avoirs sont un aspect de l'exclusion sociale. L'exclusion sociale dans ces études, recouvre plusieurs formes de désavantages sociaux et peut être considérée comme un concept multidimensionnel de la pauvreté qui, dans la première étude, intègre des valeurs humaines telles que le respect de soi, des individus et des groupes.
Dans l'étude portant sur la Thaïlande, par contre, l'exclusion sociale est explicitement regardée comme distincte de la pauvreté. L'étude soutient qu'au sein d'une même population, il est possible de constater une diminution du taux de pauvreté, alors que l'exclusion sociale persiste.
Les trois autres études de cas identifient des relations différentes entre pauvreté matérielle et exclusion sociale. Les études consacrées à l'Inde et au Pérou voient différemment la direction principale de causalité. Dans l'étude sur l'Inde, la pauvreté est identifiée comme une cause importante d'exclusion sociale, car le pouvoir d'achat sert de barrière à l'exercice des droits sociaux. Elle montre également que l'intégration dans la société - en l'occurrence dans un système de castes - est toujours possible, mais dans une position perpétuellement subordonnée et matériellement défavorisée. La pauvreté résulte plus de l'inclusion dans des conditions d'injustice et d'inégalité que d'une exclusion. Dans l'étude sur le Pérou, par contre, l'exclusion sociale est analysée comme une cause de pauvreté. La société est stratifiée et est constituée d'un large groupe central, défini comme le 'magma social', au sein duquel il y a une grande mobilité ascendante ou descendante, mais sans s'intégrer aux réseaux exclusifs de la classe supérieure ni au noyau dur de l'exclusion au niveau inférieur. Au bas de cette "pyramide" se trouvent les plus pauvres de la société. Leur situation reflète le fait que, pour eux, les exclusions économique, politique et culturelle sont des processus plus cumulatifs que compensatoires. Finalement, l'étude sur le Yémen suggère qu'il y a des relations de dépendance entre pauvreté et exclusion sociale.