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La justice sociale dans l'économie mondialisée
par
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| La justice sociale dans l'économie mondialisée |
Deuxième conférence - Efficience-équité: un dilemme?
Troisième conférence - Administration et politiques
par
Pranab Bardhan
Université de Western Cape, Afrique du Sud
1-6 septembre 2000
Les Conférences sur la politique sociale de l'OIT de l'an 2000 ont été rendues possibles grâce à la générosité de l'Université de Western Cape (UWC) qui a mis ses services et installations à la disposition de l'Institut international d'études sociales. Nous tenons à remercier tout particulièrement le Professeur Peter Vale, Vice-recteur par intérim de l'UWC, et ses collègues de leur coopération inlassable dans des circonstances difficiles. L'enthousiasme et l'intérêt des étudiants de l'UWC, du personnel et d'autres personnes ont contribué dans une large mesure au succès des conférences. Il convient également de mentionner tout spécialement l'assistance et les conseils fournis à l'Institut par les groupes tripartites de l'Organisation internationale du Travail (OIT) en Afrique du Sud, notamment le Department of Labour, Business South Africa ainsi que le Congress of South African Trade Unions. C'est en grande partie grâce à l'Institute for Democracy in South Africa que ce volume a pu être publié.
L'Institut international d'études sociales est tout particulièrement reconnaissant au Professeur Pranab Bardhan, qui s'est chargé des conférences. Ces conférences témoignent de la volonté du Professeur Bardhan d'explorer des horizons nouveaux, d'examiner des questions controversées avec un esprit ouvert et de fournir constamment les résultats de travaux de recherche pour le bien-être de l'humanité et la justice sociale.
Les conférences sur la politique sociale sont subventionnées par les fonds provenant du prix Nobel de la paix décerné à l'OIT, et sont dédiées à la mémoire de David A. Morse, le premier Directeur général du Bureau au lendemain de la guerre. Ces conférences ont pour objectif de susciter l'intérêt des étudiants pour la politique sociale et d'encourager un dialogue plus large entre la communauté universitaire et les décideurs politiques. Elles sont organisées par roulement dans de grandes universités de diverses régions du monde. Cette année, en l'an 2000, les conférences ont été données à l'Université de Western Cape (UWC) en Afrique du Sud, à l'occasion de son 40e anniversaire.
Le thème des conférences, La justice sociale dans l'économie mondialisée, est d'une importance particulière pour l'Afrique et le monde à l'orée du XXIe siècle. La mondialisation a généré de nouvelles possibilités économiques et la prospérité, et promet des améliorations de productivité sans précédent. Elle a aussi élargi et approfondi le processus de politiques faisant appel à la participation, en améliorant les communications et en donnant par conséquent une plus large place à l'opinion publique. Simultanément, on a observé un accroissement des inégalités entre les pays et au sein même des pays. Le chômage et le sous-emploi s'amplifient, polarisent les sociétés et perturbent la vie des individus et des familles. L'emploi, là où il existe, devient de plus en plus précaire. Ces tendances sont une menace pour la cohésion sociale et sapent les fondements du monde du travail.
Les crises qu'ont connues la Russie, le Brésil et l'Asie au cours de la dernière décennie ont modéré un optimisme excessif quant à l'efficacité automatique des marchés. On reconnaît maintenant de plus en plus la nécessité de concevoir des politiques pour optimiser les résultats de la mondialisation. On a appris beaucoup de choses sur les forces du marché. Peuvent-elles être utilisées pour améliorer la vie de gens?
Il y a actuellement un déficit mondial de travail décent. Cette situation résulte d'une série d'insuffisances désastreuses dans l'économie mondialisée émergente. Premièrement, un nombre très insuffisant de possibilités de travail productif sont créées. La perspective de l'emploi doit être intégrée dans les politiques de développement et de financement tant au niveau national qu'au niveau international. Deuxièmement, il n'y a pas assez de travail, non pas uniquement de travail mais de travail que le commun des mortels de tous les pays peut considérer comme décent. Il est nécessaire de concevoir des politiques qui transfèrent les valeurs et les aspirations dans la réalité quotidienne de la vie de tous les travailleurs. Enfin, la protection sociale est insuffisante à l'échelon mondial. Les institutions sociales et économiques et les ressources qui ont traditionnellement protégé les gens contre les aléas de la vie - maladie, dénuement et vieillesse - s'érodent. A moins que cet écart soit comblé, la pauvreté et l'insécurité s'accroîtront, et l'opposition publique aux changements structurels et aux réformes économiques se durcira.
L'ordre du jour de l'OIT pour un «travail décent» est un effort déployé en vue de résorber ce déficit mondial. L'Organisation cherche à intégrer la politique sociale dans le développement économique; elle cherche à placer l'emploi et la mise en valeur des ressources humaines au centre de toutes les politiques économiques et financières. A cette fin, de nouvelles stratégies de développement, et de nouvelles statistiques sont nécessaires pour connaître la valeur économique du capital social. Il s'agit d'aller au-delà des anciens débats sur l'Etat et le marché, ou sur la réglementation et la déréglementation, pour se pencher sur la possibilité d'instaurer de nouveaux partenariats entre l'Etat, le marché et la société civile qui soient économiquement durables et socialement acceptables.
Le Professeur Pranab Bardhan de l'University of California, à Berkeley, a apporté une contribution de pionnier à l'économie politique de développement et à l'étude du lien entre la dynamique sociale et la croissance économique. Les conférences publiées dans ce volume analysent nombre d'interdépendances: les effets de la mondialisation sur les travailleurs pauvres ou sur les travailleurs «déshérités»; les nouveaux rôles des gouvernements et de la société civile; le dilemme efficience-équité; et les problèmes de l'élaboration de politiques et d'administration dans une économie mondialisée.
L'OIT espère que ces conférences seront une source d'inspiration pour les discussions sur les possibilités de renforcer l'engagement de tous à améliorer la condition humaine dans le monde du travail et à contribuer aux politiques publiques permettant d'atteindre cet objectif.
Padmanabha Gopinath
Directeur, Institut international d'études sociales
C'est un grand honneur pour l'Université de Western Cape d'avoir été choisie pour les Conférences sur la politique sociale de l'OIT de l'an 2000. A côté de l'importance d'avoir été sélectionnée pour un tel événement officiel - ce qui joue toujours un rôle dans la vie d'une université - la tenue des conférences et cette publication renforcent les liens internationaux de l'Université et son statut au sein de la communauté internationale. Mais comme ceux qui ont suivi ces conférences ou lu ce livre le comprendront rapidement, cette série de conférences impliquent beaucoup plus de choses puisqu'elles portent sur les problèmes les plus épineux de notre époque.
Si les mots reproduits ici expriment les pensées de Pranab Bardhan telles qu'il les a exposées au cours de ses conférences, ils ne peuvent pas dire combien cet événement a été important pour le continent africain, où ces conférences ont été données pour la première fois, et ils ne peuvent pas mettre en évidence immédiatement le fait que ces conférences ont été présentées dans un pays, l'Afrique du Sud, où le mouvement international du travail a joué un rôle décisif pour mettre un terme au système répressif de l'apartheid. Cette publication des trois conférences du Professeur Bardhan est je pense un témoignage du poids international du partenariat entre des organisations internationales et l'éducation supérieure dans le Sud de ce monde. A un moment où l'on tient d'innombrables discours hégémoniques sur les forces du marché et leur indéniable neutralité, des partenariats tels que celui-ci, tout comme ces conférences, sont le meilleur moyen d'avoir un débat académique sur les objectifs sociaux dont la réalisation est capitale pour des millions de personnes du Sud.
Pour l'UWC, la tenue de ces conférences et leur publication sont une nouvelle impulsion pour l'activité d'une institution qui a été à l'avant-garde de la lutte pour l'émancipation. L'Université garde les idéaux et le dynamisme qui l'ont animée au cours de ces longues années; elle reste toute acquise à la cause de l'émancipation et à son évolution, mais elle est aussi consciente que cette lutte requiert de nouveaux débats sur les questions les plus importantes de notre époque. Le lien qui doit exister entre l'éducation supérieure et les besoins de la communauté continue d'être très proche des objectifs et des idéaux de l'Université, alors que la viabilité et la durabilité de ces objectifs sont de plus en plus remises en question. Au cours de ces conférences, les avantages et les inconvénients de décisions publiques ont été mentionnés à plusieurs reprises: l'éducation supérieure est confrontée chaque jour à ce dilemme. En Afrique du Sud, comme les budgets pour l'éducation tertiaire souffrent de plus en plus de fortes réductions, le marché est offert comme une solution. Mais l'importance qu'il convient d'accorder au domaine social plutôt que de privilégier uniquement les possibilités offertes par le marché continue à être un choix fondamental de la mission intellectuelle de l'UWC. Ce choix explique pourquoi l'Université continuera à assumer ses responsabilités envers la communauté et à lutter pour que la justice sociale devienne une réalité.
Les travailleurs gardent bien à l'esprit le rôle primordial du travail et des efforts déployés pour atteindre le double objectif de la justice sociale et d'un travail décent. Comme Pranab Bardhan le dit de façon très convaincante dans ces pages, il ne sera pas facile d'atteindre ces idéaux, mais il montre aussi que la voie la plus sûre est de déployer inlassablement des efforts pour trouver des moyens nouveaux et novateurs de comprendre comment la justice sociale peut être instaurée dans un monde de plus en plus dominé par le pouvoir des débats économiques. Il n'écorne aucun concept intellectuel, et ne nous permet de nous en prendre à aucun intellectuel ou responsable politique. Son œuvre s'inscrit dans la meilleure tradition de pensées critiques exposées par un intellectuel éminent dont les connaissances spécialisées sont la contribution du plus haut niveau que l'Afrique du Sud peut apporter à l'érudition mondiale.
Certains ont quitté ces conférences. Je pense qu'il y aura moins de personnes qui ne continueront pas à lire ces pages et qui ne se rendront pas compte combien la lutte pour la justice sociale sera redoutable au cours des prochaines années, mais ces personnes ne douteront pas non plus du pouvoir qu'ont encore des mots et des idées au début du XXIe siècle.
Peter Vale
Vice-Recteur (Affaires académiques)
Université de Western Cape
Afrique du Sud
Effets du commerce international et de la mobilité des capitaux sur les travailleurs déshérités
Mon sujet a trait à la justice sociale, qui de toute évidence est le principe directeur de l'Organisation internationale du Travail (OIT) et bien entendu, le principe directeur de la lutte historique de l'Afrique du Sud. Je sais que l'Université de Western Cap a joué un rôle historique dans la lutte pour la liberté et la dignité, durant le long voyage que l'Afrique du Sud a dû faire pour sortir du tunnel et voir le jour. Au cours de cette série de trois conférences, j'interpréterai la justice sociale dans un sens particulier, étant donné qu'elle peut être interprétée de diverses façons.
Le sens particulier que j'ai choisi est celui de l'aide qui peut être apportée aux travailleurs déshérités, et quand je parle de «travailleurs déshérités» je pense autant à ceux du secteur formel que du secteur informel, le secteur informel étant beaucoup plus grand que le secteur formel dans nombre de pays en développement. Les travailleurs déshérités sont bien entendu aussi les personnes qui n'ont pas de travail ou qui sont sous-employées; il s'agit de personnes (comme celles qui travaillent à domicile) qui travaillent dur, mais qui ne font pas partie de la population active bien rémunérée. Parmi ces travailleurs déshérités se trouvent également des personnes qui travaillent parfois, mais qui ne devraient pas travailler, à savoir les enfants. Je parlerai du travail des enfants au cours de la dernière de ces trois conférences.
Aujourd'hui, partout dans le monde beaucoup de défenseurs de la justice sociale commencent à désespérer. Certains craignent que la justice sociale soit une cause perdue dans l'économie mondialisée. Je pense que la meilleure façon de surmonter la crainte est de l'affronter, tout en prenant des mesures de précaution. Au cours de ces trois conférences, j'essaierai d'analyser certaines des possibilités et certaines causes d'insécurité qui résultent de la mondialisation, et j'essaierai d'expliquer pourquoi la justice sociale dépend encore en grande partie de ce que nous faisons, en dépit des contraintes externes très réelles que la mondialisation fait naître.
Que veut dire mondialisation? C'est devenu un mot que l'on entend sans cesse. Pour des personnes différentes, il signifie des choses différentes. Au mois de novembre de l'année dernière, beaucoup d'activistes sont restés sur le qui-vive à Seattle pour pouvoir protester contre la mondialisation (le conférencier emprunte le titre d'un film populaire de Hollywood et dit que beaucoup d'activistes sont restés «sleepless in Seattle»). Mais même à Seattle, il y avait des groupes différents qui protestaient contre des choses différentes. Certains étaient contre le capitalisme des sociétés. D'autres étaient contre l'intégration des marchés et le consumérisme. D'autres encore protestaient contre un «commerce inéquitable», et par là ils entendaient les produits bon marché importés de pays pauvres. Certains défenseurs de l'environnement étaient contre la modernisation ou contre le développement même et l'appelaient mondialisation. Certains n'ont pas tenu compte du fait que ces «maux» - capitalisme, marchés, consumérisme ou même développement - pouvaient exister et se propager sans la mondialisation. Bien entendu, il est légitime de demander quelle devrait être l'évolution appropriée du développement ou si le capitalisme est bon ou mauvais. Au cours de mes conférences ici je me concentrerai non pas sur ces questions plus vastes, mais sur la mondialisation uniquement dans le sens de l'intégration économique internationale - et plus particulièrement sur la transparence de commerce extérieur et des investissements.
Je tiens également à préciser, en ce qui concerne les investissements ou les flux de capitaux que je me concentrerai sur les flux de capitaux à long terme et très peu sur les flux de capitaux à court terme. Lors de crises financières récentes, au Mexique, en Russie ou en Asie de l'Est, les turbulences ont été causées en grande partie, au début du moins, par une exposition excessive à des dettes à court terme en monnaies étrangères. Tout le monde reconnaît maintenant que ces instruments financiers sont particulièrement vulnérables à des situations de crise. Dans la plupart des cas il n'y a pas eu assez de discipline dans l'octroi de prêts et trop de discipline par la suite. Les économistes les plus libéraux, exception faite de certains extrémistes par-ci, par-là (plutôt par-là que par-ci), pensent maintenant que les flux de capitaux à court terme devraient être soumis à une certaine forme de contrôle, bien qu'il y ait divergence quant aux formes spécifiques que le contrôle devrait prendre. On doit aussi se demander s'il est possible d'appliquer dans la pratique certaines formes de contrôle - par exemple, on a douté de la viabilité de l'impôt sur les transactions étrangères, que l'on appelle la taxe Tobin dans certains milieux économiques. Des expériences fructueuses ont été faites avec divers types de contrôles des transactions étrangères, mais pas avec la taxe Tobin. Les expériences du Chili et de la Malaisie sont significatives, et on peut en tirer certaines leçons, bien qu'il faille relever que les Chiliens ont supprimé leurs contrôles. Une majorité d'intéressés convient aussi qu'il est nécessaire de contrôler et de réguler les structures d'actifs et d'engagements des institutions financières.
Je voudrais revenir aux questions à long terme de l'intégration économique internationale. La sagesse populaire et les maîtres à penser des médias nous donnent souvent l'impression que nous nous trouvons face à une mondialisation d'une échelle sans précédent. Il en est ainsi parce que partout autour de nous nous assistons à une révolution des communications. Les distances deviennent très rapidement de plus en plus courtes. Dernièrement, alors que je circulais en Californie, j'ai observé un autocollant sur le pare-chocs d'une voiture devant moi sur lequel était écrit «la géographie c'est de l'histoire». Beaucoup d'économistes qui étudient les évolutions passées nous disent toutefois qu'en fait, d'après la plupart des indicateurs, le commerce et les marchés de capitaux ne sont pas plus mondialisés aujourd'hui qu'ils ne l'étaient à la fin du XIXe siècle.(Note 1)
Bien sûr, les coûts des communications ont baissé considérablement. Aujourd'hui un petit opérateur peut transférer des milliards de dollars en par simple click de sa souris sur son écran d'ordinateur. Et pourtant les indicateurs de l'intégration des marchés à long terme (tels que les coefficients des échanges ou des flux de capitaux à long terme par rapport au PIB) ne sont pas plus élevés qu'à la fin du XIXe siècle, bien qu'ils soient plus élevés aujourd'hui que durant la période qui a immédiatement suivi la Seconde guerre mondiale.
Il y a cependant au moins deux différences qualitatives entre la mondialisation d'aujourd'hui et la situation de la fin du XIXe siècle. Il y a d'autres différences dont je parlerai plus tard, mais permettez-moi d'en mentionner juste une ou deux en passant. D'une part, il y a le fait que par rapport à la fin du XIXe siècle quand le commerce international concernait essentiellement des produits génériques (un pays vendait, mettons, du blé, et achetait des textiles); aujourd'hui, un pays importe, et exporte aussi, très souvent le même produit, qu'il s'agisse de voitures ou de pièces d'ordinateurs. Les économistes appellent cela du commerce intra-industrie. Considéré sous l'angle qui nous intéresse, cela signifie que les produits échangés peuvent être remplacés beaucoup plus facilement et par conséquent la concurrence est beaucoup plus intense aujourd'hui, ce qui a certaines conséquences sur la demande de main-d'œuvre, dont je parlerai plus loin.
Le deuxième grande différence est que le XIXe siècle a certes connu une grande mobilité des capitaux comme c'est le cas aujourd'hui, mais le facteur de mobilité internationale était beaucoup plus symétrique car la main-d'œuvre était à cette époque aussi mobile au niveau international qu'aujourd'hui. Le XIXe siècle n'a pas seulement été marqué par les grandes migrations vers les Etats-Unis, l'Australie, la Nouvelle-Zélande, etc.. Il a aussi connu de grandes migrations de personnes venant de pays pauvres, y compris de la Chine et de mon propre pays, l'Inde. En ces temps, on n'avait même pas besoin d'un passeport pour aller d'un pays à un autre. Bien que l'on ne cesse de parler de mondialisation aujourd'hui, les citoyens de la plupart des pays, et même des pays les plus avancés, comme les Etats-Unis, investissent de fortes proportions de leur épargne dans leur propre pays. La plupart des pays ont un très grand secteur qui ne dépend pas des échanges.
Même à l'intérieur d'un pays, si l'on prend, mettons, un Etat des Etats-Unis (qui est un pays économiquement très intégré en ce qui concerne la circulation des biens et des capitaux); la majeure partie de l'économie de cet Etat est fondée sur des produits qui ne dépendent pas des échanges. Dernièrement, j'ai vu quelques statistiques pour l'Etat de Massachusetts, une économie absolument ouverte du point de vue de la mobilité des échanges et des capitaux. La production de biens servant aux échanges avec d'autres Etats ne représente que 30 pour cent de l'emploi total. Sur les marchés internationaux, même pour les produits qui sont susceptibles d'être exportés, l'arbitrage et la convergence des prix interviennent très lentement. Sur les marchés internationaux, en dépit de toute l'intégration des économies les plus avancées, certaines différences subsistent entre les taux d'intérêt réels. Par conséquent, on ne devrait pas exagérer le degré de mondialisation auquel nous assistons.
Nombre d'économistes qui s'inscrivent dans le courant général ne manquent pas une occasion pour propager la sainte vérité, à savoir a) que la transparence contribue à la croissance économique, et b) que la croissance économique atténue toujours la pauvreté. En vérité, les deux affirmations sont douteuses. Pour ce qui est de la contribution de la transparence à la croissance économique, beaucoup de travaux minutieux démontrent que dans l'ensemble des pays il n'existe pas vraiment de lien entre la transparence et le taux de croissance économique.(Note 2)
La plupart de ces études sont fondées sur des données globales, tous pays confondus. Mais des micro-études à l'intérieur d'un pays ne parviennent qu'à trouver des données ambiguës et divergentes en ce qui concerne le lien entre la transparence et le taux de croissance économique d'un pays.(Note 3)
Quant à l'autre affirmation - selon laquelle la croissance économique atténue toujours la pauvreté , il est certes vrai que lorsque la croissance économique est soutenue durant une période assez longue elle atténue en général la pauvreté et dans de nombreux cas certains types de croissance jouent un rôle. Il existe certains types de croissance qui n'atténuent pas la pauvreté, notamment ceux qui accroissent l'inégalité. Tel a souvent été le cas dans des sociétés où les inégalités sont grandes comme le Brésil, la Colombie, le Kenya et, bien entendu l'Afrique du Sud. Il faut donc examiner chaque cas beaucoup plus en profondeur et des statistiques plus minutieuses sont nécessaires. Les études statistiques sont particulièrement importantes pour que l'on puisse suivre l'impact d'autres facteurs en cours et arriver à un degré raisonnable de généralisation. Je pense que nous ne sommes pas encore arrivés à ce stade, bien que les médias et des publications populaires nous offrent constamment des généralisations peu sérieuses sur les effets de la mondialisation.
Le reste de ma conférence d'aujourd'hui sera centré sur quatre types d'effets de la transparence.
Je parlerai d'abord des effets de la transparence sur la productivité ou sur la valeur des produits. Ensuite, je parlerai des effets de la transparence sur la répartition des revenus. Troisièmement, j'examinerai les effets de la transparence sur les institutions de négociation collective ou sur les institutions du marché du travail. Et quatrièmement, je parlerai des effets de la transparence sur la sécurité économique. Il y a un lien entre tous ces effets, mais je les examinerai séparément dans ma démarche en raison de l'objectif que je me suis assigné ici.
Premièrement, je pense que les effets sont surtout très divers, certains vont dans un sens, et d'autres vont dans un autre sens. Deuxièmement, nous ne disposons pas encore de beaucoup d'études minutieuses, détaillées et approfondies qui nous donnent une généralisation sûre dans un sens ou un autre.
Permettez-moi de commencer avec les effets de la transparence sur la productivité ou sur l'efficience de la production. Pourquoi, l'efficience m'intéresse-t-elle? A mon avis, une justice sociale durable doit reposer sur une base d'efficience économique. Il s'ensuit que nous ne pouvons pas oublier les questions d'efficience. En général quand les théoriciens du commerce international parlent d'efficience ils se réfèrent aux gains qui résultent du commerce. Mais, à côté de ces gains qui sont enregistrés au fur et à mesure, le commerce et les investissements étrangers directs ont une influence significative sur l'efficience de la productivité. Cette influence s'exerce par le truchement de trois types de mécanismes.
Premièrement, le commerce international nous offre des biens d'équipement nouveaux et moins chers mais aussi ce que les économistes appellent des produits intermédiaires - matières brutes, composants, pièces détachées, etc. - qui sont parfois plus importants que les biens d'équipement.
Deuxièmement, il y a les idées nouvelles. Le commerce et les investissements nous apportent des techniques et des idées nouvelles de pays étrangers. Troisièmement, et ce facteur est tout aussi important, il y a la discipline de marché - les producteurs qui doivent être compétitifs sur le marché mondial doivent toujours être sur leur garde. S'ils se reposent sur leurs lauriers, s'ils deviennent moins vigilants, alors ils seront perdants dans la concurrence internationale, et cette menace fait des merveilles pour l'efficience de la productivité.
Permettez-moi d'exprimer certains doutes même au sujet de ces mécanismes. Prenons un investisseur étranger direct. Souvent les investissements étrangers directs sont reçus comme un moyen de transférer de la technologie, et je ne doute pas qu'il y a de nombreux cas dans lesquels ils permettent d'améliorer la technologie du pays, mais il ne faut pas exagérer non plus. Par exemple, des travaux minutieux très récents démontrent que dans les pays en développement, même si le pays tire profit des idées et des biens que lui apportent des sociétés multinationales, il y a très peu de retombées positives pour les entreprises nationales à part les opérations en association dans la même industrie, contrairement à ce que l'on pensait.(Note 4)
Pourquoi cela est-il important? Parce que nous ne voulons pas avoir une économie enclavée, nous voulons une répartition des gains; en fait, beaucoup de pays en développement essaient de subventionner les investissements étrangers dans l'espoir que de tels investissements profiteront à tous. Les économistes sont en train de réexaminer la valeur de telles subventions.
Quelques fois la nouvelle technologie qui arrive n'est pas vraiment une technologie nouvelle, seulement un nouveau nom de marque. Cela vaut tout particulièrement pour les produits pharmaceutiques. Le secteur des produits pharmaceutiques est une industrie à forte intensité de recherche qui est extrêmement protégée par des brevets. Très souvent un brevet est obtenu pour un nouveau produit pharmaceutique, mais en fait il ne s'agit pas d'un produit nouveau. Les sociétés demandent des brevets pour lutter contre la concurrence et bien entendu, comme nous le savons tous, elles peuvent vendre ces produits à des prix exorbitants. J'en arrive à un aspect très important de la mondialisation : les droits de propriété intellectuelle dans l'économie internationale. Vous savez que dans le cadre des négociations d'Uruguay un accord dénommé TRIPS (Trade Related Aspects of Intellectual Property Rights = aspects des droits de propriété intellectuelle qui touchent au commerce) a été signé. Pour dire les choses carrément, je pense que cet accord est une duperie pour les pays en développement. Parce que l'on veut défendre les droits de propriété intellectuelle, ce sont ni plus ni moins des milliards de dollars de bénéfices de monopoles qui sont transférés des pays pauvres aux pays riches, tout cela sous prétexte de promouvoir les inventions et les innovations dans les pays riches. Nous - et tout particulièrement les habitants de l'Afrique du Sud savons que certaines conséquences sont une question de vie ou de mort. Cet aspect est devenu le principal thème des discussions sur les médicaments contre le SIDA produits par des multinationales de l'industrie pharmaceutique.
Les théoriciens du commerce international qui s'inscrivent dans le courant général(Note 5) ne sont guère en faveur de l'imposition de prix exorbitants aux pays en développement pour l'achat de médicaments protégés par un brevet. Les pays riches nous disent toujours que les brevets et les prix élevés sont nécessaires pour financer les investissements à l'étranger. Une des raisons pour lesquelles cette affirmation n'est pas fondée est que pour ces produits le marché principal se trouve dans les pays riches, et le fait que les pays en développement protègent les droits de propriété avec le même zèle ou non ne fera finalement pas beaucoup de différence pour l'origine des innovations. Deuxièmement, il y a bien entendu beaucoup de cas pour lesquels la demande principale de médicaments est potentiellement dans les pays pauvres (notamment pour les médicaments contre des maladies tropicales telles que le paludisme). Toutefois, même dans ces cas il ne fait pas de doute que l'établissement des prix par des monopoles qui possèdent les brevets est souvent socialement peu utile. Beaucoup d'économistes font maintenant des suggestions intéressantes afin de trouver une solution intermédiaire permettant de préserver les incitations privées pour les innovations; la société intervient toutefois pour défendre les prix à la consommation sous pressions. L'idée d'une coopération internationale pour la recherche d'un vaccin contre le paludisme est un exemple très intéressant puisque les multinationales pharmaceutiques, l'Organisation mondiale de la santé (OMS) et les gouvernements locaux ont décidé de déployer leurs efforts en commun. Les gouvernements locaux apporteront leur contribution en offrant une garantie de marché pour les multinationales pharmaceutiques si celles-ci mettent au point un produit satisfaisant. Je pense qu'au cours des prochaines années les politiques seront mises en œuvre de façon différente et ces politiques ne défendront ni l'établissement de prix exorbitants grâce l'obtention de brevets ni une liberté totale pour tous. Elles chercheront plutôt des moyens ingénieux pour arriver à des solutions intermédiaires. Comme je l'ai déjà relevé, les théoriciens ne pensent pas que l'ancien système d'établissement de prix exorbitants grâce à la protection des brevets soit la seule façon d'encourager les innovations.
En ce qui concerne la deuxième question, à savoir les effets de la transparence sur la répartition des revenus, partout dans le monde certainement dans les rues de Seattle et ailleurs on a entendu beaucoup de choses sur les effets que la mondialisation a sur la répartition des revenus. Je pense que l'on parle trop, de part et d'autre, sans se fonder sur des travaux de recherche objectifs et solides. D'une part on entend constamment que la mondialisation nuit toujours aux pauvres, tandis que les milieux du commerce international, des intérêts financiers et des organisations internationales affirment que la mondialisation aide les pauvres. Je pense qu'il est important de bien faire la part des choses. Une analyse de certains faits porte à penser qu'il y a des avantages et des inconvénients, comme je l'ai déjà relevé, et que certains effets sont très divers. La théorie internationale traditionnelle nous dit qu'avec l'expansion du commerce international, l'inégalité entre les travailleurs qualifiés et les travailleurs non qualifiés devrait diminuer dans les pays en développement. Etant donné que ces pays ont un avantage comparatif pour la production de biens à fort coefficient de main-d'œuvre peu qualifiée, l'expansion profitera aux travailleurs non qualifiés pauvres des pays en développement. Mais on peut aussi choisir une autre voie théorique et disposer les biens selon l'intensité de qualification qu'ils requièrent, en mettant les biens à fort coefficient de main-d'œuvre non qualifiée à une extrémité et les biens à faible coefficient de main-d'œuvre qualifiée à l'autre extrémité. Songez à tout l'éventail qui est compris entre les deux extrémités. Maintenant, avec l'expansion du commerce international il est possible que certains produits qui se situent à l'extrémité des produits à faible intensité de qualification dans les pays riches seront désormais produits dans les pays pauvres. Cela ne signifie toutefois pas que ces produits sont des biens à faible intensité de qualification dans le contexte d'un pays pauvre. En d'autres termes, bien que le commerce déplace la production des pays riches vers les pays pauvres, cette production peut encore être à forte intensité de qualification dans le contexte du pays pauvre et il est encore possible que, en raison de cette expansion du commerce dans les pays en développement, ceux qui y gagneront seront les travailleurs les plus qualifiés du pays en développement. En fait, certains économistes ont trouvé des preuves empiriques - principalement en Amérique latine (par exemple au Mexique et au Chili) - pour affirmer que l'expansion du commerce a pour effet, dans un pays en développement, non pas de réduire l'inégalité mais de l'accroître.(Note 6)
Il y a d'autres raisons qui expliquent pourquoi les pauvres des pays en développement ne tirent pas profit de l'expansion du commerce. Par exemple, la théorie traditionnelle part en général du principe que les travailleurs qui contribuent à la production - ce que les économistes appellent les facteurs de production - ont une mobilité qui leur permet de passer d'un emploi à un autre. Nous savons toutefois que dans la réalité tel n'est pas le cas. Maintenant, dès que l'on introduit le fait qu'il y a une certaine insuffisance de mobilité des facteurs de production, on peut à nouveau démontrer que l'expansion du commerce ne profite pas forcément aux pauvres. Prenons, par exemple, le cas des femmes qui dans nombre de pays africains travaillent dans un secteur de subsistance, l'industrie alimentaire. Avec l'expansion du commerce extérieur, les personnes auxquelles cette évolution profite sont celles qui travaillent dans les secteurs commerciaux produisant des biens pouvant être exportés, qui emploient surtout des hommes, comme tel est le cas dans beaucoup de pays. Pour ceux qui travaillent dans le secteur de la production alimentaire de subsistance, un secteur qui ne vit pas des échanges dans bien des cas, leur situation empirera dans une certaine mesure. Il est donc possible que l'expansion du commerce aggrave l'inégalité entre hommes et femmes. En revanche, si l'industrie d'exportation emploie surtout des femmes (comme l'industrie du vêtement au Bangladesh et à Maurice), les femmes devraient pouvoir tirer profit de l'augmentation des exportations. Les effets varient donc vraiment d'un pays, d'un secteur et d'un contexte à un autre.
Des études empiriques effectuées(Note 7) au Maroc, au Venezuela, au Mexique et en Côte d'Ivoire portent à penser qu'il existe un autre effet, ou plus précisément, une absence d'effet de la réforme du commerce. Permettez-moi de donner un exemple du Maroc. Le Maroc a introduit une profonde réforme du commerce (je crois au milieu des années 80) qui a réduit très considérablement les entraves à la liberté du commerce. Les tarifs ont été sensiblement réduits et les contingents ont en fait été supprimés. Maintenant, après 10-15 ans, nous avons suffisamment de données pour analyser le cas du Maroc. Nombre de personnes pensaient qu'avec une telle réduction des mesures de protection, il y aurait un fléchissement des salaires et de l'emploi dans l'industrie. Mais les faits montrent qu'au Maroc (et dans d'autres pays) beaucoup d'entreprises se sont adaptées à la diminution des mesures de protection en réduisant les bénéfices excessifs qu'elles réalisaient auparavant. Comment sont-elles parvenues à réaliser des bénéfices excessifs avant la réforme? Ces bénéfices résultaient essentiellement du fait qu'il s'agissait de monopoles nationaux, qui déployaient leurs activités à l'abri des mesures de protection. Les entreprises se sont adaptées en décidant de réduire les bénéfices excessifs plutôt que de supprimer des emplois. En fait, dans certains cas, on peut démontrer qu'avec le déclin du pouvoir que les monopoles avait acquis grâce aux mesures de protection la production a en fait augmenté, et l'emploi s'est amélioré. Il s'ensuit que les effets de la réforme du commerce sur l'emploi sont parfois ambigus.
Il est particulièrement important de comprendre les effets sur l'emploi dans le cas de la libéralisation du commerce agricole. Dans beaucoup de pays en développement (pas tous) l'agriculture est relativement à forte intensité de main-d'œuvre. L'expansion des exportations de produits agricoles, plus particulièrement de ceux venant de petites exploitations agricoles, devrait aider les travailleurs. Il y a également un effet indirect qui contribue à améliorer l'emploi; les exploitants agricoles qui peuvent tirer profit de l'expansion du commerce demandent le genre de biens qui sont le plus susceptibles d'avoir une incidence sur des activités rurales. Ces activités rurales sont également à forte intensité de main-d'œuvre - par exemple, la construction, les services personnels, la production manufacturière simple. Nous avons donc l'effet direct et l'effet indirect de la libéralisation du commerce agricole dans divers contextes (je ne dirais pas tous les contextes) qui aident les travailleurs.
Mais nous n'observons pas beaucoup d'effets de ce genre dans la réalité, et une des raisons à cela est qu'il n'y a pas suffisamment de mondialisation du commerce en ce qui concerne l'agriculture et le principal coupable est le protectionnisme des pays développés - tout particulièrement de l'Europe, du Japon et des Etats-Unis. Il est triste que les manifestations à Seattle aient détourné l'attention de ce fait et aient compromis la proposition de libéralisation du commerce agricole défendue par le groupe de pays «Cairns», dont je crois l'Afrique du Sud fait partie. J'aurais aimé voir les manifestants s'élever contre le protectionnisme dans les pays développés, notamment contre les mesures de protection particulières dont bénéficient l'agriculture, le textile et l'habillement. Et pourtant le protectionnisme des pays développés nuit beaucoup plus aux pauvres de ce monde que la totalité des ateliers de misère des pays en développement.
Il y a deux autres aspects importants de la libéralisation du commerce agricole. D'une part il y le fait (et il s'agit d'un problème grave en Afrique) que les conseils de commercialisation de l'Etat organisaient le commerce agricole dans beaucoup de pays africains. En raison des activités déployées par ces conseils de commercialisation, les exploitants agricoles recevaient une faible proportion des prix de seuil franco frontière, des prix qui prévalaient sur les marchés internationaux. Mais après la libéralisation, l'augmentation des prix à l'exportation pour certains de ces biens n'a parfois pas été répercutée sur les producteurs car les circuits de commercialisation ne sont pas compétitifs. Les conseils de commercialisation ont perdu de leur importance, mais les nouveaux négociants n'ont pas su devenir compétitifs: un monopole de commercialisation public a souvent été remplacé par un monopole privé. Et c'est ainsi que les agriculteurs qui vendent leurs produits à ces négociants ont continué à être exploités dans certains cas. De plus, les conseils de commercialisation ou des entités para-étatiques similaires octroyaient des crédits aux agriculteurs, et, avec le déclin du rôle d'entités d'Etat, les arrangements de prêts ou les systèmes de crédit existants pour les agriculteurs ont également perdu de leur importance. Il s'agit donc d'une question importante qu'il faut garder à l'esprit, tout spécialement en Afrique.
Le deuxième problème résulte du fait que lorsque le commerce était limité sous le régime antérieur, les prix des produits agricoles étaient souvent établis à un niveau trop bas pour diverses raisons. Avec la libéralisation du commerce, ce qui se passe immédiatement est que les prix des produits alimentaires augmentent en raison de l'accroissement des exportations, ce qui pose un gros problème pour les pauvres du pays. Lorsque les prix des produits agricoles augmentent, les pauvres (par exemple, ceux qui n'ont pas de terres) subissent un préjudice, bien que certains petits fermiers qui sont des vendeurs nets de produits agricoles tirent peut-être profit de la nouvelle situation. Les salaires de ceux qui ne possèdent pas de terres ne progressent souvent pas au même rythme que les prix auxquels les producteurs peuvent vendre. Certains pauvres peuvent donc être les perdants de la libéralisation du commerce agricole. Arrêter la libéralisation du commerce agricole n'est pas la solution. Au lieu de laisser souffrir les petits fermiers parce que les prix sont trop bas, le problème peut être atténué par une distribution publique ciblée de produits agricoles ou des programmes de promotion de produits alimentaires de qualité, ou des programmes de rémunération alimentaire du travail ou des programmes de travaux publics, ce qui serait beaucoup mieux que de mettre un terme à la libéralisation des échanges.
Je voudrais passer maintenant à la troisième série de facteurs - les effets de la transparence sur les institutions de négociation collective. Je pense qu'il est indéniable que la mondialisation, dans le sens qu'il y a plus de concurrence sur le marché des produits, et dans le sens de ce que j'appellerai la différence de mobilité entre les employeurs et celle des travailleurs (à savoir que les employeurs peuvent transférer les capitaux d'un pays à un autre plus facilement que les travailleurs peuvent se déplacer d'un pays à un autre), peut engendrer des forces qui réduisent le pouvoir de négociation des employés. Permettez-moi de mentionner un ou deux mécanismes par le truchement desquels cela arrive. Par exemple, quand la concurrence sur le marché des produits s'accroît, la marge de bénéfices des entreprises diminue, et dans la mesure où la main-d'œuvre syndiquée participe aux bénéfices (ce que les économistes appellent la participation aux bénéfices), tant le capital que la main-d'œuvre seront les perdants d'un déclin du pouvoir de monopole de l'entreprise. En général, les travailleurs perdent beaucoup plus que le capital - en partie à cause de leur différence de mobilité, étant donné que le capital a plus d'options que les travailleurs et plus spécialement les travailleurs peu qualifiés.
Les économistes évaluent cela par ce qu'ils appellent l'élasticité de la demande de main-d'œuvre. L'élasticité de la demande de main-d'œuvre permet de déterminer la mesure dans laquelle des revendications salariales pourraient entraîner un fléchissement de l'emploi. Certains faits, qui ne permettent pas forcément de tirer des conclusions, démontrent que cette élasticité s'est accrue en même temps que la concurrence sur le marché des produits et la différence de mobilité.(Note 8) En d'autres termes, des revendications salariales d'un certain ordre conduisent à un fléchissement plus considérable de l'emploi, ce qui incite tant les travailleurs syndiqués que les travailleurs non syndiqués à modérer leurs revendications salariales. Avec une participation aux bénéfices moindre, les travailleurs sont parfois moins enclins à s'affilier à un syndicat. De même, comme je l'ai déjà indiqué, plus la mobilité des travailleurs est réduite, et plus leur pouvoir de négociation est faible. Les travailleurs qualifiés conservent mieux leur position de négociation car, d'une façon ou d'une autre, ils ont une plus grande mobilité. Il y a plus de sous-traitance en faveur du secteur informel; dans bien des pays, le secteur informel est celui où les droits de négociation collective sont les moins protégés. De plus, une technologie nouvelle a aussi pour conséquence que de grandes entités de travail sont remplacées par des unités de production plus petites et plus dispersées. Il s'ensuit que les mécanismes que j'ai mentionnés ici ont eu pour effet de réduire le pouvoir des institutions de négociation collective.
Il y a ces forces mondiales qui réduisent le pouvoir de négociation des travailleurs, mais je pense qu'il existe aussi au moins deux facteurs restrictifs. D'une part les travailleurs peuvent interrompre toute une chaîne de production mondiale. Que veux-je dire? Aujourd'hui, comparé à il y 30-40 ans en arrière, beaucoup de produits sont fabriqués au niveau mondial, en ce sens que si un produit final se compose de 30 pièces différentes, les divers stades de production interviennent dans des pays différents. Il s'ensuit que les travailleurs d'un pays qui fabriquent une pièce indispensable dans le processus de production détiennent un pouvoir potentiel d'interrompre le processus. Imaginez qu'un certain produit doive être vendu sur le marché de Noël aux Etats-Unis, mettons dans le grand magasin Macy; le produit se compose de 20 pièces différentes qui sont produites dans des pays différents, et il y a une date limite pour le marché de Noël. Ces circonstances accroissent le pouvoir d'interruption des travailleurs, mais seulement dans une mesure limitée. Les producteurs sont conscients de cette possibilité et prennent des mesures pour s'assurer que s'il y a une interruption quelque part ils pourront sauvegarder leurs options - c'est-à-dire qu'ils prennent des mesures pour prévenir une interruption avant qu'elle puisse se produire. Mais je tenais à signaler cette évolution comme un facteur qui pourrait éventuellement accroître le pouvoir de négociation des travailleurs.
Le deuxième facteur restrictif est une question beaucoup plus vaste qui est liée à la centralisation de la négociation. J'ai toujours été frappé par une caractéristique institutionnelle des marchés du travail - comment se fait-il que dans beaucoup de secteurs de mon pays, l'Inde, tout comme dans le pays où je réside, les Etats-Unis, les syndicats sont en général décentralisés et résolument opposés à la transparence, tandis que les syndicats de certains autres pays, comme les pays scandinaves, sont très puissants, relativement centralisés et favorables à la transparence (et tel est le cas depuis bien des décennies). Comme je l'ai déjà dit, la mondialisation peut nuire aux intérêts des travailleurs mais la centralisation donne aux travailleurs la capacité de mieux faire face à cette évolution que dans les cas où les syndicats sont fragmentés. Il y a toujours ceux qui tirent profit de la mondialisation et ceux qui y perdent. J'emploie le terme mondialisation, mais ce n'est pas tout à fait le mot juste, car je me suis aussi demandé pourquoi les Japonais ont également tendance à mieux coordonner leurs revendications syndicales, bien que leurs syndicats soient parmi les plus décentralisés. En fait au Japon, les syndicats sont souvent des syndicats de société et, comme pour beaucoup d'autres choses, les Japonais peuvent tout faire d'une façon beaucoup plus coordonnée que la plupart d'entre nous; cela vaut également pour les négociations des travailleurs. Ces syndicats de société se réunissent pour ce qu'ils appellent l'Offensive du printemps, au cours de laquelle ils coordonnent leurs revendications salariales. En général, il est donc important de voir s'il existe certaines caractéristiques institutionnelles qui permettent à certains pays de mieux faire face aux effets de la mondialisation. Je tiens à ajouter immédiatement que les normes institutionnelles spécifiques et les circonstances historiques qui ont conduit à la centralisation de la négociation dans les pays scandinaves ne peuvent pas être reproduites facilement ailleurs.
Le quatrième et dernier aspect est l'effet de la transparence sur la sécurité économique. La transparence est souvent à l'origine de beaucoup plus d'insécurité et de perturbations, et certains secteurs en tirent profit tandis que d'autres y perdent. Au fur et à mesure que certaines communautés se désintègrent et que d'anciens réseaux sociaux disparaissent, de nouveaux regroupements et de nouveaux réseaux apparaissent; certaines usines de productivité élevée se tirent bien d'affaire sur les marchés internationaux, tandis que certaines usines de faible productivité sont évincées. Quand je pense à cet aspect de la mondialisation, une métaphore de la nature de la partie du monde dont je suis originaire me revient souvent à l'esprit. Je viens de la partie orientale du sous-continent indien, plus précisément du Delta du Bengale, un des plus grands deltas du monde. Plusieurs cours d'eau puissants venant de la chaîne himalayenne déferlent fougueusement à travers ce delta et déversent d'énormes quantités d'eau dans l'océan, et en passant ils causent beaucoup de dégâts. Quelques fois ils sortent de leur lit. Quand on regarde certains de ces fleuves impétueux, ils sont bien entendu magnifiques, mais on observe aussi d'énormes dévastations. Sur une rive les eaux fougueuses dévorent des terres agricoles, des parties de villages, et beaucoup de structures. Pendant ce temps, sur l'autre rive, des terres nouvelles se constituent avec les alluvions qui donnent un sol très fertile. Au fur et à mesure que ces terres apparaissent de l'autre côté du fleuve, les fermiers se précipitent pour les occuper, car le sol est très fertile. On assiste donc à de la destruction d'un côté et à de la création de l'autre côté. En un sens, cela me rappelle ce qu'un célèbre économiste, Joseph Schumpeter, a appelé la destruction créative - une caractéristique importante du capitalisme et certainement une caractéristique très importante du capitalisme mondialisé. Je voudrais commenter cet aspect avant de clore ma conférence.
Mais laissez-moi mentionner d'abord un autre aspect d'insécurité qui préoccupe beaucoup de personnes. D'aucuns craignent que la mondialisation conduise à une plus grande exposition aux fluctuations des marchés internationaux. Mais plusieurs biens sont en fait plus stables sur le marché mondial que sur les marchés locaux? Parce que le marché mondial permet une plus grande diversification. Si l'on dépend d'un produit agricole qui est capital pour l'économie, et si l'on dépend uniquement du marché local, il est possible que l'on voit que les prix de ce marché fluctuent énormément. Par exemple, si la récolte subit soudainement des dégâts dus à des conditions atmosphériques, les prix de la récolte sur le marché local s'en ressentiront immédiatement et seront touchés de plein fouet. Mais si l'on a accès au marché mondial, les dégâts que subit une récolte dans un pays peuvent être compensés par une bonne récolte dans un autre pays, grâce aux personnes qui ont suivi les fluctuations des prix agricoles sur le marché mondial. Pour beaucoup de biens dans la plupart des pays, les fluctuations sont moins prononcées sur le marché mondial que sur le marché intérieur.
Je voudrais maintenant revenir à l'aspect de la plus grande importance que j'ai mentionné au sujet de la sécurité. La principale préoccupation, est bien entendu, la sécurité de l'emploi. Et je suis sur le point de dire quelque chose qui est forcément sujet à controverse. Je pense qu'il est très important de faire une distinction entre la sécurité de l'emploi et la sécurité du revenu. Je pense que la justice sociale exige que chacun de nous, tout particulièrement les pauvres, ait droit à une certaine forme de sécurité du revenu ou d'un filet de sécurité, et en cas de suppressions d'emplois, tous les salariés ont droit à un programme de recyclage et de redéploiement adéquat. Mais la justice sociale ne nous donne pas forcément le droit de garder un emploi particulier, peu importe la façon dont nous faisons notre travail, ou le fait que ce type d'emploi est devenu superflu dans la nouvelle configuration technologique d'une économie de concurrence ouverte. Je suis parfaitement conscient des conséquences socio-psychologiques de la perte d'un emploi. Je connais aussi les cas de privations humaines, mais certains de ces cas pourraient être évités avec des programmes de sécurité du revenu. Je tiens également compte de l'argument économique selon lequel en occupant longtemps le même emploi on acquiert des qualifications spécifiques à cet emploi. Je pense par conséquent qu'il faut toujours garder à l'esprit les avantages et les inconvénients. La justice sociale ne nous donne toutefois pas forcément le droit de garder un emploi particulier, même si elle nous donne droit à une sécurité du revenu. Aujourd'hui, des idées gauchistes sont souvent liées à la stagnation économique car on ne tient pas toujours compte de cette différence entre la sécurité de l'emploi et la sécurité du revenu. Même avec le système japonais (et je parle du système qui a existé jusqu'en 1990) dans lequel l'emploi était normalement à vie, la sécurité économique allait apparemment de pair avec le progrès économique. Si l'on examine ce système avec soin, on constate que ce qui était garanti était une sécurité économique générale pour le travailleur. Mais les salariés étaient constamment transférés d'un emploi à un autre, d'une tâche à une autre, d'une partie de la société à une autre. En d'autres termes, le capital japonais garantissait une certaine forme de sécurité économique au travailleur, mais il ne lui permettait pas forcément de rester à un emploi particulier. En parvenant à conserver un emploi particulier, on dispose, si je peux utiliser une expression économique, d'un atout, puisque l'on a droit à un revenu annuel - à un flux de revenu annuel garanti. Ce concept selon lequel un emploi particulier est un avantage doit, je crois, être examiné d'une façon critique.
En fait, je viens d'un des pays où cette idée a été poussée à l'extrême. En Inde, dans certains cas on va même jusqu'à considérer l'avantage d'avoir un emploi particulier comme un avantage héréditaire. Par exemple, quand un travailleur d'une aciérie est frappé d'invalidité ou meurt en cours d'emploi, les travailleurs organisés exercent de fortes pressions pour qu'il soit remplacé par son héritier (par exemple par son fils). Ce remplaçant peut être un travailleur incompétent, alors que des centaines de travailleurs plus qualifiés restent sans emploi derrière la grille de l'usine. On est coincé si l'on doit engager un tel travailleur incompétent . Ce n'est pas seulement l'usine qui souffre parce qu'elle est obligée d'engager un travailleur incompétent. Pour moi, la chose la plus importante est que les personnes au chômage souffrent. Pourquoi ? Un employeur sait que s'il engage une personne donnée, il ne pourra pas s'en débarrasser. Il le sait d'avance, et par conséquent il utilise une technologie à forte intensité de capital - même si un très grand nombre de personnes n'ont pas d'emploi. L'employeur est incité à opter pour une technologie à forte intensité de capital, alors qu'il devrait adopter pour une technologie à forte intensité de main-d'œuvre quand un grand nombre de personnes n'ont pas d'emploi. Il ne s'agit pas d'une question de morale, mais d'une question économique. Il se peut que l'employeur veuille avoir une technologie à forte intensité de main-d'œuvre, mais il craint d'être coincé avec certains travailleurs qu'il ne pourra pas adapter. Cette notion particulière de la sécurité de l'emploi qui suppose la conservation d'un emploi donné n'a pas seulement des effets néfastes pour la société, mais également pour nombre de personnes sans emploi. En fait, quand cette restriction existe, il arrive fréquemment qu'une adaptation aux changements de la technologie ou du marché ne soit pas possible. L'employeur y renonce et en Inde son entreprise est alors «qualifiée» de malade; les salariés sont employés par une entreprise malade et le gouvernement subit des pressions politique pour reprendre cette entreprise. C'est ainsi qu'en Inde, le gouvernement est le plus grand fournisseur de prestations de charité pour les entreprises malades.
A mon avis, cette situation n'aide pas la gauche ou la cause de la justice sociale en raison de l'énorme injustice qu'elle implique pour les nombreuses personnes qui n'ont pas d'emploi ou qui sont sous-employées. Je sais que ce que je dis ne plaira pas à mes amis qui sont actifs au sein de mouvements du travail dans diverses parties du monde. Mais si nous ne pouvons plus faire la distinction entre la sécurité d'un emploi donné et la sécurité économique en général, nous serons tous perdants dans une économie mondialisée ou nous ne pourrons plus prétendre que nous défendons les droits des travailleurs d'un petit groupe privilégié, principalement dans le secteur public. Nous devons aussi accorder beaucoup plus d'attention à la conception de politiques qui contribuent davantage à la création d'emplois pour les personnes qui ne trouvent pas de travail et pour celles qui sont employées dans le secteur informel - sans pour autant compromettre la sécurité du revenu des personnes qui travaillent déjà dans le secteur formel. On commence à réfléchir aux moyens d'atteindre un tel objectif. Comment peut-on promouvoir la création de plus d'emplois pour ceux qui ne trouvent pas de travail ou qui sont sous-employés et pour ceux qui travaillent dans le secteur informel, sans compromettre les emplois du secteur formel.
Une suggestion de politique qui a parfois été examinée, et je pense qu'il faudrait en parler plus souvent - est la politique de subventions de salaires. L'idée est qu'un accord devrait exister entre les employeurs, les travailleurs et le gouvernement en ce qui concerne des politiques telles que celle qui accorde des subventions de salaires. L'objectif est d'inciter (non pas de contraindre) l'employeur à engager un plus grand nombre de personnes. Cela ne devrait pas seulement aider les travailleurs déjà employés, mais permettre aussi de créer plus d'emplois. La question est de savoir comment nous pouvons réellement financer le versement de subventions de salaires. D'autres suggestions ont été faites. Je pense tout simplement - mais le problème est compliqué et que n'avons pas le temps de l'aborder ici - à une forme d'impôt à la consommation progressif (non pas d'un impôt sur le capital), tout particulièrement d'un impôt sur la consommation de luxe. Et il y a d'autres stratégies dont il convient de parler. En fait, on estime d'une façon générale que les stratégies des syndicats devraient être plus globales. Beaucoup de syndicats reconnaissent maintenant qu'ils doivent obtenir l'appui du secteur informel et s'occuper des problèmes de ce nouveau secteur potentiel de membres. Sinon, la force des anciens syndicats qui est fondée sur la protection d'une minorité de personnes qui ont déjà un emploi s'érodera avec le temps.
En résumé, au cours de cette conférence j'ai essayé de mettre l'accent sur le fait que la transparence ou la mondialisation, c'est-à-dire une intégration économique internationale, a des effets divers et les situations qui résultent de cette évolution ne sont pas toujours très nettes; une généralisation n'est pas facile, et il est clair que les effets de la mondialisation varient d'un pays à un autre, d'une situation spécifique qui prévalait par le passé à une autre. Avant de nous lancer dans une rhétorique radicale, nous devrions examiner ces complexités. Je pense qu'il y a de très nombreux aspects que ceux qui s'intéressent à ce domaine peuvent commencer à étudier et ce genre de travaux de recherche peut aider les dirigeants politiques. J'ai également mis l'accent sur la nécessité de penser autrement que par le passé car nous n'avons pas encore de réponses claires pour certains problèmes qui se posent. Je crois nous devons apprendre à penser différemment et oublier parfois nos anciens dogmes.
Note 1:
Voir, par exemple, Alan Taylor, «International capital mobility in history» (Mobilité internationale des capitaux dans l'histoire), NBER Working
Paper no. 5743, 1999; et A. Glyn & R. Sutcliffe, «Still underwhelmed: Indicators of globalization and their misinterpretation» (Toujours sans
données valables: Les indicateurs de la mondialisation et leurs mauvaises interprétations), Review of Radical Political Economy, 1999.
Note 2:
Voir, par exemple, Ann Harrison and Gordon Hanson, , «Who gains from trade reform? Some remaining puzzles» (A qui profite la réforme
économique? Quelques questions restées sans réponse), Journal of Development Economics, juin 1999; et Francisco Rodríguez and Dani Rodrik,
«Trade policy and economic growth: A skeptic's guide to the cross-national evidence» (La politique commerciale et la croissance économique: Un
guide sceptique vers des faits transnationaux), avril 1999, (non publié).
Note 3:
Voir , par exemple, Ann Harrison and Ann Revenga, «The effects of trade policy reform: What do we really know?» (Les effets de la réforme
de la politique commerciale: Que savons-nous réellement?) NBER Working Paper no. 5225, 1995.
Note 4:
Voir la discussion dans Harrison and Hanson, op. cit.
Note 5:
Pour une discussion théorique des arguments, et d'autres références, voir Elhanan Helpman, «Innovation, imitation, and intellectual property
rights» (Innovation, imitation et droits de propriété intellectuelle), Econometrica, novembre 1995.
Note 6:
Voir la discussion et d'autres références dans Harrison and Hanson, op. cit.
Note 7:
Voir Harrison and Revenga, op. cit.
Note 8:
Pour une discussion voir Matthew Slaughter, «International trade and labour-demand elasticities», (Les élasticités du commerce international et
de la demande de main-d'oeuvre) non publié, 1999; and Dani Rodrik, «Has globalization gone too far?» (La mondialisation est-elle allée trop loin),
Institute for International Economics, Washington D.C., 1997.
Efficience-équité: un dilemme?
Ma conférence précédente traitait des effets de l'intégration économique internationale sous quatre points de vue: l'efficience de la productivité, la répartition des revenus, les institutions de négociation collective et la sécurité économique. Cette conférence porte sur l'ensemble des questions liées au dilemme efficience-équité.
La mondialisation concerne la compétitivité sur les marchés et l'efficience. Pour que la justice sociale, dans notre intérêt à nous tous, soit durable, elle doit être fondée sur une économie suffisamment efficiente. La productivité est extrêmement importante du point de vue de la sécurité sociale. Comme l'a dit un jour l'économiste de gauche Emmanuel(Note 9)sans mâcher ses mots: «si le capitalisme est l'enfer, il existe au moins un enfer encore plus redoutable: celui du capitalisme moins développé». Il est par conséquent important pour nous que l'économie soit plus productive afin que nous puissions continuer à déployer nos efforts en faveur de la justice sociale sur une base durable. Certaines personnes ne sont peut-être pas encore familiarisées avec l'expression «efficience-équité: un dilemme?», l'idée, en un sens, est toutefois profondément ancrée dans l'opinion publique et dans la pensée académique.
L'opinion publique de la droite, ou même du centre, du spectre politique continue à affirmer que si nous voulons atteindre l'objectif de l'équité ou de la justice sociale, bien des principes de l'efficience seront violés; nous ne devrions par conséquent pas trop penser à l'équité car elle sera forcément très onéreuse. A gauche, l'idée d'un dilemme revient - nous voulons la justice sociale et, oui, il y des coûts du point de vue de l'efficience, mais ces coûts sont secondaires, notre objectif premier étant la justice sociale et l'équité; des deux côtés on s'accorde à reconnaître qu'il y a un dilemme efficience-équité. D'autres économistes, dont je fais partie, contestent maintenant cette affirmation. Il n'y a pas forcément dilemme, et c'est là le thème principal de ma deuxième conférence.
Puisque nous parlons d'efficience, je me souviens qu'il y a quelque temps j'ai lu un article sur un journaliste d'un périodique de Chicago, qui dans les années 1890 avait publié une chronique satyrique sur le multimilliardaire John D. Rockefeller. Il avait écrit que M. Rockefeller se comportait comme s'il était membre d'une Société de prévention de la cruauté de l'argent. Quand des personnes qui sont membres de la Société de prévention de la cruauté contre les animaux voient que l'on maltraite des animaux, ils vont sauver les animaux et les adoptent. Mais, quand M. Rockefeller se rendait compte que l'argent était utilisé de manière inefficace, il prenait tout simplement l'argent et le gardait pour lui-même; il contribuait ainsi, à sa façon, à la solution du dilemme équité-efficience. Le raisonnement est le suivant: si certaines personnes utilisent de l'argent de manière inefficace, on leur enlève l'argent et le donne à des personnes qui peuvent être très riches, mais qui sauront l'employer utilement. Bien entendu, ce dilemme est - je dirais - une des pierres angulaires du courant prédominant de la doctrine économique. Il n'existe pratiquement pas un manuel d'économie qui n'accepte pas l'existence de ce dilemme. L'idée générale est que si l'on veut redistribuer, apporter un soutien de revenu aux pauvres, instituer la sécurité sociale et introduire d'autres politiques de réduction de la pauvreté, il faut bien entendu financer ces programmes. Et, pour réunir les fonds, on introduit en général divers types d'impôts progressifs ou d'autres variables économiques, qui vont saper les mesures d'incitation à travailler, à investir ou à innover.
Un économiste américain, Arthur Okun(Note 10) , a dit que les transferts des riches aux pauvres, même quand ils sont souhaitables, peuvent être comparés à de l'eau qui s'écoule d'un saut troué et que l'on voudrait transférer à des pauvres - le temps que cette eau parvienne aux pauvres, une grande partie de l'eau du saut se sera écoulée, et le tout ne sera d'aucune efficacité. Il vaut mieux, comme le suggèrent nombre d'économistes libéraux, encourager une croissance économique, et si cette croissance se concrétise une partie parviendra, goutte à goutte, jusqu'aux pauvres. On a observé dernièrement, jusqu'en 1997, une croissance phénoménale en Asie de l'Est, et, en corrélation avec cette croissance, une réduction sensible de la pauvreté, tout particulièrement en Chine. Des centaines de millions de personnes ont été sauvées de la pauvreté grâce à la croissance, et c'est l'exemple le plus important qui est souvent cité par les économistes libéraux pour donner un exemple de croissance qui a contribué à la réduction de la pauvreté. Je ne doute pas que les effets antistimulants de certains programmes de redistribution soient significatifs. Mais pour moi il s'agit là d'un point de vue trop partial du fonctionnement des mécanismes économiques. Je pense que les avantages et les inconvénients de l'équité et de l'efficience sont souvent mal évalués ou du moins exagérés.
En fait, l'inégalité en elle-même a un grand nombre de conséquences négatives pour l'efficience. L'inégalité est mauvaise, non seulement du point de vue de la justice sociale, mais également du point de vue de l'efficience. Et, comme je l'ai déjà dit, c'est là le sujet central de ma conférence. Je vais vous donner plusieurs exemples. Certains projets de redistribution peuvent en fait renforcer l'efficience de la productivité plutôt que de la réduire, mais la théorie du ruissellement ne suffit pas dans beaucoup de pays pauvres. L'expérience de certains pays en Amérique latine et en Afrique montre que la croissance n'est pas toujours allée de pair avec la justice sociale et un ruissellement significatif. Le cas de l'Asie de l'Est fait apparaître un lien positif entre la croissance et la réduction de la pauvreté, mais le lien statistique n'est pas un lien de cause à effet; il y a d'autres facteurs qui sont également importants dans le cas de l'Asie de l'Est, et qui peuvent ne pas agir dans certains pays en Afrique ou en Amérique latine. Le débat traditionnel sur l'égalité et les politiques de redistribution s'est heurté à des points de vue partiaux et incomplets qui s'opposaient les uns aux autres. Les égalitaires étaient en faveur d'une conception idéaliste d'intervention gouvernementale, et sous-estimaient les problèmes d'incitation qui se posent dans le secteur public. Leurs adversaires, s'opposaient à ces interventions et privilégiaient une conception idéaliste de l'économie privée, en méconnaissant les problèmes d'incitation engendrés par l'inégalité même dans le processus des échanges privés.
Néanmoins, des évolutions intervenues récemment dans l'optique économique en ce qui concerne le rôle de l'information, des incitations et des institutions, ainsi que des tendances récentes de l'économie politique de marché et des échecs essuyés par des gouvernements nous donnent maintenant un cadre plus équilibré pour l'analyse du rapport efficience-équité. Même dans certaines des branches de l'économie qui sont maintenant anciennes, les objectifs de l'équité et de l'efficience ont pu être conciliés grâce à la demande globale. Prenez les cas de l'économie keynésienne, où il y avait un appui pour la redistribution en faveur de la classe ouvrière, tant du point de vue de l'équité que de l'efficience. Quand les ressources sont redistribuées en faveur de la classe travailleuse, elles sont dépensées principalement en consommation. Cela génère une plus forte demande globale pour des biens de consommation et atténue ainsi le phénomène socialement inefficient d'un chômage généralisé. La conception économique keynésienne établissait donc aussi un rapport entre l'efficience et l'équité. Mais les perspectives d'un tel accroissement de la demande dans une économie mondialisée sont aujourd'hui très limitées - tout particulièrement dans des économies qui ne se caractérisent pas pour un marasme ou une capacité excédentaire, alors que les capitaux sont mobiles. C'est, notamment, ce dont le gouvernement socialiste du Président François Mitterand s'est rapidement rendu compte au début des années 80. Tout d'abord le gouvernement a essayé d'introduire une politique expansionniste de type keynésien, mais très rapidement la monnaie française s'est trouvée en difficultés. Quelques autres pays qui ont également essayé d'introduire des politiques d'expansion de la demande ont aussi vu leur monnaie devenir vulnérable. Si l'on cherche à résoudre le dilemme efficience-équité par la demande dans une économie mondialisée on se heurte donc à de graves limitations. Cela ne signifie pas qu'il ne faut pas essayer d'introduire des politiques keynésiennes dans des situations de marasme, quand il n'y a pas de mobilité des capitaux, bien que cette voie comporte indiscutablement des obstacles. Au cours de cette conférence, je mettrai l'accent beaucoup plus sur le rapport équité-efficience au niveau microéconomique plutôt qu'au niveau de la demande globale.
Par niveau microéconomique j'entends le niveau des entreprises, des exploitations agricoles, des voisinages et des communautés locales. A ces niveaux, des mesures égalitaires d'amélioration de l'efficience peuvent encore être très utiles, et de telles mesures ne sont pas toutes exclues par les forces de la mondialisation. Je vais vous donner quelques exemples. Le premier est évident - l'inégalité est assez souvent une cause d'instabilité plus grande et, bien entendu, des facteurs tels que la criminalité et l'insécurité pour les droits de propriété peuvent décourager les investissements et réduire la croissance de la productivité. Il s'agit d'un exemple évident de l'inégalité qui nuit à l'efficience de la productivité. Si les employeurs essaient de discipliner la main-d'œuvre avec des menaces de suppressions d'emploi, des niveaux de chômage élevés peuvent être considérés comme un des coûts d'exécution de l'inégalité, même en plus du simple coût de la nécessité d'engager des vigiles pour l'entreprise ou des superviseurs sur le lieu de travail. En général, une proportion considérable du potentiel de production d'une économie est utilisée pour faire appliquer les règles du jeu qui perpétue l'inégalité. Voici le premier exemple, qui est assez évident.
Mon deuxième exemple pourrait être même plus important. Au niveau microéconomique, un facteur omniprésent est que l'inégalité entrave l'évolution d'institutions pouvant améliorer la productivité ou corriger des inadéquations du marché qui touchent tout particulièrement les pauvres. Par inadéquation du marché j'entends tout spécialement les inadéquations auxquelles les travailleurs déshérités doivent constamment faire face que ce soient les inadéquations des marchés du crédit et des marchés d'assurances.
Je voudrais consacrer un peu plus de temps au marché du crédit. Si l'on demande à un économiste pourquoi le marché du crédit ne fonctionne pas pour les pauvres, la réponse du point de vue de la théorie économique est que même si les pauvres peuvent présenter un bon projet (ou ce qui semblera être un bon projet), le prêteur est souvent préoccupé par le risque de défaut de paiement et n'est pas disposé à prêter l'argent. Il est tout à fait possible que ce qui semble être un bon projet au début ne se confirme pas par la suite comme prévu; ou un emprunteur peut tout simplement prétendre certaines choses et disparaître avec l'argent. Toutefois même si l'emprunteur investit dans le projet, le projet peut être un échec parce que l'emprunteur n'a pas évalué les risques correctement ou n'a pas travaillé assez dur ou a tout simplement eu de la malchance. Dans tous ces cas, le prêteur perdra son argent car il n'a pas de sûreté réelle si l'emprunteur est très pauvre et ne possède pas de biens. Cela dissuade le prêteur, et pose évidemment de graves problèmes à celui qui doit emprunter. Même si l'emprunteur est une personne qui travaille dur, même si le projet est bon, l'emprunteur ne trouvera pas de voie facile pour convaincre le prêteur. Le prêteur veut en général avoir un cautionnement pour son opération de prêt, en tant que moyen d'avoir, de l'emprunteur, une garantie de la bonne foi et de la volonté de «travailler dur» comme disent les économistes. Alors la caution sera bloquée en faveur du prêteur quand elle sera accordée, et l'emprunteur fera tout ce qui est en son pouvoir pour que le projet réussisse et pour qu'il ne perde pas sa caution. Donc les deux parties considèrent cela comme un signe d'engagement crédible.
De toute évidence, le problème est que la plupart des personnes pauvres n'ont pas de richesses pouvant servir de caution, et c'est ainsi que beaucoup de projets potentiellement viables ne sont pas financés, et les pauvres restent cernés par la pauvreté. Les voies de sortie de la pauvreté restent bloquées en raison de l'absence de richesses pouvant servir de caution. Je pense que c'est là un aspect simple, mais extrêmement important des raisons pour lesquelles il est difficile de faire grand-chose pour les travailleurs déshérités - très souvent l'impossibilité d'obtenir un crédit est une contrainte fondamentale. Les politiques de redistribution qui facilitent l'accès au crédit peuvent par conséquent être une aide énorme pour les pauvres, car elles leur permettent, par exemple, d'investir dans l'éducation en tant que moyen de sortir de la pauvreté. S'il s'agit de petits exploitants agricoles ou d'artisans, ces personnes pourraient être économiquement plus viables si elles disposaient d'un crédit pour accroître leur échelle de production, pour entreprendre des projets à risques plus élevés et d'un meilleur rendement ou pour faire des choix professionnels qui étaient hors de leur portée auparavant. D'une façon générale les pauvres peuvent ainsi éviter les contraintes de politiques fondées sur l'étroitesse d'esprit qui les condamnent à la pauvreté. Les politiques de redistribution du crédit peuvent donc accroître le potentiel global d'une société pour des investissements productifs, des innovations et la mise en valeur des ressources humaines. Les économistes-théoriciens sont en train d'étudier les mécanismes qui permettent d'introduire de telles politiques en vue d'officialiser l'idée. Mais il me semble que l'idée est incontestablement valable. Ce qui est moins évident est l'aspect politique.
Beaucoup de pays en développement sont conscients du problème et les gouvernements ont essayé de subventionner le crédit. Malheureusement, dans bien des pays en développement ces programmes ne remportent que des succès mitigés. Je voudrais vous donner quelques exemples du sous-continent indien. Je crois que les nombreuses expériences de politiques qui ont été faite dans ce pays permettent de tirer quelques leçons applicables à tous les pays en développement qui essaient de faire quelque chose en matière de crédit pour les travailleurs déshérités. L'Inde, par exemple, a probablement la plus importante politique de constitution d'avoirs par l'offre d'un crédit subventionné aux pauvres des zones rurales. Il s'agit du Programme de développement rural intégré (Integrated Rural Development Programme - IRDP) dans le cadre duquel le gouvernement gère un programme massif d'offre de crédit aux pauvres des zones rurales afin qu'ils puissent acheter des biens productifs, tels qu'une bête de trait pour l'agriculture ou une pompe d'irrigation, etc. Ce système fonctionne maintenant depuis plus de 20 ans, mais un examen de cette expérience ne permet de voir que des succès mitigés. Dans plusieurs cas le crédit est en grande partie mal attribué; des personnes riches et de revenu moyen détournent ce crédit des personnes qui le méritent, à savoir les pauvres des zones rurales. De plus, quand les entités gouvernementales compétentes essaient de distribuer le crédit, tout le procédé de crédit est politisé. Dans le cas de l'Inde, une fois que le crédit est octroyé par l'intermédiaire de banques nationalisées ou d'autres entités de l'Etat, les emprunteurs pensent qu'en fin de compte ils peuvent essayer de manipuler le processus politique pour éviter de devoir rembourser leurs prêts. En Inde, les hommes politiques font parfois l'objet de d'énormes pressions, tout particulièrement en période électorale, car certains électeurs voudraient qu'ils annoncent que les fermiers ne devront pas rembourser leurs emprunts. En d'autres termes, le processus politique est détourné de son objectif premier et doit accorder des exemptions massives ou des allègements de dettes. Le problème général est que surtout lorsque la politique de crédit est appliquée par l'intermédiaire d'un Etat centralisé elle finit par être entravée par des tentatives d'obtention d'aides politiques, qui nuisent gravement aux mesures d'incitation devant assurer un remboursement, ou même un investissement sage. C'est la raison pour laquelle au cours des deux dernières décennies beaucoup de gens ont commencé à penser à d'autres mécanismes pour la fourniture de crédit aux pauvres.
Pour tirer des leçons d'un autre exemple, probablement mieux connu, du sous-continent indien, il y a le cas de la Grameen Bank au Bangladesh. En fait, l'idée n'était pas de charger l'Etat de surveiller le remboursement des dettes; cette fonction a été déléguée à de petits groupes d'emprunteurs. Le cas de la Grameen Bank est maintenant bien connu et est devenu un schéma directeur qui est reproduit dans beaucoup d'autres pays (y compris dans des quartiers pauvres de pays riches). Ce cas n'est plus une expérience au Bangladesh, où il est devenu une vaste opération qui améliore la vie de millions de personnes. Quel est le mécanisme principal? L'Etat, ou un service para-étatique, est chargé de fournir les fonds et une subvention, mais il utilise judicieusement un réseau local. Très souvent la banque donne l'argent à de très petits groupes de femmes, parfois à des groupes de cinq ou six femmes seulement, l'idée étant que si l'un des emprunteurs essaient de faire défaut pour n'importe quelle raison, c'est tout le groupe de cinq ou six personnes qui doit assumer la responsabilité. Cette responsabilité commune pour les emprunts encourage une surveillance des pairs. Les membres du groupe se surveillent réciproquement et veillent à ce que l'un d'entre eux ne soit pas négligent ou utilise mal l'argent, etc.. Cela a fonctionné dans le cas Grameen. Ce que des voisins peuvent faire très facilement parce qu'ils se connaissent serait beaucoup plus difficile si ces tâches devaient être assumées à distance par une entité bureaucratique centralisée. En utilisant des informations locales et des réseaux locaux on peut remplacer efficacement des entités de l'Etat pour la fourniture de crédit.
Un troisième exemple, du sous-continent indien également, illustre un autre principe. Le principe de la Grameen Bank est d'éviter un échec gouvernemental potentiel en utilisant un mécanisme communautaire. En revanche, dans mon troisième exemple on a estimé que l'intervention du gouvernement ou d'une institution para-étatique était nécessaire pour résoudre un problème de crédit qui se pose au niveau de la communauté. Cet exemple est celui de la Self-Employed Women's Association (SEWA) (Association de femmes établies à leur compte) à Guajarat, en Inde. Il s'agit d'un cas qui est maintenant bien connu en tant que mécanisme dont le but est d'aider des femmes travaillant à leur compte non pas dans l'agriculture, mais essentiellement en déployant des activités non agricoles de petite échelle. Il s'agit d'essayer d'aider ces femmes en leur donnant accès au crédit et en mobilisant leur épargne. Après un certain temps, les organisateurs de la SEWA ont constaté que les femmes qui avaient emprunté de l'argent ne pouvaient parfois pas rembourser leurs emprunts, en dépit des meilleures intentions du monde et du fait qu'elles avaient travaillé dur - parfois tout simplement parce qu'elles avaient eu de la malchance et s'étaient heurtées à toutes sortes de risques. Dans bien des cas, on a constaté que lorsque la femme même ou, ce qui était plus fréquent, un membre de la famille, tombait malade, la femme qui avait emprunté avait de la peine à rembourser. En d'autres termes, les risques de santé sont un facteur important dans la capacité de rembourser. Comme les organisateurs de la SEWA ont observé que cela arrivait souvent, ils ont voulu assurer les emprunteurs contre les risques de santé; et c'est là qu'intervient le lien entre le marché du crédit et le marché des assurances dont je voudrais parler maintenant.
A des fins d'assurance, il faut diversifier les risques, et c'est pour cette raison que la SEWA a dû sortir de sa propre communauté et s'adresser à la Life Insurance Corporation of India, une institution nationalisée gérée par l'Etat. Nous avons donc un cas dans lequel un problème s'est posé dans une communauté et n'a pas pu être résolu au sein de cette communauté. L'organisation communautaire s'est alors tournée vers l'Etat, et en collaboration avec l'Etat elle a pu élaborer un arrangement aux termes duquel les risques de santé des femmes qui empruntent de l'argent sont couverts par la société d'Etat.
J'ai ainsi cité trois exemples, du sous-continent indien, qui est une région que je connais un peu mieux que d'autres parties du monde. Les deux exemples illustrent un principe différent, et montrent surtout que nous devons aller au-delà des polarités habituelles. Chaque mécanisme de coordination de la société - l'Etat, le marché, la communauté - échoue d'une façon ou d'une autre, mais tous offrent des avantages que nous pouvons essayer de combiner pour coordonner notre façon d'éviter ces écueils. Les trois exemples illustrent aussi des aspects intéressant le crédit, et, comme je l'ai déjà relevé, le crédit est un instrument fondamental pour tirer les travailleurs déshérités de la pauvreté.
Un autre facteur fondamental pour sortir de la pauvreté est l'éducation; ce facteur est extrêmement important en Afrique du Sud, comme dans mon pays, l'Inde, et dans beaucoup d'autres pays en développement. En ce qui concerne l'éducation, la situation est la même que pour le crédit. Le système d'éducation actuel n'est absolument pas approprié pour répondre aux besoins des pauvres. Et là de nouveau, il y a trop à faire, et nous ne pouvons pas nous servir de la mondialisation comme bouc émissaire pratique pour expliquer pourquoi nous n'arrivons pas à nous atteler aux tâches de développement importantes qui doivent être assumées. En fait, il n'est pas rare que la raison pour laquelle cela ne va pas, comme dans le cas du crédit, est qu'il y a des insuffisances gouvernementales et communautaires, qui sont essentiellement des insuffisances nationales. Si le gouvernement et les communautés pouvaient collaborer pour résoudre ces problèmes, ils pourraient faire beaucoup, en dépit des contraintes mondiales qui sont considérables. Et si une telle collaboration pouvait être établie pour offrir réellement une éducation aux pauvres, ces derniers pourraient avoir une possibilité de tirer finalement profit de la mondialisation.
L'éducation (et la santé) sont des exemples de ce que les économistes appellent des effets externes positifs - les effets positifs qui résultent du fait que ce que l'on entreprend pour aider certaines personnes a des retombées positives sur d'autres personnes. En faisant quelque chose pour les pauvres on aide les riches par la même occasion. Les effets externes positifs existent également dans le contexte des politiques de la lutte contre la pauvreté spécifique des femmes. Il y a fréquemment un lien entre l'offre d'une meilleure éducation aux femmes, et les problèmes de nutrition et de santé des enfants, plus particulièrement des filles. En analysant des études qui montrent le récent programme d'extension du régime des pensions en Afrique du Sud, j'ai cru comprendre que les pensions versées aux grands-mères maternelles leur ont permis d'améliorer sensiblement la santé de leurs petites-filles. Au Bangladesh, et ailleurs, de meilleures possibilités de travail à l'extérieur pour les jeunes femmes, tout spécialement dans l'industrie de l'habillement mondialisée, ont conduit à un comportement plus positif en matière de procréation, notamment en relevant l'âge auquel les femmes se marient. Grâce à de tels effets externes positifs, il est possible d'avancer simultanément vers une plus grande égalité entre les hommes et les femmes et une plus grande efficience de la productivité.
Par ailleurs, il y a des effets externes positifs dynamiques très importants qui peuvent résulter de caractéristiques spécifiques à la communauté ou au voisinage. Il peut s'agir de l'infrastructure matérielle (telle que routes, systèmes de communications, d'irrigation, d'approvisionnement énergétique), de l'amélioration de la productivité d'investissements privés, ou, dans le cas du voisinage, les décisions que les voisins prennent en matière d'investissement (ressources humaines-capital) peuvent avoir une incidence sur les jeunes quand ils décident d'investir dans l'éducation. Dans les quartiers des centres des villes aux Etats-Unis, les sociologues ont constaté que la tendance des jeunes gens à abandonner leurs études scolaires dépendait beaucoup des modèles de rôles existant parmi les adultes du voisinage, et non seulement de leur milieu familial. S'il y a dans le voisinage des adultes qui ont reçu une bonne éducation, qui estiment que l'éducation est importante, cela décourage souvent les abandons scolaires. En un sens, il s'agit d'un effet externe du voisinage. Il est par conséquent important de garder à l'esprit comment le voisinage peut devenir un piège à pauvreté, et que les politiques et les stratégies de lutte contre la pauvreté doivent s'occuper non pas seulement des individus, ou des familles, mais également d'autres personnes du voisinage. Les effets du voisinage sont également importants en zone rurale dans nombre de pays en développement. Le plus grand exode de compétences dans le monde n'intervient pas entre les pays pauvres et les pays riches, mais entre les zones rurales et les grandes villes dans les pays en développement, et, en un sens, les effets du voisinage en zone rurale sont extrêmement importants.
Une autre politique de redistribution très importante pour l'amélioration de l'efficience est la redistribution des avoirs. Cela est tout spécialement le cas là où l'agriculture joue un rôle significatif dans l'économie. La réforme agraire est d'une importance décisive. Et la réforme agraire est un exemple des cas où l'équité et l'efficience vont souvent de pair. Dans l'agriculture traditionnelle de petite échelle, où l'utilisation de gros apports (tels que des machines agricoles) est limitée, les économies d'échelle ne jouent pas un très grand rôle, et une petite exploitation agricole peut trouver de la main-d'œuvre à un coût plus bas qu'une grande exploitation agricole. Ce type d'agriculture a donc un avantage de coûts salariaux, mais pas de désavantages d'économies d'échelle. Très souvent les données démontrent que les petites exploitations agricoles sont plus productives que les grandes. Bien entendu, une grande exploitation est plus susceptible d'avoir accès au crédit de production, aux réseaux informatiques et aux réseaux de commercialisation; elle est également mieux à même de s'assurer contre les risques. Si ces services - crédit, assurance et commercialisation - sont également offerts aux petits fermiers, le remembrement des terres peut donner de l'élan à la productivité agricole. De même, la réforme du régime d'occupation, dans les cas où de grandes étendues de terres sont accordées à des exploitants locataires, en réorganisant les droits de propriété en faveur des ceux qui cultivent réellement les terres, ou en leur offrant une sécurité du statut d'occupation (afin qu'il ne soit pas facile d'expulser un exploitant), peut également accroître les incitations à la production. Certaines agences internationales essaient maintenant de promouvoir ce qu'elles appellent des réformes agraires bénéficiant d'une aide du marché. Dans ces cas nous pouvons établir un lien, dont j'ai déjà parlé, entre la réforme agraire et la réforme du crédit. L'idée est que dans certaines situations le gros exploitant agricole peut être intéressé à vendre ses biens à de petits exploitants agricoles plus productifs et se lancer dans d'autres activités dans l'industrie, les finances, le commerce, etc. Mais l'acquéreur potentiel, le petit fermier, n'a pas l'argent ou les possibilités de crédit pour acheter les terres, même si le détenteur est disposé à les vendre à un prix convenable. Dans de telles circonstances, ce que l'on a appelé une réforme agraire bénéficiant d'une aide du marché essaie de trouver des possibilités de crédit auprès d'agences internationales (et nationales) afin de faciliter les démarches.
Mon point suivant a trait aux questions de négociation. Parlons d'abord de la littérature de théorie économique. Ensuite, je me pencherai sur les applications pratiques. En théorie économique, il est de plus en plus reconnu que l'inégalité peut conduire à un échec des négociations, ce qui est onéreux pour l'économie. Les opinions rétrogrades parmi les négociateurs sont souvent assez divergentes, et dans de telles circonstances la théorie estime - et ce point de vue a été confirmé dans la pratique que la négociation échouera probablement car les acteurs ne parviendront pas à se mettre d'accord sur une répartition des gains devant résulter de la coopération. L'inégalité peut également accroître les écarts entre les informations dont disposent les négociateurs, ce qui conduit à des retards onéreux ou à des impasses.
Permettez-moi de vous donner un exemple pratique de négociation avec des syndicats. Contrairement à nombre d'économistes conservateurs, je pense que les syndicats sont importants pour la productivité. Pour moi, un syndicat est une organisation qui a le potentiel de concilier efficience et équité (bien que cela ne se passe pas toujours ainsi dans la réalité). L'élément équité est évident: les syndicats sont le principal agent qui cherche à améliorer les conditions de travail, qui veille à ce que le travail soit décent, humain, à ce que les droits découlant des normes de travail, les mesures de sécurité, etc., soient respectés - je pense que les capitalistes éclairés comprennent ce point de vue.
Prenons l'exemple du Japon. Si l'on examine l'organisation du travail japonaise, ou si l'on analyse les conditions prévalant au niveau de l'atelier au Japon, on se rend compte qu'il y a moins de hiérarchie qu'aux Etats-Unis et que dans beaucoup de pays en développement; ce lieu de travail plus égalitaire dans le système de gestion des usines au Japon n'est pas seulement plus équitable, il a aussi été très efficient. Une organisation du travail moins hiérarchisée a conduit à une plus grande solidarité, à plus de loyauté des travailleurs et à moins de rotation du personnel, c'est là une grande différence par rapport aux Etats-Unis. Des études montrent, par exemple, qu'aux Etats-Unis la plupart des innovations viennent du département de la recherche-développement, et ces innovations sont ensuite appliquées au niveau de l'atelier. Au Japon, une grande partie des innovations viennent de suggestions des travailleurs: les travailleurs constatent que dans les anciennes méthodes de production il est évident que certaines choses pourraient être améliorées. Sur un lieu de travail plus égalitaire, il y a beaucoup plus de solidarité, beaucoup plus d'échanges d'informations et une reconnaissance tacite entre les employeurs et les employés quant à leur capacité d'améliorer les méthodes de production. Cette situation est parfois très différente du système américain et nombre d'économistes du travail américains s'en rendent compte maintenant. Je crois que nous avons là une situation dans laquelle un lieu de travail égalitaire ou une façon d'organisation du travail égalitaire améliore la productivité et concilie indéniablement équité et efficience. En général, un des principaux problèmes des pays en développement est qu'il y a moins de rotation du personnel; je pense que les syndicats peuvent réduire la rotation du personnel en incitant les travailleurs à acquérir des qualifications spécifiques à l'entreprise, ce qui, en fin de compte, aide également les employeurs et la cause de l'efficience.
Néanmoins, il convient de relever que dans certains pays en développement, les syndicats contribuent aussi à l'inefficacité et au laisser-aller dans le secteur public en protégeant des travailleurs paresseux ou peu performants. Il ne faut donc pas trop généraliser. Il est utile de se souvenir que dans certains cas l'équité et l'efficience peuvent aller de pair. Cela ne veut pas dire que nous pouvons baisser la garde dans les cas où les syndicats protègent l'inefficacité, et à cet égard je peux citer quelques exemples. Je crois que ne devons bien faire la distinction entre les cas dans lesquels les syndicats jouent un bon rôle et ceux dans lesquels ils jouent un mauvais rôle. De plus, les stratégies des syndicats doivent changer et, comme je l'ai dit lors de la conférence précédente, les stratégies des syndicats doivent se préoccuper davantage de la sécurité du revenu que de la sécurité de l'emploi. Les politiques doivent être plus globales, tout spécialement dans le secteur informel, étant donné que beaucoup de politiques qui profitent au secteur formel peuvent désavantager le secteur informel. Les stratégies des syndicats doivent tenir compte de ce fait car la plupart des travailleurs dans les pays en développement se trouvent dans le secteur informel. Au cours de ma première conférence, j'ai aussi parlé de la possibilité d'introduire des politiques qui subventionnent les salaires et qui pourrait créer davantage d'emplois sans forcément nuire au secteur formel. Je suis également très favorable à une coordination internationale des négociations de travailleurs dans toute la mesure où cela serait possible dans le contexte de la mondialisation. Par ailleurs, je pense qu'il est très important ne pas méconnaître les difficultés. Malheureusement, contrairement au slogan, les travailleurs du monde ne s'unissent pas. Il existe de graves divergences d'intérêts entre les travailleurs, notamment entre ceux des pays développés et des pays en développement; il faudrait être bien conscient de ces problèmes et essayer de les aborder dans le cadre d'une coordination régionale et internationale des activités syndicales.
Pour ce qui est de l'organisation du travail, je voudrais faire un pas de plus. J'ai déjà parlé de l'organisation du travail au Japon; d'une façon générale, je suis en faveur de formes d'organisation du travail fondées davantage sur la coopération, qui permettent aux travailleurs de posséder des entreprises, de participer aux bénéfices ou à la gestion. De telles formes d'organisation ne sont pas seulement nettement plus équitables, mais aussi plus efficientes, étant donné qu'elles réduisent le nécessité d'avoir une supervision coûteuse. Elles peuvent remplacer une grande partie de supervision non productive par un contrôle des pairs. J'ai déjà donné un exemple pris dans un domaine totalement différent - le cas de la Grameen Bank - où un simple contrôle de pairs remplace le contrôle d'une entité extérieure. Certes, les organisations de travailleurs se heurtent à des difficultés sur le marché des capitaux ainsi que sur le marché des assurances, car lorsque les travailleurs deviennent propriétaires d'une entreprise ils doivent trouver les capitaux, assumer des risques, et c'est là qu'interviennent les insuffisances du marché du crédit et du marché des assurances dont j'ai déjà parlé.
Je voudrais faire deux ou trois brèves remarques, qui sont de nouveau des exemples de conciliation de l'équité et de l'efficience.
La première de ces remarques (et il s'agit d'un fait assez évident) est que l'inégalité peut entraver l'évolution des normes de comportement susceptibles d'améliorer l'efficience - telles que la confiance, une prédisposition à coopérer dans des situations conflictuelles et les incitations à trouver des solutions peu coûteuses à des insuffisances de coordination. Souvent dans la vie économique, tout comme dans la vie sociale, nous devons faire face à divers types d'insuffisances de coordination, et s'il existe une égalité relative les gens seront plus disposés à agir conjointement pour surmonter ces insuffisances. Ma remarque suivante porte sur un fait connexe qui a trait à la gestion de l'indivis local.
Dans beaucoup de pays en développent, les moyens de subsistance dépendent essentiellement de l'indivis local. Là, les exemples ont tout particulièrement trait aux ressources communes - l'exploitation forestière, les pêcheries, l'eau d'irrigation, les pâturages, etc. La plupart du temps, quand on pense à l'environnement, on pense à des questions globales plus importantes, telles que le réchauffement de la planète, l'appauvrissement de la couche d'ozone, etc.. Pour les pauvres, un problème immédiat, vital et d'envergure est l'appauvrissement et la dégradation des ressources environnementales locales. Très souvent, nous allons à l'un des deux extrêmes en matière de gestion des ressources environnementales locales. Je vous donne un exemple de l'exploitation forestière. Dans beaucoup de pays en développement, les forêts ont été nationalisées; le gouvernement est propriétaire des forêts. La bureaucratie forestière gère les forêts et assume très mal cette tâche; en fait, les fonctionnaires chargés de l'exploitation forestière sont assez souvent corrompus et servent surtout les intérêts de négociants en bois et d'autres personnes riches, qui exploitent les ressources forestières de manière commerciale. Il s'agit là d'un des cas-limites - le cas d'un type de bureaucratie centralisée qui gère les ressources environnementales. L'autre cas-limite est la commercialisation, la privatisation du tout. Ce processus de commercialisation laissera de côté un grand nombre de personnes pauvres sans tenir compte du fait qu'elles étaient les utilisateurs traditionnels de ces ressources. Et au moment où la propriété privée les aura suffisamment exclues de l'accès à ces ressources, les communautés pauvres étant considérées comme des utilisateurs irresponsables - ces pauvres seront contraints à voler et à détruire une partie des ressources environnementales.
Je pense donc que les deux cas-limites de la nationalisation ou de la privatisation ont causé d'énormes dégâts aux ressources environnementales dans beaucoup de pays pauvres, et dans ce contexte il est très important d'évaluer la situation du point de vue de la gestion de la communauté locale. Pourquoi suis-je en train de mettre l'accent sur cela dans le contexte du dilemme équité-efficience? Parce que l'équité pourrait avoir un effet sur la tendance à coopérer dans le cadre de la gestion communautaire ou de la conservation des ressources communes. J'ai effectué certains travaux en Inde du Sud sur la façon dont l'inégalité (mettons de la répartition des terres) a une influence sur la volonté des fermiers de coopérer au système d'attribution de l'eau d'irrigation. Un de mes étudiants a procédé à des travaux similaires dans la partie centrale du Mexique, à nouveau au sujet de la gestion de la distribution de l'eau(Note 11). Les conclusions auxquelles nous sommes arrivés portent essentiellement à penser qu'une égalité sous-jacente, égalité sociale et économique, entre les utilisateurs des ressources contribue à la solution de problèmes de gestion de l'indivis, et nous avons par conséquent un exemple où l'équité et l'efficacité de la production vont de pair.
Un autre exemple, pris cette fois, non pas dans la gestion de l'indivis rural, mais dans la gestion de l'indivis d'habitation urbain. Aux Etats-Unis (je suis persuadé que cela vaut également pour certaines villes d'Afrique du Sud) il y a d'énormes projets de construction de logements dans le centre de villes qui occupent un grand nombre de pauvres, dont beaucoup n'ont pas d'emploi pendant des périodes assez longues. Souvent ces projets publics de construction de logements sont devenus surtout des refuges de criminalité, de la drogue, etc. Dans ce cas à nouveau, les effets du voisinage dont j'ai parlé plus tôt deviennent très importants. Il y a maintenant un certain nombre d'exemples de voisinages d'habitations dans lesquels les pauvres ont bénéficié d'une aide pour disposer de leur propre parcelle ou leur propre petit appartement, et une fois qu'ils ont obtenu un crédit ou une autre forme d'aide pour devenir propriétaire de leur parcelle ou de leur appartement ils sont beaucoup plus préoccupés par la gestion des intérêts communs de leur voisinage. Il y a beaucoup de services et d'installations communes qui requièrent une coopération des propriétaires-utilisateurs pour l'entretien et la promotion. La petite propriété et l'égalité entre ces petits propriétaires les aident à cet égard. Comme dans le cas de la préservation des forêts pour les villageois qui les utilisent pour subvenir à leurs besoins, dans les voisinages d'habitation urbains il faut prendre soin de l'indivis communautaire (et prévenir en commun sa dégradation par le crime et le trafic de drogue) au moyen d'une égalité relative entre les intéressés.
Le même aspect du dilemme équité-efficience apparaît dans la décentralisation gouvernementale, qui sera mon dernier exemple. Dans beaucoup de pays en développement, on reconnaît maintenant d'une façon générale que les bureaucraties centralisées ne peuvent pas résoudre nombre de problèmes, et elles ne peuvent pas non plus bien assurer des services publics. Les économistes, les administrateurs publics et les décideurs politiques se rendent maintenant de plus en plus compte qu'il faut déléguer des pouvoirs à des entités locales pour assurer des services de prestations publiques - éducation, soins de santé, distribution d'eau, etc.. Mais là, l'aspect de la complémentarité de l'équité et de l'efficience apparaît de nouveau. En général, on observe que dans les communautés locales où il y a beaucoup d'inégalité - sociale ou économique - les services ou les gouvernements locaux ne parviennent pas à échapper à des groupes d'intérêts, à des personnes qui cherchent surtout à détourner des ressources publiques pour leur propre bien. Au contraire, dans les cas où il y a plus d'égalité, notamment où la réforme est allée plus loin, il existe de nombreux exemples dans les pays en développement qui démontrent que les institutions d'autogestion fonctionnent beaucoup mieux et que la décentralisation démocratique permet d'assurer des services publics plus efficaces aux pauvres.
Un sous-produit positif de la réforme agraire, dont on ne tient on général pas suffisamment compte dans les analyses économiques, est que ce type de réforme, en changeant la structure de politique du village, donne aux pauvres plus de possibilités de s'exprimer et les incite à participer aux activités des institutions d'autoadministration et de gestion de l'indivis local. En d'autres termes, la réforme agraire ou une réforme similaire de redistribution des avoirs permet aux pauvres de devenir des parties prenantes dans le système de sorte qu'ils s'intéressent à un système dont ils étaient exclus auparavant. Ils s'intéressent aux institutions d'autoadministration locales, ce qui est une bonne chose pour le fonctionnement des services publics et la gestion de l'indivis local.
D'une façon générale, il y a une leçon principale que l'on peut tirer de la littérature économique en ce qui concerne les aspects d'informations imparfaites (mon exemple de crédit était pris d'un contexte d'informations imparfaites et de diverses sortes de coûts d'exécution) et les cas où les informations ne peuvent être obtenues qu'à un certain coût et sont divergentes: les économistes de la doctrine dominante partent de l'hypothèse que l'équité et l'efficience peuvent habituellement être séparées, mais il y a des cas où cette hypothèse se révèle fausse. Dans des circonstances d'informations imparfaites, lorsque des arrangements économiques ont des répercussions directes sur l'efficience de l'attribution de ressources ils dépendent surtout de qui possède quoi et qui est habilité à prendre quelles décisions. Habituellement, la redistribution des droits de propriété, si elle va de pair avec un contrôle de la redistribution par ceux qui utiliseront cette propriété, améliorera l'efficience. Ces redistributions de micro-niveau à l'échelon des entreprises, des exploitations agricoles et des communautés locales ne conduisent pas à de gros exodes de capitaux, et ne sont pas vraiment menacées par la mondialisation. 1975.
Note 9:
Voir A. Emmanuel, Inappropriate or underdeveloped technology? (Technologie inadéquate ou sous-développée) John Wiley, New York, 1982.
Note 10:
Voir A. Okun, Equality and efficiency: The big trade-off (Egalité et efficience: le grand dilemme), Brookings Institution Press, Washington,
Note 11:
Voir P. Bardhan, «Irrigation and co-operation: An empirical analysis of 48 irrigation communities in South India» (Irrigation et coopération:
une analyse empirique de 48 communautés d'irrigation en Inde du Sud), Economic Development and Cultural Change, juillet 2000; J. Dayton-Johnson, «The determinants of collective action on the local commons: A model with evidence from Mexico» (Les facteurs décisifs pour l'action
communautaire en vue d'améliorer l'utilisation de l'indivis local: Un modèle, et des situations réelles observées au Mexique), Journal of
Development Economics, juin 2000.
Administration et politiques
Ma deuxième conférence portait essentiellement sur le rapport efficience-équité. J'ai essayé de démontrer que si nous voulons l'équité et la justice sociale, et les rendre durables, si nous voulons une économie productive, il y a beaucoup de choses qui peuvent être réalisées, sans que nous soyons entravés dans nos efforts par la mondialisation. En fait, si pour certains problèmes que j'ai mentionnés dans ma conférence précédente, les politiques ont échoué dans nombre de pays en développement, nous n'avons qu'à nous en prendre à nous-mêmes, et non pas à la mondialisation. Au cours de cette conférence je parlerai surtout de questions liées à certains types d'administration, et plus particulièrement de quelques règles internationales.
Le principal problème d'administration dans une économie mondialisée est la perte d'options monétaires et fiscales pour l'Etat-Nation et l'imposition de règles établies parfois par le commerce international et des intérêts financiers. L'Argentine est un cas extrême de politiques monétaire et fiscale (surtout de politique monétaire) qui ont souffert de graves contraintes. L'Argentine a volontairement renoncé à sa politique monétaire et a enregistré par la suite des taux de chômage souvent très élevés. Comme vous le savez, la monnaie argentine est liée au dollar des Etats-Unis; en un sens, Alan Greenspan, Président de la Banque de réserve fédérale des Etats-Unis, détermine la politique monétaire de l'Argentine. De même, il y a d'autres pays, mettons les pays de l'Union européenne, qui renoncent volontairement à une partie de leurs options monétaires et fiscales pour stabiliser leur monnaie par le truchement de l'Union monétaire européenne. Le journaliste du New York Times Tom Friedman a décrit ce phénomène dans un livre récent, «The Lexus and Olive Tree». Il considère ce phénomène comme «la camisole de force d'or» que l'on doit porter pour participer aux bénéfices de l'économie d'or. Bien entendu, dans de telles situations, la latitude dont dispose un Etat pour imposer les capitaux est en général considérée comme gravement limitée par la menace d'une fuite de capitaux. En réalité, les capitaux n'ont pas besoin de fuire le pays; très souvent des pratiques de comptabilité, par le truchement d'une stratégie d'ajustements comptables permet à la base d'imposition des capitaux d'émigrer même quand le capital lui-même n'émigre pas.
Ces limitations sont considérables, mais leurs effets ne doivent pas être exagérés. La plupart des pays ne tirent qu'une faible proportion de leurs recettes de l'impôt sur le capital, même si l'économie est très fermée. En tout cas il y a des arguments solides pour chercher à introduire un financement des politiques de redistribution au moyen d'impôts progressifs plutôt qu'au moyen d'impôts sur le capital et les traitements et salaires. Bien entendu, il est nécessaire d'établir une coordination fiscale entre les pays, et certains faits montrent que l'impôt sur le capital devient moins important et qu'il y a un nivellement entre les pays. Mais à nouveau, il ne faut pas surévaluer cette tendance; même au sein de l'Union européenne, qui est très intégrée, les taux des impôts sur les sociétés ont été sensiblement nivelés; les différences n'ont toutefois pas été réduites à 0 pour cent, comme le prévoyaient certaines personnes, mais à environ 35 pour cent.
De même, en dépit de tous les efforts d'intégration financière déployés par les pays de l'OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques), il y a d'énormes différences entre les taux d'impôt sur le capital aux Etats-Unis et, par exemple, en Allemagne ou en France. Aux Etats-Unis, où la circulation des capitaux et des biens entre les Etats est libre, de grands écarts entre les taux d'impôts des divers Etats subsistent; même des Etats voisins ont encore des niveaux de protection sociale très différents. Je crois que le fait important dont il faut se rendre compte dans ce contexte est que les capitaux ne sont pas forcément transférés dans des pays où des régions où les impôts sont bas. En utilisant les recettes provenant des impôts pour améliorer l'infrastructure publique, un pays ou une région améliore ses conditions et offre plus d'attraits pour les investissements privés. C'est ainsi que l'on peut avoir une situation dans laquelle les impôts et le niveau des services de prestations publiques sont élevés et une situation où les impôts et le niveau des services publics sont bas, et les capitaux ne choisiront pas nécessairement la deuxième situation plutôt que la première.
Les contraintes mondiales, tout particulièrement celles qui résultent de la mobilité des capitaux, ne devraient pas être exagérées. Les gros obstacles auxquels se heurtent les politiques de redistribution sont souvent nationaux. Par le passé, dans les années 60 et 70, des spécialistes et des écrivains, de ce que l'on a appelé l'école de la dépendance, ont mis l'accent sur l'effet dévastateur du néo-colonialisme et sur la façon dont les tentacules de l'économie internationale ont entravé les efforts déployés par des pays pour sortir du sous-développement. Je crois qu'ainsi les forces internationales ont servi de bouc émissaire et l'attention a été détournée de groupes d'intérêts nationaux qui étaient assez puissants pour entraver le progrès même sans l'aide de forces internationales. Cette école a perdu de son importance quand plusieurs pays, dont certains étaient d'anciennes colonies, sont parvenus à participer vigoureusement à l'économie internationale et ont atteint des taux de croissance économique phénoménaux, notamment des pays de l'Asie de l'Est. Aujourd'hui, d'aucuns partent de nouveau en guerre contre l'économie mondialisée et affirment qu'elle étrangle nos politiques nationales. Mais cette fois, la plupart des personnes qui avancent de tels arguments appartiennent autant à l'aile droite qu'à l'aile gauche du spectre politique. Les théoriciens, écrivains et décideurs politiques de la droite nous mettent en garde contre l'adoption de politiques de redistribution sociale et de politiques de défense des intérêts des travailleurs et mettent l'accent sur le risque d'assister à une fuite des capitaux ou de devenir les perdants du jeu de la compétitivité internationale. La mondialisation peut ainsi servir de prétexte pour l'inaction en matière de redistribution. Mais, comme je l'ai fait valoir au cours de ma deuxième conférence, il y a beaucoup de politiques qui peuvent améliorer la productivité et contribuer à la justice sociale et nous permettre ainsi d'accroître notre compétitivité dans l'économie mondiale.
Je voudrais maintenant aller au-delà des contraintes politiques et monétaires. Il y a d'autres contraintes mondiales, par exemple, celles qui prennent la forme de dispositions réglementaires et de normes internationales. Dans ce contexte, je voudrais me pencher sur l'importante question des normes internationales du travail. En fait, il y a actuellement une tendance générale parmi certains pays riches qui voudraient rattacher les normes internationales du travail aux règles du commerce international (en tant que partie d'une «clause sociale» devant être incorporée dans les réglementations de l'Organisation mondiale du commerce (OMC)). Ce principe a déjà été adopté dans le cadre de négociations bilatérales. En mai 2000, le Président Bill Clinton a signé l'African Growth And Opportunity Act (loi visant à promouvoir la croissance et les possibilités de commercialisation de l'Afrique), qui offre aux pays africains des préférences commerciales aux Etats-Unis, à condition que ces pays respectent certaines normes internationales. Je pense que cette démarche est erronée, et pourrait nuire à beaucoup de personnes pauvres.
Je crois que d'une façon générale tous les intéressés conviennent qu'il faut interdire le travail forcé et le travail effectué dans des conditions d'esclavage, minimiser les conditions de travail dangereuses ou insalubres, et préconiser l'adoption du principe de la liberté syndicale et de la négociation collective. Il existe un consensus en ce qui concerne ces normes fondamentales du travail. En revanche, on est moins d'accord pour interdire d'autres formes de travail - par exemple le travail des enfants, s'il ne s'agit pas d'un travail imposé dans des conditions d'esclavage ou de semi-esclavage, ou d'emplois indiscutablement dangereux. On est encore moins d'accord au sujet de l'adoption d'un «salaire minimum vital» ou de mesures permettant d'éviter des conditions d'«ateliers de misère». En fait l'«African Growth And Opportunity Act» des Etats-Unis met l'accent sur un salaire minimum, une durée du travail et d'autres conditions de travail acceptables, et à cet égard il y a certaines divergences. Des personnes bien intentionnées qui sont en faveur de l'aide humanitaire et des protectionnistes moins bien intentionnés des pays développés veulent interdire les produits provenant d'«ateliers de misère», où les produits sont élaborés par des travailleurs qui reçoivent moins que ce que les protectionnistes considèrent comme un «salaire minimum vital». Ils appellent cela un «commerce inéquitable», mais l'introduction d'un tel salaire minimum vital dans le secteur formel aura forcément pour effet de pousser la plupart des travailleurs dans le secteur informel qui sera alors surpeuplé, et les niveaux des salaires déjà peu élevés dans ce secteur subiront des pressions vers le bas. Il est clair que dans beaucoup de pays pauvres les salaires des travailleurs sont aujourd'hui bien inférieurs à ce qui serait considéré comme un salaire minimum vital dans les pays de l'OCDE, et à certains égards toute l'économie d'un pays pauvre n'est qu'un atelier de misère. Si l'on refuse d'avoir des échanges avec ces pays pour ces raisons, on les acculera encore davantage à la pauvreté.
Au sujet de la question générale de savoir s'il est souhaitable de faire respecter les normes internationales du travail, je pense que la vraie réponse est beaucoup plus complexe et tributaire du contexte que ne le reconnaissent nombre de mes amis activistes. Je vais vous donner des exemples qui s'inscrivent dans la lutte contre le travail enfants. Je pense que nous sommes tous d'accord que nous voulons abolir le travail des enfants dans les pays pauvres ou en réduire l'impact. Nous voulons que les enfants aillent à l'école au lieu de travailler. Nous sommes tous d'accord quant à l'objectif qui doit être atteint. Mais je pense que beaucoup d'approches qui consistent à introduire des dispositions législatives ou réglementaires pour atteindre cet objectif sont fausses. A l'exception de quelques parents dont le comportement est abusif et inhumain, la plus grande partie des parents, même dans les familles les plus pauvres, préfèreraient que leurs enfants cessent de travailler s'ils pouvaient se le permettre du point de vue financier. Donc, l'approche principale devrait consister à créer des conditions - par exemple, en essayant d'améliorer les salaires et la productivité des travailleurs adultes de façon à ce qu'ils ne soient pas obligés d'envoyer leurs enfants travailler à l'extérieur pour qu'ils contribuent au revenu de la famille. On pourrait également essayer de rendre les écoles existantes plus attrayantes - de les rendre meilleures et plus accessibles à ces enfants en améliorant les moyens de transport, en offrant des repas à l'école ainsi que des bourses. Le Mexique a un programme - dans le cadre de PROGRESA - qui propose de payer une subvention à la mère à condition que l'enfant aille à l'école.
Une étude(Note 12) portant sur 1600 ménages en Côte d'Ivoire montre que dans des zones rurales, au lieu d'éliminer d'un seul coup tout le travail des enfants, on peut rendre la transition plus progressive en introduisant un horaire de travail à temps partiel flexible pour les enfants avant ou après l'école. En d'autres termes, tant qu'il ne s'agit pas d'un travail insalubre ou dangereux qui devrait être interdit, durant une période transitoire il n'est pas nécessaire de supprimer le travail des enfants pour le remplacer par la scolarité. Dans mon propre pays, l'Inde, le nombre d'enfants qui travaillent est considérable, mais le nombre d'enfants qui ne travaillent pas et qui ne vont pas à l'école est encore beaucoup plus élevé. Il convient par conséquent de recenser les diverses raisons, et à nouveau les contraintes, pour lesquelles, ces enfants qui ne travaillent pas ne vont pas encore à l'école.
Les filles ne vont souvent pas en classes parce qu'elles doivent prendre soin de leurs frères et sœurs pendant que leur mère travaille. Parfois les enfants vont à l'école, après un certain temps ils cessent d'y aller car ils trouvent que les cours ne sont pas intéressants ou parce qu'on leur apprend à ne pas s'intéresser à ce qu'on leur enseigne. Les conditions offertes par les écoles sont mauvaises et les enfants abandonnent la scolarité, ce qui est un problème général dans beaucoup de pays pauvres. Dans de telles circonstances, il faut concevoir d'autres moyens d'inciter ces enfants à aller à l'école. Par exemple, dans le cas des filles qui doivent s'occuper des frères et sœurs, une solution évidente serait de songer à créer un nombre approprié de garderies. Dans d'autres cas que j'ai mentionnés, il ne fait de doute que la solution est de rendre les écoles plus attrayantes pour ces enfants. La solution n'est pas d'interdire le travail des enfants et d'oublier les conséquences, ni de vouloir introduire uniquement des dispositions législatives et réglementaires. En fait, il y a beaucoup de clients bien intentionnés dans les pays riches qui voudraient interdire les produits résultant du travail des enfants. Une fois qu'un produit est interdit, le prix de ce produit augmente dans le pays d'importation. Cela signifie que les consommateurs sont prêts à payer plus en contrepartie de meilleures normes de travail. Dans ce cas, ces consommateurs ne pourraient-ils pas aussi être convaincus qu'il faut affecter des fonds pour améliorer les écoles, accroître et améliorer les possibilités d'éducation pour les enfants de travailleurs de familles pauvres? La question est de savoir comment on peut coordonner ce genre d'activisme.
Si l'on interdit tout simplement le travail des enfants sans prendre ce genre de mesures on opte pour une démarche irresponsable, et je crois immorale, car le résultat pourrait bien être une détérioration des conditions de vie des enfants, puisqu'on les acculerait à la famine, et dans certains cas à la prostitution. En général, les arguments qui veulent établir un lien entre le respect des normes internationales du travail et des sanctions commerciales ne sont guère bien-fondés, contrairement à ce que préconisent à haute voix certaines personnes qui cherchent à incorporer une «clause sociale» dans les décisions de l'OMC. Dans la plupart des pays pauvres, les enfants sont occupés dans des secteurs qui ne travaillent pas pour l'exportation. En Inde, notamment, seuls environ 5 pour cent des enfants sont employés dans des secteurs qui travaillent pour l'exportation. Les sanctions de l'OMC, que beaucoup de pays développés voudraient absolument introduire, contraindraient ces enfants à travailler dans des secteurs non exportateurs qui échappent à ces sanctions, mais où les conditions sont parfois encore pires. Le même argument vaut pour le mouvement populaire de consommateurs dans certaines pays riches en faveur d'un étiquetage des produits importés indiquant l'origine ou précisant «produit sans travail d'enfants». Il s'agit d'un mouvement très populaire. Au Royaume-Uni, il existe maintenant tout un mouvement d'ONG qui déploient des activités pour dresser une liste noire («naming and shaming») des magasins qui vendent des produits ne portant pas cette étiquette. Ces ONG ne se rendent pas compte du mal que ce mouvement fera à nombre de pays pauvres : il ne punira pas seulement les victimes et les contraindra à accepter des conditions encore plus mauvaises dans des secteurs non exportateurs. Il y a également un grave problème de surveillance - quelqu'un doit surveiller ces étiquettes. Les histoires abondent (que l'on se raconte parfois presque en ricanant) sur des enfants qui dans certains pays pauvres cousent sur des articles d'habillement des étiquettes précisant que ces articles ont été produits sans travail d'enfants. Mais le problème de surveillance ne vient qu'en second plan par rapport à l'aspect beaucoup complexe que j'ai déjà mentionné.
D'une façon générale, je pense qu'il est nécessaire de coordonner l'action, tout particulièrement entre pays en développement. Certaines personnes pensent que les sociétés transnationales sont attirées par ces pays uniquement parce que leurs normes de travail sont médiocres. En vérité, les normes de travail des sociétés multinationales sont souvent un peu meilleures que celles des usines du pays. Cela ne signifie pas que les conditions sont bonnes. Elles sont lamentables dans beaucoup d'usines, nationales et étrangères. Ce qui est important est d'établir une coordination pour améliorer les conditions de travail. Je vais vous donner un exemple de coordination, plus précisément de coordination entre le gouvernement, des ONG et des entreprises. Je citerai l'exemple de sociétés internationales qui produisent des ballons de football. Beaucoup de ballons de football sont produits dans une ville du Pakistan, Sialkot, où pendant bien des années ce sont des enfants qui ont cousu les ballons de football, et beaucoup d'ONG déployaient des activités pour lutter contre le travail des enfants. Mais ces ONG ont eu une excellente idée, fondée sur une coordination novatrice. Ce qui est issu des négociations entre les principales sociétés produisant des articles de sport, les ONG, l'OIT, l'UNICEF et le gouvernement local (au Pakistan) est maintenant connu comme l'Accord entre partenaires pour abolir le travail des enfants dans l'industrie du ballon de football au Pakistan. Aux termes de cet accord, les sociétés fabriquant des articles de sport accorderont des bourses aux enfants qui veulent aller à l'école. L'accord lie toutes les sociétés d'articles de sport concernées, de sorte que les autres sociétés ne peuvent pas casser les prix d'une société dont les prix augmentent parce qu'elle respecte l'accord. Une coordination doit être établie entre toutes ces sociétés produisant des articles de sport, le gouvernement et les agences internationales - car les installations et services scolaires et d'autre nature seront fournis par ces partenaires; de plus, une coordination doit établie avec le secteur des ONG, qui se chargera de surveiller le respect de l'accord. Après trois ou quatre ans, en dépit de certains problèmes posés par cet accord, l'idée reste fondamentalement valable. Je crois qu'en général cette idée d'accords tripartites entre un gouvernement, des ONG et des entreprises est un moyen de résoudre ou d'atténuer la gravité de ce genre de problème, et l'OIT peut jouer un rôle constructeur en offrant de se servir de son ascendant pour réunir les parties.
Le respect d'autres normes internationales pose des problèmes de coordination similaires. Prenons le cas des normes internationales de protection de l'environnement. Tout d'abord, on a très fréquemment l'impression que les sociétés multinationales ont tendance à s'établir dans les pays où les normes de protection de l'environnement ne sont pas sévères. Il n'existe pas de preuves qui confirment systématiquement cette impression. Dans le cas des normes du travail, il est avant tout nécessaire de coordonner l'action afin qu'une société ne puisse pas casser les prix d'une autre société. Une société multinationale donnée sera peut-être disposée à accepter une norme de protection de l'environnement, qui augmentera bien entendu les prix, mais cette société voudra être certaine qu'elle ne sera pas victime de la sous-enchère d'une autre société, d'où la nécessité d'une plus grande coordination entre les sociétés concernées. Une grande partie des produits élaborés à l'aide de ressources naturelles, qui sont de nature à appauvrir l'environnement par une utilisation excessive de ressources, sont des produits pour lesquels il y a peu d'élasticité de la demande - comme disent les économistes - sur les marchés internationaux, ce qui signifie que si le prix augment la demande ne fléchira pas beaucoup.. Si tel est le cas, l'argument en faveur d'une coordination entre les divers pays concernés est solide.
Prenons une situation dans laquelle trois ou quatre pays en développement vendent essentiellement le même produit provenant de ressources naturelles et doivent respecter les normes internationales de protection de l'environnement. Les coûts de chaque pays augmenteront avec l'adoption des normes, mais si les pays en question concluent un accord général ils peuvent résoudre le problème de la sous-enchère. Un problème se posera toutefois s'il s'agit d'un produit pour lequel une hausse du prix entraînera un fléchissement de la demande sur le marché international. Sur la base d'une observation empirique, ce que je veux relever dans ce contexte est que pour beaucoup de produits provenant de ressources naturelles il n'y a pas d'élasticité-prix de la demande et les pays en développement devraient se réunir pour tirer profit de ce fait. Des pays pauvres peuvent cordonner les augmentations de prix, ce qui peut être nécessaire lors de l'adoption de normes environnementales plus élevées.
La libéralisation du commerce, sans l'adoption simultanée de dispositions nationales de régulation de l'utilisation de ressources naturelles, peut accroître la dégradation de l'environnement. Ce que pensent beaucoup d'ONG qui protestent contre la nouvelle situation est que si le commerce est tout simplement libéralisé, sans que les mesures nationales de régulation nécessaires soient prises, la libéralisation peut fort bien conduire à une dégradation de l'environnement. Ce que je suggère est qu'il y a des solutions qui permettent de ne pas refuser l'économie ouverte, à condition que l'on respecte les dispositions nationales de régulation plus l'accord de coordination internationale et un accord de type tripartite dont j'ai parlé. Les meilleures politiques ne sont souvent pas nationales. En Inde, par exemple, l'eau d'irrigation est offerte pour trois fois rien même aux exploitants agricoles les plus riches. C'est ainsi que dans des parties étendues du pays, le niveau des nappes phréatiques baisse parce qu'il y a une extraction excessive des eaux souterraines. Les effets externes, comme disent les économistes, d'une telle situation sont négatifs (en extrayant de l'eau je fais baisser le niveau des nappes phréatiques, dont les autres ont aussi besoin). Et un gros problème de politique nationale (il ne s'agit pas d'un problème international) est que le gouvernement, qui subit diverses pressions politiques, accepte d'établir des prix beaucoup trop bas pour cette précieuse ressource de l'environnement.
La Russie connaît la même situation parce que les prix de l'énergie sont établis à un niveau trop bas, ce qui conduit à une extraction excessive et à une dégradation de l'environnement. Ce sont là des exemples de mauvaises politiques nationales d'établissement des prix qui ont conduit à une dégradation de l'environnement - et non pas des exemples de l'impact de la mondialisation. Un exemple d'une mauvaise politique nationale en ce qui concerne les droits de propriété est celle des droits de concession pour l'exploitation du bois en Indonésie et aux Philippines qui conduisent à une exploitation forestière sans discernement. Bien entendu le bois peut être exporté au niveau international, mais le fond du problème est national car les concessions d'exploitation encouragent un abattage excessif. La principale lacune qu'il faut combler est nationale. Je pourrais vous donner beaucoup d'autres exemples de ce genre, mais ce que je voulais relever est qu'il est parfois très facile de condamner des forces internationales. Les forces internationales existent, les contraintes aussi, et j'en ai déjà parlé, mais il y a également beaucoup de choses que nous pouvons faire à l'échelon national. Et nous pouvons aussi faire beaucoup dans le cadre de coordinations internationales.
Note 12:
Voir Christiaan Grootaert, «Child labour in Côte d'Ivoire: Incidence and determinants» (Travail des enfants en Côte d'Ivoire: Incidence et
facteurs déterminants), dans C. Grootaert & H. Patrinos (eds.), The policy analysis of child labour: A comparative study (L'analyse de la politique
du travail des enfants: Une étude comparative), Banque mondiale, Washington, D.C., 1998.
Pour conclure, je dirai que la mondialisation n'est pas une option mais indiscutablement une réalité. Nous ne pouvons pas dire «arrêter la terre de tourner, nous voulons sortir». Certains pays ont essayé de le faire, par exemple, la République populaire démocratique de Corée, le Myanmar et l'Albanie, et leur économie a sombré dans le chaos. Nous devrions au contraire chercher à maîtriser les forces de la mondialisation, à en limiter les effets indiscutablement négatifs, afin que ces forces contribuent au bien-être de l'humanité. Dans ma première conférence, j'ai analysé les effets très divers que l'intégration économique internationale a sur l'efficacité de la productivité, sur la répartition des revenus, sur les institutions de négociation collective et sur la sécurité économique. Je l'ai fait dans l'optique des travailleurs déshérités, des secteurs formel et informel, et j'ai estimé qu'il était nécessaire d'arriver à une nouvelle façon de penser. De plus, j'ai dit que la rhétorique des deux parties en cause méconnaît souvent les complexités de ce sujet.
Dans ma deuxième conférence, j'ai expliqué que la justice sociale doit être fondée sur une base économique efficiente pour être durable, et que nous devrions tous nous soucier de l'efficience, même dans une perspective égalitaire. Mais dans ce contexte, j'ai mis en question l'idée d'un dilemme efficience-équité, qui est très courante dans l'opinion publique et parmi les économistes de la doctrine dominante. J'ai ensuite exposé divers moyens que l'on peut utiliser, surtout au niveau national, pour atteindre l'objectif de la justice sociale sans forcément renoncer à l'efficience dans une économie mondialisée. Dans ma troisième conférence, j'ai surtout parlé des contraintes mondiales que subit l'administration d'un pays. J'ai commencé avec les politiques monétaires et fiscales, puis j'ai examiné les possibilités pratiques d'adopter certaines règles internationales ayant trait aux normes du travail ou aux normes environnementales et l'opportunité de l'introduction de telles normes, et j'ai mis l'accent sur la nécessité d'établir une coordination.
Permettez-moi de terminer en lançant un appel pour que chacun s'efforce d'avoir le sens des responsabilités à tous les niveaux: local, national et mondial. Aux niveaux national et local, il devient de plus en plus évident que des bureaucraties centralisées ne peuvent pas résoudre beaucoup de problèmes. La justice sociale doit être conçue depuis le niveau le plus bas, depuis le niveau où vivent les pauvres. Les bureaucraties centralisées sont souvent inefficaces dans la fourniture de prestations publiques et de services en faveur des pauvres au niveau local. Une décentralisation démocratique peut utiliser des informations et des initiatives locales, et l'ingéniosité est extrêmement importante pour les pauvres. Mais je pense que nous devrions aussi parler du sens des responsabilités au niveau mondial. A l'échelon supranational, les économies en développement sont de plus en plus dépendantes d'institutions irresponsables telles que banques cambistes, services responsables du financement national, services chargés de l'évaluation des risques pour l'octroi de crédits, etc. Si, volontairement, nous voulons accepter une discipline externe, il peut être important de vérifier quelles sont les politiques populistes imprévoyantes, prodigues, gaspilleuses à l'échelon national. Néanmoins, en acceptant une discipline externe, même quand cela est nécessaire, le processus de prise de décisions devrait être démocratique et les principaux groupes sociaux devraient y participer. La décision ne doit pas être imposée d'en haut.
Les ONG internationales reconnaissent parfois qu'elles agissent comme une force qui s'oppose au commerce international et aux intérêts financiers, et je les félicite de déployer des efforts pour lutter contre nombre d'institutions internationales irresponsables. Mais je pense qu'il est aussi très important de tenir compte du fait que les ONG internationales elles-mêmes posent un autre type de problème de responsabilités. Elles se font le porte-parole des pauvres quand elles s'élèvent contre les ateliers de misère, contre le travail des enfants et contre le refus de verser un «salaire vital». J'ai déjà dit que dans certains cas leurs efforts sont peut-être bien intentionnés mais erronés. Sans parler du fait que leurs efforts vont parfois à l'encontre du but recherché, car leurs bénéficiaires se trouveront dans une situation encore plus mauvaise, il y a une question de procédure que je voudrais aborder maintenant. Si le pays en développement a des institutions démocratiques, il faut bien réfléchir avant de contourner ces institutions et s'arroger le droit de parler au nom des pauvres.
Bien entendu, dans certains pays la qualité de l'administration est désastreuse, même dans certains pays en développement démocratiques les pauvres ne peuvent pas se faire entendre, et je pense que les ONG internationales assument une fonction précieuse en permettant aux pauvres de faire valoir leur points de vue à certains égards. Dans d'autres cas toutefois, les ONG sapent réellement des institutions représentatives. Supposons, par exemple, qu'un pays en développement soit en train de construire un barrage d'irrigation. (Personnellement, je ne suis pas en faveur de la construction de gros barrages dans nombre de pays en développement, mais ce dont je veux parler ici est une question de procédure et non pas une question de fond). Bien sûr, pour tout projet de ce genre, il y a des coûts et des avantages. Le principal coût, ou inconvénient, sera peut-être que des ressortissants nationaux seront déplacés; ces personnes sont souvent pauvres et le gouvernement promet fréquemment de les réinstaller ailleurs mais finalement il ne tient pas ses promesses. C'est pour lutter contre le refus des gouvernements de tenir leurs promesses que nous devons assumer le rôle d'observateurs vigilants.
Toutefois, comme je l'ai déjà dit, il y aussi des avantages. Un grand nombre de fermiers qui n'ont pas d'irrigation pour l'instant tireront profit du barrage et une très grande partie d'entre eux sont des fermiers pauvres. Mais les choses se passent fréquemment comme suit: supposons que le barrage soit en partie financé par une organisation internationale, mettons la Banque mondiale. Beaucoup d'ONG, au lieu d'essayer d'être des observateurs vigilants au niveau local, ne tardent pas à intervenir à Washington par l'intermédiaire de leurs réseaux internationaux et se lancent dans des manœuvres de couloir contre la Banque mondiale ou une autre organisation internationale concernée, afin de stopper le financement. Peut-être qu'il faut vraiment arrêter la construction du barrage. Ce qui est contestable, est la façon de procéder. Dans ce genre d'intervention, beaucoup de bénéficiaires ne sont pas représentés et seule une partie qui peut intervenir au niveau international est entendue. Ce que je demande instamment est qu'il y ait une obligation de rendre des comptes au niveau international. Il existe certaines institutions nationales démocratiques au sein desquelles toutes les parties sont représentées, peut-être pas toujours bien représentées. Nous devrions essayer d'améliorer ces institutions nationales qui sont compétentes, qui ont la responsabilité des attributions qui leur ont été conférées, et non pas nous arroger le droit de parler au nom des pauvres sans passer par les mécanismes ordinaires pour mettre en doute la façon dont ces institutions s'acquittent de leurs tâches.
Enfin, la justice sociale doit être exigée et obtenue d'en bas, et non pas d'en haut. Ce que des personnes de l'extérieur (j'entends par-là non pas uniquement des étrangers, mais des personnes qui ne font pas partie du groupe des pauvres, au nom desquels on intervient) peuvent faire est de contribuer à la constitution d'institutions qui doivent réellement rendre des comptes, qui doivent prouver qu'elles se sont bien acquittées de leurs tâches. Nous ne devons pas perdre de vue l'importance de concilier obligation de rendre des comptes et sens des responsabilités. En fin de compte, si la justice doit être exigée d'en bas, et devenir une réalité ainsi, les institutions devront rendre des comptes à des personnes qui devront jouer leur propre rôle en exigeant un comportement responsable. De cette façon, ceux qui devraient vraiment être les bénéficiaires d'un projet peuvent se mobiliser, devenir des personnes ayant le sens des responsabilités, assumer leurs propres efforts, tirer des leçons de leurs erreurs, penser et réfléchir en toute indépendance, et ne plus perdre leur temps de manière non productive en condamnant toujours les autres, que ce soit au niveau local ou mondial.
Pranab Bardhan est Professeur d'économie à l'University of California, à Berkeley, depuis 1977. Il est rédacteur en chef du Journal of Development Economics depuis 1985. Il a fait ses études au Presidency College, à Calcutta, et à l'Université de Cambridge, en Angleterre. Il a enseigné au MIT, à l'Indian Statistical Institute et à la Delhi School of Economics. En 1982, il s'est vu décerner un titre honorifique (Guggenheim Fellowship) et en 1984 il a reçu la Mahalanobis Gold Medal (de l'Indian Econometric Society). Il a publié de nombreux articles de journaux portant sur le développement rural, les institutions agraires, l'économie politique et le commerce international, et il est également l'auteur de sept livres et le rédacteur en chef de sept autres. Les livres qu'il a écrits lui-même sont notamment: Development microeconomics (en coll. avec Christopher Udry), Oxford University Press, 1999; Land labour and rural poverty, Columbia University Press, 1984; The political economy of development in India, Oxford University Press, 1998; et The role of governance in economic development: A political economy approach, OECD Development Centre, 1997. Les livres dont il a été le rédacteur en chef sont notamment The economic theory of agrarian institutions, Clarendon Press, 1989; Conversations between economists and anthropologists: Methodological issues in measuring economic change in rural India, Oxford University Press, 1989; et Market socialism: The current debate (en coll. avec J. Roemer), Oxford University Press, 1993.