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Philippe Lemoine
Co-président du directoire du groupe « Galeries Lafayette »
40, boulevard Hausmann,
75009 PARIS
France
Ce matin, le problème du commerce de détail et de la flexibilité de l'emploi a été évoqué. J'aborderai ce problème tout à l'heure, car je pense qu'il est intéressant d'avoir un débat sur ce sujet. Je voudrais le faire après avoir introduit un certain nombre d'idées plus prospectives dans le débat que vous voulez conduire et qui ont trait à la manière dont on peut aujourd'hui s'interroger sur les liens entre l'évolution technologique, l'emploi et le travail à la lumière de l'évolution comme Internet, le développement de nouvelles applications du type du commerce électronique.
Pourquoi vais-je aborder cela? Ce n'est pas du tout pour faire vivre des mythes sur une nouvelle génération de technologies qui permettraient de résoudre de nombreuses questions, et que des générations précédentes de technologies ont posé. Ce n'est pas non plus pour rappeler ici ce que chacun sait et ce que chacun a lu, à savoir que les situations sont beaucoup plus compliquées, qu'il y a des tas de désillusions dans les start-up, qu'il y a tout un ensemble de phénomènes qui ont entouré la bulle financière autour d'Internet, qui ont certainement accru dans des proportions scandaleuses des inégalités. Ce n'est pas pour rappeler la situation des call centers ou pour rappeler que dans les entreprises, comme Amazon Dotcom, il y a des situations de travail qui ne sont pas toujours évidentes.
Ce que je voudrais c'est plutôt aborder trois idées plus théoriques, que je développerai rapidement. D'abord le fait que les transformations technologiques en cours avivent le besoin de renouvellement des cadres théoriques pour penser à un nouvel univers de travail. Deuxième idée: montrer que le débat américain sur la nouvelle économie est un débat qui me paraît sérieux, qui mérite d'être pris en compte dans une réflexion et un effort de construction de nouveaux cadres d'analyse. Troisième idée: sans éclairer encore parfaitement l'avenir, ce débat a déjà l'avantage de renouveler l'analyse critique que l'on peut faire de l'ancienne économie. Je vais donc développer rapidement ces idées avant de mettre en avant un certain nombre d'enjeux plus actuels.
Première idée: les transformations en cours avivent le besoin de renouveler les cadres d'analyse théorique, et cela pour une raison très précise. Lorsque l'on parle d'évolutions qui ont trait à l'incidence des technologies d'information, on est sur un sujet qui est assez difficile à situer pour deux raisons: d'abord, parce que les technologies d'information sont des technologies très interactives, non déterministes. Ensuite, parce que leur centre de gravité se déplace. On peut dire qu'avant-hier le centre de gravité des technologies d'information était l'usine, l'univers de la production. Par rapport à cela, on savait assez bien raisonner en termes économiques ou sociologiques sur ce qui se passait dans la rencontre entre ces mondes. Hier, le centre de gravité était le bureau, l'optimisation de la gestion. Les questions étaient de nature un peu différente. Aujourd'hui, le centre de gravité des changements technologiques est l'univers de l'échange dans ses dimensions à la fois marchandes et non marchandes, avec des interactions entre les deux, et qui amène encore des générations de problèmes de type différent. C'est important, et c'est à la lumière de ces grands changements qu'il est intéressant de prêter attention à un certain nombre de débats qui semblent très éloignés de ceux qui ont cours aujourd'hui autour de la nouvelle économie, non pas dans son expression médiatique, pas seulement sous l'angle de ce qui se passe à la Bourse ou sur les marchés financiers, mais sur ce qui a amené un certain nombre d'économistes américains à utiliser cette expression assez pragmatique - parler d'économie nouvelle n'est pas un concept extrêmement structuré - et essayer de désigner des mouvements inconnus qui se produisaient.
C'est un phénomène, en tant que tel, nouveau et qui n'englobe pas que des spécialistes de la technologie. J'ai connu cela pendant vingt ans. J'étais chercheur autrefois sur ces questions. Nous n'arrêtions pas d'interpeller des économistes ou des sociologues pour dire: attention c'est très important ce qui se passe autour des technologies; et ceux-ci disent: oui, on y pensera plus tard. Aux Etats-Unis ce sont des économistes qui, s'interrogeant sur la longévité du cycle économique américain, sur le fait que le cycle dans lequel on était durait, sur le fait que le taux de chômage était tombé beaucoup plus bas sans relance de l'inflation, se sont dits que tout cela était des événements particuliers, et ils se sont demandés si cela n'avait pas un rapport avec ces fameux changements technologiques dont on nous parle depuis si longtemps.
Lorsque l'on suit les différents débats, les uns par rapport aux autres, on s'aperçoit qu'il n'y a aucune certitude dans ce domaine. On est bien loin du ton qui pouvait marquer des rencontres ou des débats sur la technologie d'il y a dix ans, dans lequel le meilleur qui s'exprimait était sous forme de loi, lois sur lesquelles je reviendrai tout à l'heure, dont la plus connue s'appelle la loi de Moore. Celle-ci décrit la progression exponentielle de la puissance des composantes électroniques : tous les 18 mois, énonce cette loi, on assiste à un doublement du rapport performance/prix des composants. Formulée dès les années 60, cette loi s'est révélée ? et il s'en déduit bien évidemment tout un ensemble de conséquences sur la rapidité des progrès de la technologie. C'était une loi qui avait été formulée par un ingénieur, très estimable, M. Gordon Moore, qui était un des fondateurs de Intel. Ce n'était pas un économiste. Tout le débat actuel ne s'exprime pas en termes de loi, mais plutôt en termes de paradoxe, avec des questions posées par des économistes, et qui se rapproche d'un débat plus scientifique.
Un des paradoxes le plus connu est le paradoxe de Robert Solow (prix Nobel d'économie) qui, faisant une étude en 1987 sur les liens entre la technologie et le niveau d'emploi aux Etats-Unis, avait dit: des ordinateurs on en voit partout, sauf dans les statistiques de productivité de la comptabilité nationale. De fait, cette expression était bien vue, car on n'arrêtait pas de parler des ordinateurs et le taux moyen de progression de la productivité américaine était tombé à 1% par an de 1972 à 1995 contre 2.6% en moyenne de 1950 à 1972, ce qui est peu. Robert Solow s'est posé la question plus récemment, en voyant la productivité qui remontait aux Etats-Unis à 2,5 ; 3 pour cent, de savoir si c'était la fin du paradoxe des ordinateurs. Il a répondu de façon Il a répondu de façon positive mais nuancée car il n'y a pas de certitude. Pourquoi ? Parce que il y a des différents débats sur la mesure (que mesure t-on exactement lorsque l'on parle de relance de la productivité?) Il y a une métaphore qui imprègne un peu les esprits et qui est de se dire: est-ce que ce n'est pas un peu comme la révolution industrielle? Dans la révolution industrielle, tant que les machines avaient comme seul but de se substituer au travail humain, il y avait des tas de réactions, des blocages, qui faisaient que leurs effets économiques ne se déployaient pas. Lorsque les machines, les mêmes principes mécaniques se sont mis à être au cœur des locomotives, des chemins de fer, des machines à décloisonner les marchés, c'est alors que l'on est passé d'un jeu à somme nulle à un système en expansion. N'est-ce pas un tournant similaire que nous vivons ?
A travers ces paradoxes, comme le paradoxe de Solow, comme celui de (NAIRU), expression assez abominable (Non-Accelerating Inflation Rate of Unemployment) littéralement le taux de chômage qui n'accélère pas l'inflation, théories financières et économiques classiques, on s'aperçoit que le chômage, tombant en-dessous d'un certain niveau ce qui devrait relancer l'inflation, n'est plus de même nature, car on s'aperçoit qu'aux Etats-Unis l'inflation est tombée extrêmement bas malgré un chômage qui est à moins de 4 pour cent.
Tous ces débats sont importants. Ils n'éclairent pas suffisamment les visions d'avenir, mais ils éclairent par contre, de façon intéressante, ce que l'on peut appeler l'ancienne économie. Elle n'est pas, dans cette vision là, l'économie des anciens secteurs industriels ou agricoles du XIXe siècle; ce n'est pas le monde de l'industrie opposée au monde des services, ce n'est pas le monde des services avant l'informatisation, c'est le monde économique soumis à l'informatisation de la production et de la gestion, mais pas encore à l'informatisation de l'échange. Dans ce monde là, les stratégies d'entreprises étaient mues par des réflexes très précis, dont l'exemple type était celui de l'industrie informatique elle-même qui avait formulé l'idée: je suis soumis à cette fameuse loi de Moore, le doublement tous les dix-huit mois du rapport performances prix des composants électroniques, mais je ne baisserai pas mes prix; je vends un produit en moyenne 100 dollars, demain je vendrai toujours le même 100 dollars. J'aurai imaginé, inventé des nouvelles fonctionnalités pour les consommateurs ce qui permettra de justifier cette valeur. Ce modèle stratégique, qui est un modèle de lutte contre la déflation, contre la spirale déflationniste, a été peu ou prou imité dans de nombreux secteurs industriels, dans les télécoms, dans l'industrie automobile dans laquelle on multipliait les combinatoires, les options, sans jamais baisser les prix, dans le secteur des produits de grande consommation. Dans de nombreux secteurs de ce type, qui sont entrés peu à peu dans une logique de sophistication des produits, utiles en théorie économique tant que la fonction, les valeurs créées étaient perçues comme utiles pour les consommateurs, situations de rente et de protection de la valeur, quand ce n'est plus apparu comme utile. Un des grands phénomènes de la déflagration internet c'est que la technologie est aux mains des personnes, ce qui leur permet de se dire je peux créer une valeur qui m'est plus utile et financer cela par le fait d'aller syphoner des rétentions de valeurs qui ont eu lieu dans des secteurs avant. Ce sont des transformations considérables.
Si l'on regarde quelles sont les implications de tels changements par rapport au raisonnement que nous devons tenir, je crois qu'il y a trois enjeux qui sont extrêmement importants: tout d'abord, je crois qu'il est nécessaire de décloisonner la réflexion sur le travail et sur le marché du travail par rapport à la réflexion sur les stratégies d'entreprises et la dynamique des marchés de consommation.
Les phénomènes que je viens d'indiquer sont des phénomènes d'accélération de passage à des stratégies d'entreprises très marquées par une logique de service, d'attention portée aux consommateurs, de relations fortes avec les clients en aval. Raisonner sur les dynamiques d'emplois, sans tenir compte de ces stratégies d'entreprises, peut conduire à des erreurs de raisonnement. Personnellement, et je rejoins Philippe Lemoine qui a écrit sur ce point, je suis tout à fait en désaccord avec des analyses qui ont pu être faites en France sur le déficit d'emplois créés dans des secteurs comme le commerce de détail ou les services aux particuliers, qui s'expliquerait pour les seules raisons tenant au marché du travail et sur le coût de la main-d'œuvre dite peu qualifiée. Il est impossible de raisonner sur ces données sans prendre en compte l'arrivée progressive, tardive, en Europe, en Europe latine en tout cas, par rapport aux Etats-Unis, d'une dynamique concurrentielle sur les marchés qui est très organisée autour de la logique de services aux consommateurs. Dans le décorticage des stratégies d'entreprises, on voit que, assez souvent, il y a la logique, notamment dans certaines grandes entreprises américaines, de financer plus de services aux consommateurs avec une utilisation très grande des technologies pour une meilleure utilisation du capital circulant, pour une meilleure rotation des stocks qui vient financer ces services.
C'est donc un point qui pourrait être repris dans la discussion, par Philippe Lemoine s'il est là. Je suis d'accord avec ce qu'il dit sur le fait qu'il n'y a certainement pas qu'une voie de productivité, et ce n'est pas lié à une opposition entre deux façons de concevoir le travail, mais cela doit être relié par rapport aux stratégies d'entreprise et à la manière de rechercher la productivité. Est-ce que l'on cherche uniquement de la productivité sur le travail ou est-ce que l'on en cherche aussi sur d'autres facteurs, comme par exemple les stocks et le capital circulant?
Deuxième idée, rapidement, concernant les enjeux. Je pense qu'il y a la nécessité d'avoir une relance de la concertation prospective et sectorielle, et non uniquement de réflexion transversale. Ce matin on indiquait qu'il y avait des cycles, des moments où on s'intéressait à l'aspect quantitatif, des moments où on s'intéressait à l'aspect qualitatif. Je pense que l'on a vécu une période dans laquelle on s'est beaucoup intéressé au transversal aux règles du jeu en général. Il y a désormais beaucoup d'enjeux qui sont intéressants d'aborder pour bien relier les problèmes d'entreprise et les problèmes du travail en termes sectoriels et en fonction des enjeux propres à tel ou tel secteur. Je pense notamment à l'incidence de toutes ces technologies sur les transformations très profondes qui vont avoir lieu dans de nombreux secteurs d'industries de consommation, comme les meubles, les vêtements, secteurs mal préparés aux conditions de la compétition de demain.
Troisième et dernière idée. Les entreprises mettent très en avant le client dans cette recherche à l'aveuglette de ce qui est l'après consommation de masse. On a des technologies qui permettent de dire que l'on sort de l'ère de la production et de la consommation de masse. Mais pour aller où ? L'idée générale est que les entreprises de service doivent s'organiser autour du client. Mais qu'est-ce que cela veut dire « le client » ? Il y a de nombreux aspects positifs à considérer que le client est roi. Mais je ne suis pas sûr qu'il soit indispensable que le client devienne roi pour tous les niveaux de l'entreprises, en tout cas qu'il s'agisse d'une même image du client. Il est certainement nécessaire que plusieurs types d'acteurs aient leurs propres visions du client et de ce qu'il est. Je constate en tout cas que des questions, comme celles de l'informatique et de liberté, sont devenues aujourd'hui pour les consommateurs des questions majeures soulevées par cette évolution. Je ne pense pas que le monde du travail puisse se désintéresser de ces évolutions.
BIBLIOGRAPHIE
Les dégâts du progrès, en coll. avec J. L. Missika, D. Wolton et la CFDT, Seuil, 1978
Le tertiaire éclaté, en coll. avec J. L. Missika, D. Wolton et la CFDT, Seuil, 1980
L'illusion écologique, en coll. avec J. L. Missika et D. Wolton, Seuil, 1981