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Conférence sur L'avenir du travail, de l'emploi et de la protection sociale
Annecy, 18-19 janvier, 2001

Back to the main page of the conference * Programme
* Liste des participants
* Introduction au Colloque par Mme Guigou
* Allocutions par M. Somavía
* Document de base
* Documents de la conférence d'Annecy
* Communiqué de presse du BIT

Intervention de Robert Castel


Robert Castel
Centre d'études des mouvements sociaux
54, boulevard Raspail
75 006 PARIS
France

Je commencerai par dire mon accord avec les orientations du rapport d'Eileen Appelbaum, qui me paraît être un bilan précis et nuancé des principales transformations qui ont affecté l'organisation du travail et les protections attachées au travail depuis une vingtaine d'années. Le diagnostic qui est porté est celui d'un effritement ou d'une érosion de ce système de régulation, qu'il convient de distinguer, ou même d'opposer au diagnostic d'effondrement qui a alimenté, ces dernières années, les discours aventureux sur la régression inéluctable du salariat, voire sur la fin du travail.

Pour ma part, en tout cas, je partage tout à fait ce diagnostic d'effritement dont le grand mérite est d'abord de tenir compte de l'ensemble des paramètres présents dans la situation actuelle qui comporte des éléments contrastés - pour ne pas dire contradictoires. Par exemple, il y a bien un affaiblissement des protections attachées au travail, une remontée de l'insécurité. Mais cette précarité est encore entourée et traversée de protection, de sorte que les interprétations catastrophistes, du type de l'horreur économique (Viviane Forrester) ou bien de l'exil hors du travail (André Gortz), reposent sur une lecture unilatérale, partiale et partielle de la situation contemporaine.

Je voudrais aussi souligner un second mérite de cette lecture des transformations actuelles en termes d'effritement qui est de permettre de poser une question sur l'aboutissement des transformations auxquelles nous assistons. On doit se demander si la séquence dans laquelle nous sommes placés depuis une vingtaine d'années et qui correspond justement à cet effritement, représente des mutations irréversibles qui vont continuer à se creuser d'une manière inéluctable. Ou alors sommes-nous au creux d'une vague correspondant à une phase transitoire de transformation du capitalisme dont nous sommes sur le point de sortir?

Je ne pense pas qu'il s'agit de prédire l'avenir. Il faut laisser cela aux prophètes, mais une tentative de mise en perspective historique de cette séquence peut avoir un sens. Nous sommes incontestablement dans une phase de déstabilisation qui a succédé en Europe occidentale à une phase de consolidation, après la seconde guerre mondiale, c'est-à-dire que, à peu près au milieu des années soixante-dix, des mutations économiques et technologiques brutales ont pris à contre-pied et d'une manière d'ailleurs imprévue le type de compromis social qui paraissait se consolider depuis la fin de la seconde guerre mondiale. Mais s'agit-il de l'allure de croisière du capitalisme de demain ou d'une période de destruction créatrice, pour parler comme Schumpete, pouvant déboucher sur un nouvel équilibre entre les intérêts du travail et ceux du capital?

Il me semble qu'on peut commencer aujourd'hui à argumenter ce second type d'hypothèse, c'est-à-dire que la croissance économique, si elle se confirme, et les évolutions démographiques prévisibles à court terme peuvent changer le rapport entre l'offre et la demande sur le marché du travail. Il n'est pas utopique d'envisager un retour à des formes nouvelles de plein emploi. Ce n'est pas non plus évident que l'intrumentalisation la plus cynique des travailleurs soit la stratégie la plus efficace dans l'intérêt le mieux compris du capitalisme.

Le même s'applique aux fusions d'entreprises obéissant à une pure logique financière. Si, pour reprendre, et la détourner d'ailleurs, une expression de management, le travailleur est aussi « un capital »; s'il représente un capital humain, alors il pourrait être amené à le faire valoir pour son propre compte à la fois parce que la relation entre l'offre et la demande sur le marché du travail cesserait de lui être défavorable, et aussi parce que les exigences qu'imposent à la main-d'œuvre les formes les plus modernes du capitalisme ne peuvent sans doute être réalisées de la manière la plus efficiente sans un minimum de sécurité, de considération, de garantie, pour l'avenir, ce que le BIT qualifie de « travail décent ». Il est donc nullement évident que le travailleur jetable qu'évoque Robert Reich, soumis intégralement aux impératifs immédiats de compétitivité soit le paradigme du travailleur de demain. Entre capital et travail il existe un rapport de force qui n'est pas donné une fois pour toutes, mais qui dépend sans doute d'abord de l'abondance et de la rareté de la force de travail disponible, de la conscience que peuvent avoir les travailleurs de pouvoir peser sur le cours des choses en fonction de la valeur qu'ils représentent et aussi, évidemment, de leur combativité, de leur capacité d'organisation. Mais ce rapport de force ne semble pas nécessairement destiné à se perpétuer sous la forme assez unilatéralement défavorable aux salariés qu'il a pris ces vingt dernières années.

Evidemment, ce n'est qu'une hypothèse qui se vérifiera ou non - personne n'en sait rien aujourd'hui - mais il me semble que le bilan que nous propose Eileen Appelbaum laisse ouverte cette possibilité de déboucher sur de nouvelles régulations. S'il y a certainement de l'irréversible dans les transformations qui sont intervenues depuis un quart de siècle, parler en termes d'effritement et non d'effondrement me paraît important parce que c'est se donner la possibilité de penser que cette séquence peut être transitoire dans un processus de transformation, d'ailleurs séculaire, du salariat qui n'est pas joué. Par rapport à l'avenir du salariat il me semble que les jeux ne sont pas faits, la boule n'est pas encore définitivement fixée sur un numéro, d'autant plus que l'avenir du travail dépendra aussi de ce qui sera fait, ou de ce qui ne sera pas fait, aujourd'hui pour essayer de stopper cette dégradation. Mais si on pense que cette dégradation n'est que relative, cela donne des possibilités de résister et de rebondir selon des directions diverses dont on aura certainement l'occasion de discuter à travers cette rencontre.

Mise à jour par VR. Approuvée par AP. Dernière modification: 29 juin 2001.